N13 – Si vous voyez ce que je veux dire…

Si la théorie de la médiation distingue le langage glossologique et la langue sociologique, elle introduit également la notion axiologique de discours pour désigner le rationnement de la parole. Dire autrement et autre chose que ce que finalement on voulait faire comprendre sans avoir à le prononcer.

le plan de la Norme N13

Instantiellement cryptique, tout message, du même coup, est performantiellement apocalypse, tout texte, prétexte, toute parole, parabole.   Ce qu’il énonce n’est pas ce qu’il annonce : bref, le non-dit fonde notre éloquence qu’il charge d’intention et transforme en propos. » En en arrivant au discours, Gagnepain redouble de jeux sur les mots avec une jouissance à peine dissimulée. C’est d’ailleurs une caractéristique de son écriture.

Tout en cherchant la précision avec une aisance rhétorique vertigineuse, le vieil épistémologue savoure sa propre éloquence. Dans ses cours et ses séminaires, il ne m’a pourtant jamais donné l’impression de se faire mousser: il essayait toujours au contraire d’aller droit au but, savait ménager des pauses illustratives assez marrantes et ne nous faisait pas perdre notre temps en figures discursives dont les sciences humaines sont pourtant friandes.

Barthes, Derrida, Deleuze, Lacan, aucun de tous les nombreux intellos du XXème n’a échappé au plaisir des mots. Il n’est pas condamnable mais bordel de merde… faut s’accrocher et parfois pour pas grand chose!

Chez Gagnepain, c’est du lourd! du compact et du condensé. Bref tous les ingrédients du cryptage! J’aurai l’occasion de revenir sur ce point qui, sur un plan personnel, me pose question depuis des décennies: a-t-on vraiment envie d’être compris quand on parle compliqué?

Pour en revenir au discours, Gagnepain y tient le message comme un lieu privilégier de l’expression du rationnement de la Norme. Le stratagème et le transfert, on l’a vu, laissent paraitre la pulsion restreinte mais sur des modes peut-être plus difficilement déchiffrables mais pas moins significatifs. Il est en effet plus facile pour moi ici de vous produire un exemple tiré d’un écrit (message acculturé par la technique) que de passer à la description d’un phénomène. C’est purement civilisationnel car l’écriture n’est pas essentielle à la recherche. Les Druides s’en passaient. Reste qu’on s’y est habitué en Occident, que la littérature en psychanalyse et en psychiatrie est abondante et qu’on ne va donc pas s’en priver.

Répétons-le! Le discours, c’est le message pris comme espace d’action de la dialectique normative. Il n’est plus question ici de Grammaire ni de niveaux de langues, de glossologie ni de sociolinguistique. La parole, qu’elle soit écrite ou pas, est un des espaces performantiels où va se manifester la duplicité dont nous avons déjà parlé à maint reprises. La stratégie discursive qui se met en place dès que nous ouvrons la bouche (observez au passage que nous ne baillons pas tous aussi ostensiblement les uns que les autres!) donne à entendre l’allégorie, ce subterfuge linguistique omniprésent qui dit sans dire par un transfert narratif des agents. Pour un sexe qui parle ou un vagin qui fait un discours, on a 100 000 boutons de roses que viennent raser les chattes. Ou si l’on préfère, un corbeau qui mange du fromage et un albatros plutôt empoté.   

Nous l’avons déjà dit, le lapsus n’est pas à proprement parler un raté. Au contraire, le désir s’y dit et on le remarque parce que ça tranche avec le contexte: le lapsus est hors-sujet et on ne manque pas de remarquer les geysers les plus spectaculaires tout en reléguant les éjaculations les moins brillantes aux oubliettes: « Oups, ma langue a fourché! »

De là à conclure qu’il n’y aurait pas de solécisme (raté linguistique comme dans « crocrodile », « l’abeille coule » ou « mais de quoi est-ce qu’on accuse-t-on mon client? »), c’est peut-être un peu s’avancer mais on aurait tort d’attribuer uniquement à la fatigue et à l’inattention ce qui pourrait bien être le surgissement d’une envie de dire autre chose que ce qui devrait être dit.

Dominique B me rapportait il n’y a pas très longtemps que Dominique A avait la veille chanté « amphet’ » au lieu d’ »enfants » et ne s’en était même pas aperçu (lapsus corroboré par l’équipe technique). La proximité phonétique n’excuse rien puisque le chanteur n’avait commis l’erreur qu’un seul soir sur les dizaines de fois où il avait récité le texte exact. 

Selon le magazine Pour la Science, « sous commettons, en moyenne, un lapsus tous les 600 à 900 mots », ce qui est assez fréquent finalement. Reste qu’ils ne s’interprètent que dans un contexte plus vaste et qu’il faudrait par conséquent tous les recenser pour ensuite remonter à l’étymon du surgissement inopportun et dévoiler ce qui cherche à se dire.

Je précise au passage que, pour nous, la source du lapsus ne remonte pas obligatoirement à la petite enfance. La libido a plus à voir avec un présent perpétuel qu’avec la régression éternelle. 

Toujours est-il qu’il y a dans ce que l’on dit une tension continuelle entre la réticence et la licence, entre le mot tu et le juron, l’euphémisme et le gros mot, le mot d’esprit et le parler cash, qu’on appelait jadis le franc-parler. On n’oppose pas tant ici l’indicible à l’exprimable (ou le taciturne au logorrhéique) mais plus exactement le propos policé à la proposition polissonne: il y a ce qui se dit et ce qui ne devrait pas se dire mais qui est quand même dit, la périphrase qui tourne autour du pot et la connerie qui y va tout droit, c’est même à ça qu’on la reconnait!

Le sous-entendu a aussi droit au chapitre car si toute parole n’est pas bonne à dire, on ne se retient pas de faire des allusions et de laisser planer des silences qui en disent long, si vous voyez ce que je veux dire. Ici, on atténue l’éventuelle brutalité du propos alors que là, excusez-moi d’avoir à le dire, on se lâche, ou plus exactement, et pardonnez-moi encore de prendre tant de libertés, on cause cru.    

Bref, le langage est l’arène de toutes les feintes et des faux-semblants, des imprécations comme des excuses, des tropes et des grossièretés. Mais qu’on prenne des gants ou qu’on y fourre les doigts, Réglementant et Réglementé sont à l’oeuvre, substituant au mot qu’on n’emploie pas l’expression agréée de nos sentiments les meilleurs et désignant la chose dont on ne parle justement pas par un simulacre qui dissimule ce qu’il s’agit de dévoiler.

Je ne vais pas multiplier les exemples même si, je ne vous le cache pas, ça me titille le dard d’en graver quelques-unes pas piquées des vers. Mais j’aurai plus tard l’occasion dans l’étude de certains textes, notamment politiques, de revenir à ces délices axiolinguistiques.

Pour l’heure, on retiendra que chacun d’entre nous tient un discours qui oscille entre les tergiversations méandreuses du névrosé et les avalanches à l’emporte-pièce du psychopathe. D’un côté, la périphrase précautionneuse qui s’interdit l’approximation sans pouvoir aller droit au but pour mieux dire autrement. De l’autre, le truc à ne pas dire. 

Le discours fait également intervenir le mensonge. Il ne s’agit plus de s’interdire certains mots mais de passer certaines choses sous silence et par conséquent de déformer le réel et de subvertir les faits. Ces petits arrangements avec la véracité, nous les pratiquons quotidiennement et ils ne prennent un caractère pathologique que chez l’hystérique. Le mythomane trouve alors un plaisir certain dans son affabulation, plus satisfaisante que la réalité à laquelle il évite souvent de se heurter: il se fait son film et son récit n’est ainsi plus en prise avec le réel. 

Le mensonge par omission peut aussi être moins radical et, comme dans le rêve, simplement déplacer le propos (qui, s’il ne l’était pas, serait socialement déplacé): mentir, c’est aussi une manière de se faire du bien. On évite les sujets qui fâchent en somme. On s’astreint à ne pas aborder les thèmes litigieux et si on le fait, c’est sans le faire grâce à une tonalité qu’on appelle tout simplement l’ironie qui consiste à dire le contraire de ce qu’on veut faire penser. C’est malin, connard! et autre Oh ben mon cochon, c’est du propre! ne manquent pas dans le paysage linguistique français. 

Mais c’est tout aussi bien la langue de la diplomatie où le oui est un peut-être et le peut-être un non. Chez les gens biens, on parle à demi-mots ou à mots couverts. La retenue fait partie de l’étiquette et on laisse à supposer l’essentiel dans les milieux autorisés.

Un mot encore de littérature! car celle-ci est la quintessence du message, sa valorisation ultime qui garde encore, sous nos climats pourtant peu enclins à la lecture des textes longs, une certaine aura. Bon, voilà que je m’adonne à mon péché mignon: la période, cette jouissance toute lordonnienne qui consiste à se laisser aller à des logorrhées syntaxiques, certes correctes, mais indigestes au néophyte. Je me surveille mais ça me reprend régulièrement, une échappée pompeuse par ci, un dérapage lexicoludique par là. Et donc disais-je avant que je ne m’interrompisse (Desproges abusait de ce genre de formules), et donc, Dieu me tripote! c’est bien de littérature qu’il s’agit.

Qu’est-ce qui peut bien motiver des millions d’apprentis-scribouillards à s’enfermer si longuement dans la solitude d’un tunnel dont peu d’élus connaitront la lumière à l’autre bout? Quelle motion les y pousse? Quelle impulsion les amène à délaisser les joies simples de la consommation pour  affronter la page blanche, le doute et la frustration? Quel Projet sinon celui du plaisir de coucher sur le papier une fiction plus vraie que nature? Ce plaisir-là est assez raffiné, au sens d’élaboré mais sans y mettre de jugement de valeur. Il est des plaisirs plus évidents, plus immédiats, plus directs mais la rédaction répond à un impératif libidinal bien enfoui. 

Ce n’est pas un hasard si les premiers jets sont la plupart du temps autobiographiques. Ça tient parfois plus de la projection directe et pataude que du transfert flaubertien (Madame Bovary, c’est moi!). Comme le premier album d’un groupe, ça répond à une urgence, sans doute pulsionnelle. Faut que ça sorte! Un point, c’est tout! La question n’est pas de savoir si cela correspond ou non aux canons en vogue mais de s’interroger sur la Valeur de ce qui s’écrit. 

Le romancier sacrifie du temps de vie pourtant compté et de l’énergie intellectuelle pour faire vivre sur le papier à des êtres guère plus épais des aventures que l’auteur n’a sans doute pas vécues lui-même mais qui se nourrissent toutefois de son expérience. La procuration est d’autant plus tentante qu’elle est multiple: autour du héros central généralement bon, évoluent des personnages secondaires dont les desseins peuvent être plus noirs. Voilà donc une bonne manière d’être au four et au moulin. 

Il ne reste plus à l’écrivain qu’à chiader sa prose, et on pourrait parler d’écriture engagée en ce qu’elle offre les garanties de l’effort nécessaire: l’élégance est à ce prix car Roxanne n’aime pas la platitude des compliments sans reliefs que seul un Cyrano aussi précieux que névrosé peut lui offrir, malgré un nez qui en dit long sur ses intentions. Et à la fin de l’envoie, je me mouche!

Tout est prétexte à littérature! A la revoyure!

Pour aller plus loin:

Un joli lapsus de Frédéric Taddei: « truan… transhumaniste » à 0.55mn sur