N16 – L’habilitation ascétique

A chacun sa névrose, dit-on parfois pour plaisanter. On n’en est pas tous là, loin s’en faut mais certains d’entre vous ont sans doute parfois du mal à lâcher prise et à laisser pisser. Eh bien je suis ravi de vous apprendre que vous avez une tendance ascétique à la satisfaction. Ça pourrait paraitre antinomique à ceux qui confondraient ascèse et névrose. On se penche là-dessus.

le plan de la Norme N16

Rappelons que l’#anthropien est un #hédoniste chronique: il tend vers le plaisir des sens, la politique du moindre effort et la sieste. Pour l’humain, ça se complique un chouïa: certes il ne renonce pas au plaisir mais il le restreint et l’envisage tout à fait autrement. A tel point qu’il est parfois difficile de reconnaitre la satisfaction. Rappelons au passage que satisfaire signifie littéralement faire assez, faire le nécessaire. Satisfaire une envie, c’est donc faire le nécessaire pour faire disparaitre cette envie.

La Norme qui s’est imposée à l’humain de l’intérieur depuis qu’il a 5 ou 6 ans (estimation qui se discute) gère le désir qui le motive à tout moment: c’est en quelque sorte le carburant du comportement. Mais la médiation normative le transforme radicalement jusqu’à le rendre méconnaissable: nous l’avons vu avec le rêve qui, en refoulant, concentrant et déplaçant les pulsions, propose à la conscience des scénarios fort éloignés de ce qui les engendre. C’est la dissimulation du désir qui permet une simulation du plaisir qui le rend présentable et par là même discible (exprimable).

En dehors du rêve, nous avons vu à quoi ressemble l’#habilitation à travers le #discours, le #stratagème et le #transfert. Dans les trois plans précédents, le réinvestissement s’opérait sur trois modes distincts: la morale n’y échappe pas.

Le premier cas de figure nous renvoie au sens le plus traditionnel de la morale: la licence y est très restreinte. On ne s’y affranchit pas de la règle. On ne négocie pas. On reste dans les clous. Y a pas d’arrangements. La réalité du désir est largement niée pour être régulée. L’interdit est respecté et la prescription suivie à la lettre.

Rigidité, rigueur, retenue, austérité? La théorie de la médiation préfère parler de visée ascétique pour désigner cette manière de réinvestir la Norme dans le contexte pulsionnel, autrement dit pour appliquer les règles formellement définies: quel effort à fournir pour quelle satisfaction à attendre, quelle garantie pour quel droit. L’ascète s’impose une stricte application de la restriction, une discipline pour tendre vers la perfection, disons la maitrise totale de son animalité. Le plaisir auquel l’homme ne renonce pas pour autant se paie au prix fort et se refuse la facilité.

L’ascèse est par conséquent souvent associé au renoncement, à l’abstinence, au jeûne, à l’abnégation, plus rarement à l’entrainement et à l’exercice, parfois à la mortification et à la macération dans ses manifestations les plus radicales. Ces dernières renvoient à des pratiques religieuses toujours en cours dans certains pays et même en Europe si on en croit le Da Vinci Code. Il ne faudrait pourtant pas réduire l’ascèse au cilice et à la planche à clous. La visée ascétique n’a rien de particulièrement religieux. Certes le pénitent expie des péchés qu’il n’a parfois pas encore commis: il force sur le Réglementant en prévision. Cet aspect préventif vis à vis de la faute nous intéresse car il fait bien comprendre l’idée de Gage comme une avance sur gratification. La jouissance est jugulée mais elle est, par là-même reconnue. L’ascète tend à demeurer stoïque face au désir, il le considère mais le réduit à l’inactivité.

Pour ne pas en rester au domaine religieux, remarquons que le terme d’austérité est souvent entendu dans la bouche des économistes libéraux pro-Union Européenne. Voici pourquoi: depuis 2008, le déficit public des pays de l’Union Européenne doit être inférieur à 3 %. Ce seuil sert notamment de référence pour les calculs de réduction de la dépense publique. Il fait partie des critères dits « de Maastricht » qui doivent être respectés à la fois par les candidats à l’entrée dans la zone euro et par les pays membres sous peine d’avertissements et de sanctions. L’obligation que se sont défini les États de l’union entrainent des politiques d’austérité, des mesures de rigueur budgétaire, des restrictions dans les services publics, le respect politico-rigide d’une règle arbitraire.

Pour connaitre la raison exacte de ce 3%:

https://www.leconomiste.eu/decryptage-economie/498-la-naissance-de-la-regle-des-3-de-deficit-de-maastricht.html

Se pose alors la question du stricto sensu et de l’attitude à adopter face à une règle qui ne tient pas compte des réalités des peuples et des nations. La Commission prescrit l’austérité dans les dépenses publiques sans tenir compte des besoins réels et de la volonté de la population.

L’ascèse peut donc s’appliquer à un domaine beaucoup plus vaste que le religieux vu que la morale touche l’ensemble de nos activités et très souvent à notre insu. Dans cette optique, la notion de vertu ouvre alors un champ d’exploration assez surprenant.

L’étymologie de vertu remonte à virtus : qualité du vir (l’homme en latin), essentiellement le courage. Je m’épargnerai les gémonies féministes en m’arrêtant sur la notion de courage. Si on veut bien définir ce dernier comme le refus de la peur, réaction naturelle devant un danger. On tient là la première, mais non la moindre des vertus. Seuls les inconscients n’ont pas peur. La bravoure nécessite de faire abstraction de l’instinct qui pousse à trembler ou à fuir. Elle n’est donc pas l’absence de peur qui serait plutôt l’intrépidité ou la témérité mais la maitrise de la crainte avec un renoncement au soulagement immédiat dans l’évitement et une confrontation avec la source de la frayeur en vue de l’éliminer. J’aurai l’occasion de creuser le sujet.

La virtus latine recouvraient les qualités viriles, le courage, l’activité, l’énergie et la volonté. Si les Romains attribuaient cette vertu à l’homme, c’est qu’ils étaient guerriers et qu’ils laissaient à leurs femmes le soin d’accoucher. Le courage selon Caton le Censeur (on l’appelait aussi l’ancien mais le terme de censeur me parait ici fort approprié) se rapproche ainsi de la définition que nous avons déjà donnée de la liberté: la jugulation de la mollesse, cette envie naturelle de ne rien foutre. 

Il existe une variante de courage, celui qui consiste à dominer la paresse, c’est à dire l’envie de prolonger un certain bien-être physique. Il ne s’agit pas là de bravoure car le simple fait de nous lever pour aller faire pipi ferait de nous des héros. Faire un effort pour soulager une envie de pisser relève de la valorisation de l’effort physique: l’intérêt, c’est de ne pas se faire dessus.

La distinction entre le courage et l’effort intéressé n’est pas une affaire de degré mais bien de dimension culturelle. On finit toujours, tôt ou tard par avoir un besoin naturel de se lever. 

Mais nous ne parlerons de courage que lorsqu’on renonce au confort du lit pour un autre effort qui ne produira aucune satisfaction immédiate. Ni verre d’eau ni yaourt en vue. Aucun #Projet donc. Le sacrifice d’un bien-être présent se fait sans contre-partie immédiate avec intérêt, sans #coercition non plus, mais au nom d’une nécessité d’un autre ordre: le renoncement éthique à une satisfaction immédiate s’accompagne d’un accès à une autre dimension de la satisfaction, celle qui s’éprouve dans le contrôle. Je peux m’imposer de me lever tôt un jour de congé pour le simple plaisir de disposer de mon temps. La paresse naturelle cède ici la place à une maitrise choisie.

Dans le Mos majorum (liste des moeurs des anciens basés sur sept principes capitaux), Caton le Censeur proposent six autres vertus cardinales (même si le terme peut paraitre impropre vu que la vertu est elle-même une vertu).

Je rappelle au passage que la période de l’empire à Rome a été marqué chez les élites par le stoïcisme, une philosophie ascétique qui considère les passions comme des maladies et les plaisirs comme des leurres. La virilité n’avait donc pas l’aura de la pornographie contemporaine: un homme à femmes ne passait pas pour un Don Juan ou un chaud latin, mais pour un efféminé, dominé par ses envies, car la maitrise de soi revêtait une importance toute particulière chez les Romains des périodes glorieuses.

Pour en revenir à Caton, chaque vertu est un concept qui fait la synthèse de nombre de comportements et par conséquent des rapprochements intéressants.

Constantia : stabilité, sûreté, le fait de s’en tenir à ses engagements et aux décisions prises. La constance est un synonyme de la régularité, une qualité indispensable à la discipline et au bon fonctionnement de l’armée, mais aussi de relations durables.

Fides : loyauté, respect de la parole donnée, respect de la loi, du lien juridique ou religieux, civisme, et possibilité de se faire confiance entre citoyens. Là encore, l’ascèse est à l’oeuvre et on comprend que cette rigueur est souvent notre lot. Le yogi est loin et c’est tout simplement les qualités de l’ami qui se dessinent.

Frugalitas : rejet des luxes inutiles, simplicité dans les goûts, refus de la sophistication, préférence pour les choses pratiques au détriment des ornements. On peut l’étendre à la modestie, au renoncement au plaisir d’orgueil. La frugalité romaine dépasse de loin la simple relation à la nourriture. L’idéal romain est souvent spartiate. Le luxe qui se répandra dans le bas-empire et qu’on voit souvent dans les peplums sera condamné par le stoïcisme. la richesse ne devait pas être ostentatoire mais tournée vers l’effort de guerre la plupart du temps.

Gravitas : respect de l’étiquette et des coutumes, sérieux dans l’attitude, dignité, la sagesse, la prudence, le fait de peser ses paroles et ses décisions, la tempérance et le refus de la colère.

Majestas : patriotisme, sentiment d’appartenir à un peuple à la haute destinée, sentiment qu’être citoyen romain est, quelle que soit sa classe sociale, un privilège en soi. La traduction littérale serait la majesté, ou plus exactement la grandeur, la distinction naturelle, presque la distinction de classe, le maintien.

Pietas : l’ensemble des devoirs envers les dieux, la patrie et la famille. Le respect que l’on doit à son père est perçue comme une forme de piété, au même titre que celui que l’on doit aux dieux, ou au Sénat. La piété peut donc aussi être comprise comme le respect de l’ordre établi.

On peut rapprocher la majesté de la magnanimité (magnus: grand) qui se rapproche de la clémence (clementia : le fait de savoir pardonner après la punition infligée). Les chrétiens parlaient de miséricorde en renversant les rôles puisqu’ils pardonnaient à ceux qui les avaient offensés. La clémence et la miséricorde sont donc les deux faces d’une même vertu mais l’une est le refus d’abus de pouvoir quand l’autre est un refus de vengeance vis à vis de l’abus. Dans les deux cas, ce n’est pas le calcul d’intérêt qui agit sauf cas de fourberie. On parlait autrefois de grandeur d’âme. Laissons l’âme dans son champ et gardons la magnanimité: le fait de ne pas laisser l’instinct prendre le dessus.

Je n’ai pas l’intention de vous dresser un catalogue complet de toutes les vertus: Gagnepain n’y tenait pas car elles varient historiquement. Mais je voulais vous montrer que bien avant nous les anciens avaient observé le fonctionnement de la Norme et qu’à travers cette morale qui peut paraitre désuète dans l’univers licencieux qui est le nôtre, se dessine la visée ascétique, une habilitation certes restreinte au plaisir mais qui lui offre une soupape sous la forme de Valeurs.

La licence, telle que l’entend la théorie de la médiation, n’est par conséquent pas ce que nous accorde le monde ni ce que nous accorde la société mais la liberté à l’égard de notre propre désir, le contrôle de l’ensemble de nos pulsions. La liberté, c’est la capacité qu’on a de se maitriser.

La liberté, on peut donc l’avoir même en prison. On peut vous enlever la possibilité de manifester cette liberté, cela ne vous l’enlève pas pour autant en tant que telle. S’imaginer qu’on peut l’obtenir dans la rue en manifestant contre telle ou telle instance, c’est une illusion. En manifestant, on revendique bien autre chose que la liberté qu’aucun pouvoir ne peut délivrer. J’avais déjà parlé à ce propos d’autonomie et d’’indépendance. Et j’y ferai régulièrement référence car cette distinction est d’importance.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!