N15 – Frustration et culpabilité (le film)

Synopsis: Madame X trouve 2 billets de 50 euros dans une enveloppe sur le trottoir. Personne en vue: elle les empoche mais un sentiment de gêne ne cesse de la tarauder. Plus tard, elle rencontre Monsieur Z: il est furieux contre lui-même. Il explique qu’il a perdu quelque chose d’important. Elle se sent coupable. Elle demande quoi. Il répond: mon emploi. Rien ne s’arrange.

le plan de la norme N15 

Filtré par la Norme, le désir se sublime et revêt alors une autre dimension plus culturelle. Enfin quand tout se passe bien… ou plus exactement ni trop mal ni trop facilement.

Imaginons que vous prépariez votre code. Vous potassez le manuel dans tous les sens, vous assistez à tous les cours, vous passez les tests d’entrainement avec succès, vous vous entrainez sur Internet, vos scores sont toujours excellents mais le jour de l’examen, vous échouez. Vous avez largement prouvé votre engagement et vous échouez. 

Légalement, il n’y a rien à redire: il vous manque un point, le règlement, c’est le règlement mais un sentiment d’injustice s’empare de vous d’autant que tous les autres qui ont pourtant moins préparé que vous l’ont eu, ce code à la con. Vous avez beau essayer de vous raisonner, la frustration vous ronge, vous avez l’impression qu’on vous a volé votre récompense et vous en voulez presqu’aux autres que vous envoyez bouler quand ils viennent vous témoigner de la sympathie. Ce n’est pas de leur faute mais vous en prendriez bien un pour taper sur l’autre. Ça ne vous ressemble pas cette violence mais la révolte vous rendrait presqu’enragé. 

Pour une fois, vous comprenez ces Gilets Jaunes qu’on traite comme des malfaiteurs, cet ouvrier consciencieux qu’on oblige à forcer la cadence, cette infirmière qui n’arrive plus à calmer les patients aux urgences, Calimero qui s’est fait faucher ses économies ou Cyrano qui écoute Roxanne lui vanter les qualités de cet imbécile de Christian. Vous êtes tout simplement frustré. Vous vous sentez spolié alors qu’il n’y a personne d’autre à accuser que le mauvais sort, la faute à pas de pot. 

La frustration nait d’un mérite sans gratification, d’une caution sans contre-partie, d’un Gage consenti sans Titre à la clef. La frustration, c’est le sentiment d’injustice quand le sort ne vous est pas favorable, que ça soit justifié ou pas car on peut être frustré à tort ou à raison.

A l’inverse, la culpabilité vient d’une récompense sans peine, d’une jouissance sans mérite, d’un Titre obtenu sans Gage suffisant. Et toujours à tort ou à raison: la légitimité est à géométrie variable.

Reprenons cette histoire de permis. Cette fois-ci, vous avez obtenu votre code et vous passez l’examen pratique. L’examinateur est d’excellente humeur, c’est le cousin de votre monitrice et il connait votre famille. Vous mettez dix minutes à faire votre créneau, il appuie deux fois sur le frein et vous aide à donner un coup de volant pour éviter un cycliste. Et finalement à votre grande surprise, alors que vous pensiez avoir lamentablement échoué, il vous fait un clin d’oeil en vous glissant: « Mes amitiés à vos parents! »

Quelques jours plus tard, vous apprenez que vous êtes reçus alors que le candidat suivant qui est pourtant un as du volant a été recalé sans trop savoir pourquoi. Vous n’avez pas d’empathie particulière pour ce type qui se la pétait un peu mais votre joie est un peu gâchée par ce succès pas tout à fait mérité. Vous vous sentez un peu coupable. Vous n’avez pourtant rien fait de répréhensible mais ce sentiment d’avoir obtenu le permis sans vraiment le mériter ne vous lâche pas. La culpabilité vous colle aux basques et vous vous sentez mal avec votre diplôme sans grande valeur.

Bon, c’est pas le cas de tout le monde. Dites-vous bien que les passe-droits sont monnaie courante et que les « fils et filles de » ne s’étouffent pas sous les scrupules. Le piston est même un sujet de vantardise chez les bourgeois, du moins entre eux, car, pour l’extérieur du cercle, ils sont les winners de la méritocratie. Ça s’appelle la solidarité de classe. Les prolos feraient pareil s’ils pouvaient. Mais voilà…

Bon, vous aurez compris que la culpabilité est l’exact contraire de la frustration: elles sont les deux faces de l’injustice. L’accessit impossible d’un côté, le satisfecit trop facile de l’autre. La justice est justement une question d’ajustement, de justesse du dosage entre le Gage et le Titre, un équilibre éthique entre le pas assez et le trop: le juste ce qu’il faut. Sur une face, le désir fait des concessions, s’autocensure jusqu’à être présentable.

Bien sûr que vous le vouliez ce permis mais vous saviez aussi que pour l’obtenir, il fallait être à la hauteur, offrir des garanties pour mériter la carte rose et la licence routière. Sur l’autre face, la satisfaction doit avoir été gagnée en bonne et due forme: le titre de conducteur-lauréat a une valeur parce qu’il est obtenu au prix d’efforts et de réussite. Il y a avait une quantité de garanties et une qualité de précautions à offrir pour être reçu.

La dose institutionnelle requise ne correspond pas obligatoirement à la Norme que chacun se fixe. Cyrano et Black Swan placent très haut la barre quand Scarface et Carrie satisfont leurs instincts les plus bas avec une efficacité aussi directe que redoutable. Chacun gère sa frustration et sa culpabilité à sa façon.

La première peut se résorber dans la résignation, c’est à dire l’acceptation du mauvais sort, ou se libérer dans la violence, déguisée ou pas, contre soi ou vers l’extérieur. La seconde peut se résoudre dans la dévalorisation, le rabaissement de l’estime de soi, l’autoflagellation, le sacrifice et la pénitence ou au contraire par l’acceptation, la désidéalisation, le pardon réflexif, la relaxation (ou relaxe) ou plus simplement le lâcher-prise. Y a pas mort d’homme! Relativisez donc! Et laissez-vous vivre…

L’argent rentre souvent en ligne de compte dans cette histoire de droit. On peut se sentir coupable d’avoir fait une bonne affaire, de ne pas avoir résister à un achat compulsif, de ne pas assez aider ce qui en ont besoin, de ne pas gagner suffisamment, d’être radin. On se trouve alors d’excellentes raisons pour se justifier. A contrario, on peut également toujours trouver des arguments en faveur de sa frustration: dans certains cas, on s’en veut, on se dit qu’on pourrait travailler plus pour gagner plus, qu’on est bon à rien, qu’on mérite son salaire de misère. Dans d’autres, on reporte la faute sur autrui et on accuse le patronat, le CAC 40, les rentiers, les émigrés, les arabes ou les juifs. La rancoeur nait de la frustration et nous savons où vont toutes ces dérives.

L’impuissance non résignée est source de violence. Si elle résulte d’une oppression, la révolte se retourne contre la source d’oppression à condition que celle-ci soit identifiée. La politique de la classe au pouvoir consiste à canaliser la colère vers des cibles privilégiées, souvent innocentes, les boucs-émissaires, ou à la retourner contre l’opprimé lui-même avec des campagnes de culpabilisation dont les bonnes âmes ont le secret. Nous auront l’occasion de revenir sur les motivations politiques.

Un dernier exemple que vous attendez tous: la gestion du plaisir sexuel. A force de ne pas être satisfait, le désir sexuel se transforme en une tension qui peut tourner à l’agressivité. Ça peut mettre un peu de piment dans les ébats mais sans contrôle suffisant du partenaire demandeur, le partenaire abusé peut se sentir à son tour frustré. Pas facile d’accorder ses organes et d’ajuster ses orgasmes. On peut se sentir frustré de ne pas jouir assez ou pas du tout, ou coupable de venir trop tôt ou trop fort. Entre la peine-à-jouir et l’éjaculateur précoce, la gourmande et l’impuissant, l’érotomane et la frigide, le bandard mou et la nymphomane, l’ogresse et la mijaurée, le cochon et le serré-du-cul, l’équilibre n’est pas toujours facile à trouver dans le couple, ou plus si affinités.

Chez l’adulte, la masturbation peut être une solution pour certains mais aussi générer de la culpabilité dans l’après-coup si elle est ressentie comme un plaisir trop facile à obtenir et égoïste pour un sujet en couple par exemple. Le partage et le don de soi font partie de la relation conjugale et l’onanisme transgresse alors cette règle tacite. Sans tomber dans le piège de la performance, une sexualité épanouie réclame un minimum d’effort physique de la part des deux partenaires, ainsi qu’un minimum de maitrise et de laisser-aller. On peut être frustré(e) ou se culpabiliser que l’autre ne jouisse pas alors que soi-même, on prend son plaisir. 

Mais la culpabilité peut aussi naitre d’un simple désir pour un(e) autre que sa ou son partenaire. La pulsion mal censurée par le Règlementant peut provoquer une satisfaction non-voulue, un émoi indésirable et par conséquent un sentiment de culpabilité alors qu’une libido parfaitement jugulée débouchera sur une émotion esthétique, une volupté idéale, loin de toute culpabilité, une extase sensuelle pour certains ou un plaisir intellectuel pour d’autres.

Fantasmer sur un joli cul ou se pâmer sur une sonate de Scarlatti, apprécier une taille de guêpe, des pectoraux saillants ou tourner de l’oeil devant le Taj Mahal, déguster un porto millésimé ou saliver pour un Red Mercury (notre illustration), tous les goûts sont dans la nature, ou plus exactement dans la culture. Chacun cultive, plus ou moins volontairement, sa propre Norme, restreignant à sa manière son désir et laissant filtrer ce qu’il s’autorise à laisser paraitre.

Tout le reste est littérature! Et justement il y a dans ce qui s’écrit une telle variété pour se faire plaisir qu’on ne manquera pas d’y revenir. A la revoyure!