N11 – Le transfert sort des cabinets

Si le rêve est la voie royale pour accéder à l’inconscient dixit Freud, il est loin d’être la seule issue de sortie pour la libido. Toute activité humaine peut la supporter mais il faut l’y déceler, ce qui est un travail digne du contre-espionnage tant la dissimulation est de règle.

le plan de la Norme N11

Avec le travail du rêve, le transfert est l’une des découvertes fondamentales de Freud même si ce n’est, là encore, pas, à proprement parler, lui qui observe le phénomène en premier. Mais à peine découvert, il a confiné le principe du transfert à la relation en vase clos entre analyste et analysant: selon lui, ce dernier projèterait donc sur le premier des sentiments éprouvés dans la petite enfance qui resurgiraient durant la cure. Freud avait observé que ça pouvait déraper grave en relation amoureuse fictive, autrement dit en fantasme, le patient revivant un scénario dont lui et son analyste devenaient les acteurs malgré eux.

En d’autres termes, lors du transfert, c’est une autre scène qui se joue. Le tort des analystes, c’est d’avoir tout mis sur le compte d’une sexualité infantile avec traumatisme, culpabilité et tout le barnum du psychodrame originel, l’oedipe mal digéré et je ne sais quel autre scénario érotico-catastrophique. Même si ça a son importance, je ne pense pas que tout se joue dans la couche-culotte et au-dessous de la ceinture: l’interdit peut également peser sur la mort, le meurtre, la violence, la domination, la crasse, les déjections corporelles, l’intimité des autres, et, parlons-en toute même, le désir sexuel, le coït et toutes les déclinaisons possibles de la sexualité. La pulsion ne revient pas non plus à tous les coups de la petite enfance: le désir cherche à se manifester à tout moment et toutes les failles du système de censure sont bonnes pour s’inviter au grand jour.

Autrement dit, on se fait des films à tout âge et, je serais tenté de dire, à tout bout de champs. Pas question non plus de jeter le bébé avec l’eau du bain. L’oedipe joue un rôle sans doute important dans le développement social de l’enfant mais les histoires de complexe, de castration imaginaire, de vagin denté, de phallus avec un grand P et autres fariboles du roman familial de manière générale ne me semblent pas toujours bien crédibles et nuisent finalement à l’exploitation des découvertes de la psychanalyse.

Pour en revenir aux concepts de la théorie de la médiation, le fantasme est un scénario qui rencontre l’interdit: il est tel que nous n’en avons pas habituellement conscience parce qu’à l’état brut, il est refoulé mais obsessionnel et opiniâtre. Le sujet désirant s’y met en scène. Après passage par la censure, il peut toutefois s’incarner sous de multiples formes. De la même manière que dans le rêve, pour être agréé, et échapper au refoulement, le scénario opère des déplacements, des éléments conjoncturels s’y substituent à d’autres plus fictifs. Le fantasme se travestit pour être présentable et envisageable dans le réel du rêveur. Agréable, il devient agréé par agrément suivant le jeu de mot de Jacques Laisis.

Sans tomber dans le piège du mythe, vous noterez combien l’ambiguïté du terme agrément est séduisante: il oscille entre habilitation et attrait comme si la Grammaire recelait le secret de la restriction normative.

Sorti du cabinet de l’analyste, le transfert nous mène tout droit à une réflexion sur le paraitre et l’hypocrisie, cette manière d’être sans être, et on le verra ensuite, de faire sans faire et plus tard encore, de dire sans dire. Nous nous éloignons donc de la définition classique de l’hypocrisie comme « la dissimulation de son véritable caractère, le fait d’exprimer des opinions, des sentiments qu’on n’a pas ».

Les sentiments et les émotions sont bien là, ils sont même moteurs mais il n’y a pas plus d’authenticité avant la censure qu’après. On pourrait distinguer cette hypocrisie chronique et implicite de la duplicité sociale qui est un double jeu conscient avec un objectif défini. Dans ce dernier cas, le mensonge fait l’objet d’une gestion réfléchie. Le paraitre qui nous intéresse ici n’est pas d’origine sociale même s’il s’exprime en société par le simple fait que l’autre fait partie de notre quotidien.

C’est la Personne entière et toutes les relations sociales qui peuvent entrer dans ce jeu de faux-semblants présentables. Tout ce que le modèle du plan 3 désigne par la politique, c’est à dire le réinvestissement conjoncturel de l’analyse ethnique peut devenir un contenu libidinal et faire l’objet d’une restriction éthique.

Par exemple, l’envie de prendre des décisions pour les autres et de diriger, c’est à dire le désir de pouvoir, ne se traduit pas systématiquement par de la brutalité et de l’oppression physique. La plupart du temps d’ailleurs, le dominant lui-même se l’interdit et le plaisir #hégétique se légitime par l’agrément même des gouvernés, la servitude volontaire si chère à Etienne de la Boétie. Le pouvoir ne se présente que rarement tout cru par une tyrannie décomplexée. Le dictateur lui-même prend des gants et peut tirer une jouissance, non point perverse mais quasi morale, de la soumission consentie. Il doit pour cela contenir son appétit de coercition pour obliger son administré plutôt que de le contraindre. 

C’est ce qui rend supportable le rôle du parent. « C’est pour ton bien! » ou « que ça te serve de leçon! » s’entend-on dire à l’enfant frustré et privé de jouissance. C’est tout l’enjeu de la légitimité de la punition et de l’approbation de la sanction. Mais reprenons.

Mon désir de parent est de modeler mon enfant selon une certaine image qui me ressemble un peu ou même beaucoup. On se l’avoue rarement et j’entends déjà de nombreux lecteurs s’offusquer: « C’est faux! Ce qui compte avant tout, c’est l’épanouissement de mon enfant! » Bien sûr mais à condition que les choix qu’il fait vous conviennent. Qu’il choisisse vanille ou chocolat, vous vous en foutez pourvu qu’il prenne une glace et réponse à votre offre. C’est un peu plus compliqué avec le LGBTisme, le fascisme ou le tatouage.

Quand après des années à penser que mes enfants ressemblaient uniquement à leur mère, je me suis aperçu que physiquement, et je ne parle pas du caractère ni des idées, mes enfants tenaient pas de moi, je ne vous cacherai pas que j’en ai conçu de la fierté, c’est à dire un plaisir de ma propre Personne.

L’envie de changer l’autre, de le conformer à notre désir, oeuvre continuellement dans notre quotidien. J’ai envie que cet homme me regarde, que cette femme rit, que ce groupe d’adolescents boutonneux m’écoutent, que mes lecteurs se disent que je suis décidément pertinent et si utile. J’ai envie mais je ne peux pas avoir recours à la force à moins de devenir un tyran. Et si je dois avoir recours à la contrainte, je vais m’appuyer sur l’usage, la loi ou la séduction.

Pour que mon gamin me ressemble sans que je n’ai besoin de lui forcer la main, je n’ai qu’à avoir l’air cool. Je m’interdis alors de faire de trop le frustrer. Finis ta soupe et tu auras un dessert! Si tu obtiens les félicitations, je t’achète la dernière paire de Nike! Moi à ton âge, je… Si vous vous reconnaissez dans ces paroles, excusez-moi de vous dire que ce sont des méthodes de bourrin. Il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse de l’enfant-roi car pas plus que le petit opportuniste, le tyranneau n’y trouve son compte. La crise de l’autorité frappe notre société et nous aurons l’occasion d’y revenir.

Le transfert va donc consister à adapter à la conjoncture un désir latent. On a beaucoup glosé dans les magazines grand public sur la ressemblance entre belle-mères et brus: le fils d’Oedipe rechercherait dans sa partenaire sa propre mère qui lui est inaccessible. La mère elle-même reporterait sur sa belle-fille, pourtant rivale, son désir de ne pas voir son fils s’éloigner et apprécierait de retrouver en elle des traits communs, preuves que le fils serait tombé amoureux de sa mère sans s‘en rendre compte. Quand à la fille, elle rechercherait la figure du père dans son amant pour assouvir le désir d’être la maitresse de son père. Freud et Jung étaient d’ailleurs en désaccord avec sur le complexe d’Électre que ce dernier avaient élaboré.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Complexe_d%27%C3%89lectre

D’une manière générale, je ne souscris pas à ces archétypes littéraires jungiens. C’est séduisant pour les amateurs de mythes (puisque les anciens en ont fait une légende, ça doit bien correspondre à une réalité humaine plus générale, non?!) mais probablement caricatural et de toute façon trop axé sur la sexualité infantile. Il serait beaucoup plus fructueux de chercher du côté du désir d’être considéré ou aimé pour ce qu’il est. L’enfant qui fait l’intéressant ne deviendra-t-il pas comédien ou politicien par un biais d’humilité déguisée? Je m’explique.

Le comédien cherche à être vu dans un désir narcissique assez carabiné. Mais il s’expose pour mieux servir un rôle comme le politique montre à la tribune pour se mettre au service d’une cause. Cette dévotion de la Personne à autre chose que sa propre promotion (?) détourne le narcissisme persistant qui consiste à concentrer sur soi le regard des autres, parfois de la multitude. Cette abnégation de la Personne (le comédien s’efface derrière son personnage et le politique n’est qu’un porte-parole) rend acceptable ce manque de discrétion, discrétion qui s’impose à la plupart des gens d’ailleurs. Dans notre grande majorité, nous ne cherchons ni à être trop en vue ni à être invisible, un juste équilibre entre Albert Griffin et Donald Trump.

L’acteur ou le député va non seulement attirer les regard sur lui mais être admiré, voire plébiscité, alors qu’il satisfait en catimini un désir qu’on réprime souvent chez le jeune. Arrête donc de faire l’intéressant! Qu’est-ce que c’est cette tenue? Tu n’as pas fini de poster des selfies sur ton compte Instagram? Emmanuel Macron, par cette envie d’être partout, en images et en paroles, en est l’exemple actuel le plus significatif sur le territoire français. Son exposition médiatique qui pour n’importe lequel d’entre nous passerait pour un exhibitionnisme inquiétant est conçu comme une stratégie.

Être en vue et à l’affiche est même la normalité en politique et au cinéma, bref au spectacle comme dirait Guy Debord. Le désir de se montrer est transféré vers la légitimité d’une omniprésence de la bonne parole. Le Réglementant transfigure cette pulsion invasive en un comportement justifiable. Le sujet est alors le vecteur de valeurs républicaines ou humanistes. Il est digne de l’intérêt qu’on lui porte et son plaisir, parfois avoué, parfois caché, se retranche derrière un rôle social qui le sublime. Le charisme est une vertu quand le cabotinage est une tare.

Parfois ça perce sous le PQ! Rappelez-vous Hollande et son « moi, président de la république! » On aurait dû se douter que ce corps de baudruche gonflait à cause d’un ego surdimentionné. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Moi_pr%C3%A9sident_de_la_R%C3%A9publique

Ces questions réclament bien évidemment de longs développements Mais pour l’heure, ce qui nous intéresse, c’est le phénomène de déplacement d’un désir refoulable vers un comportement agréé. Ce ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres: les acteurs et les politiciens sont une minorité. Nos stratégies sont sans doute plus subtiles mais il n’en reste pas moins que nous ne cessons de paraitre pour satisfaire nos envies d’être sans vraiment le montrer.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!