N14 – Liberté chérie mais mal placée

On l’entend à toutes les sauces par ces temps de lois « liberticides ». Mais la liberté, c’est bien autre chose que l’absence d’entraves externes à sa propre volonté.

le plan de la norme N14

En classe de philo, je me souviens qu’il y avait toujours un béni oui-oui pour nous sortir à un moment ou à l’autre que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. On doit malheureusement, mais sans qu’on puisse l’affirmer, à John Stuart Mill cette occasion de briller facilement en société. La déclaration des Droits de l’homme  stipule que «la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Et d’en remettre une couche avec la possibilité de « faire tout ce qui n’est point interdit, comme ne pas faire ce qui n’est point obligatoire ».

Comme j’étais plutôt libertaire et que je me targuais d’avoir tâté un peu de Nietzsche, ces sornettes avaient le don de m’énerver sans que je puisse savoir exactement pourquoi. « Je fais ce que je veux et je vous emmerde », n’était pas un argument recevable pour Soeur Marie-Thérèse qui assurait les cours de philo dans mon bahut.

Trois ans plus tard, la définition de Gagnepain a été une belle révélation pour moi: la liberté est le pouvoir de dire non à son propre désir et c’est bien une affaire de Norme, de contrôle de la pulsion et de restriction. Nous verrons qu’il ne s’agit pas d’un blocage pur et simple mais plutôt d’un filtrage déformant.

Toujours est-il qu’on confond aujourd’hui plus que jamais la liberté avec l’autonomie de la Personne ou même l’indépendance du Sujet.

La liberté n’est pas une affaire sociale. Ni la société ni la contrainte n’ont à faire là-dedans. La liberté réside dans la maitrise de soi. C’est finalement assez simple. Encore fallait-il admettre que la bête piaffe en nous et que lui faire barrage n’est pas de tout repos.

Vous auriez tort d’en conclure que la liberté se résume à la continence: c’est plus généralement de contenance qu’il s’agit. Il n’est pas question de s’empêcher définitivement d’assouvir son envie mais de trouver des chemins de traverse pour se satisfaire. Les plus coincés pourront cependant aller jusqu’à l’abstinence. Ça jeûne, ça ne baise pas, ça va même jusqu’à la boucler. Bref toutes les pulsions possibles et imaginables peuvent être contrecarrées et c’est tant mieux car ça deviendrait vite invivable. On serait toujours à la merci d’un suçon ou d’une morsure, d’un pied dans le plat ou d’une main dans le sac, d’un pied au cul ou d’une main aux fesses.

Dans les prochains jours, je vous propose de vous entrainez à prendre conscience de tous les jaillissements impromptus de votre libido. Vous n’êtes pas obligé non plus de focaliser sur les démangeaisons sexuelles. Ça peut aussi bien être un coup de tatane dans une portière ou une bonne claque dans la gueule du premier con venu, un gribouillis sur le carnet de votre voisine ou un hurlement dans les couloirs, péter sans retenue ou poganer les mandarines du marchand de fruit. Vous serez, je l’espère, surpris de constater que, malgré votre éducation et votre certificat de bonnes moeurs, votre désir cherche toutes les occasions pour s’échapper. 

Vous ne vaudriez guère mieux qu’une cocotte-minute verrouillée si le refoulé ne trouvait pas des combines pour franchir le barrage. Il ne s’agit par uniquement de se retenir momentanément comme si vous décidiez de ne pas faire caca dans le train ou pipi pendant le film. 

Il y a du travesti en vous, ou plus exactement du travestissement. Vous vous rappelez qu’en N3, je vous avais présenté l’interdit qu’on se pose, le gage qu’on s’impose et la permission qu’on se donne. Et donc si la pulsion ne peut en faire à sa guise, c’est par le déguisement qu’elle va pouvoir s’actualiser, pas une panoplie de super-human mais tout un arsenal de lapsus et d’actes manqués par lesquels nous allons pouvoir simuler, au sens de faire comme si, ce qu’on a pas le droit d’être, de faire et de dire.

Et croyez-moi, la libido est pleine de ressources. Nous pensons que la motivation d’un grand nombre de nos actes, pensées et états n’est pas à chercher ailleurs. Le faire-sans-faire, le dire-sans-dire et l’être-sans-être participent à ce jeu de dupes où le principal dupé, c’est nous-mêmes, encore que nous y trouvions notre compte aussi bien dans la ruse vis à vis de l’interdit que dans le plaisir sublimé soit mais bel et bien obtenu. 

On y reviendra dans les trois prochains chapitres mais j’aimerais terminer celui-ci sur une note plus grave, une sorte d’hommage à tous les prisonniers politiques, ceux qu’on torture et qu’on réduit à la solitude mais qui résistent à tous les mauvais traitements et par-dessus tout aux appels de leur corps qui n’aspire qu’au réconfort et au repos. Je ne jetterai pas la pierre à ceux qui flanchent. J’en serais probablement si les choses devaient mal tourner sous la Vème république.

Et puis il y a ceux qui se dominent et qui ne cèdent pas sous les coups. Être libre, ce n’est donc pas tant faire tout ce qu’on veut que ne pas céder à sa pulsion dirigée vers le bien-être. Face à la douleur, l’envie, c’est pourtant de la fuir et d’abdiquer devant la volonté du tortionnaire. C’est pourquoi je voue une réelle admiration à Julian Assange et à Jean Moulin. Pas à De Gaulle ni à Churchill. Et encore moins à Mitterrand.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!