N18 – Du cas par cas, mon cher Ignace!

Du point de vue de Caton le Censeur, on rigole pas trop avec la morale. Mais y a moyen de lâcher du lest, d’ajuster la licence à ce que réclame la bête. Il n’est pas question de céder totalement à la bestialité mais d’assouplir la règle quand ça coince. C’est la casuistique, tique tic!

le plan de la norme N18

La morale stoïcienne représente le côté contraignant du réinvestissement de la Norme: le désir s’y plie à la règle. Mais celle-ci s’aménage tout aussi souvent en fonction de la réalité du désir. Gagnepain est allé déterrer le terme de casuistique chez les Jésuites car les bons Pères, contrairement aux Jansénistes, savaient être très accommodants avec leurs ouailles quand ils savaient la barre trop haute. La casuistique, c’est donc du cas par cas, de la licence sur mesure et de la morale à la carte. Point d’hypocrisie particulière là-dessous mais une souplesse épicurienne. 

La philosophie d’Épicure n’a en fait de sulfureuse que sa réputation hédoniste car la satisfaction des désirs naturels et nécessaires que propose le sage grec est bien plus proche de la frugalité que de la débauche. « Être heureux, c’est savoir se contenter de peu » ou « Mon coeur est saturé de plaisir quand j’ai du pain  et de l’eau » ne sont pas les annonces d’un programme particulièrement orgiaque. 

Les grands principes que j’évoquais au chapitre précédent nécessitent d’être applicables pour avoir une certaine valeur: à l’impossible nul n’est tenu et nul ne se tient. C’est pourquoi il faut souvent réajuster le tir.

Le travail de l’avocat consiste justement à rechercher les circonstances atténuantes pour expliquer le non-respect de la loi et il va parfois jusqu’à plaider l’impossibilité pour son client de respecter une règle: l’irresponsabilité au moment des faits met le coupable hors de cause tout en le réduisant à l’état de patient « a-normal » et donc notamment incapable de gérer des pulsions agressives. Dans ce cas, il s’agit d’infléchir le jugement en faveur de la pulsion non-contrôlée et de l’auteur de l’acte répréhensible. Légitime défense ou « il l’a bien cherché! », « tout le monde le fait » ou « je pouvais pas savoir », les raisons de laisser passer un acte interdit ne manquent pas et toutes les excuses sont bonnes à tenter. C’en est parfois pitoyable!

La casuistique va la plupart du temps pour chacun d’entre nous consister à assouplir la raideur de la ligne et à amender le cahier des charges: la réduction du gage et l’abaissement des critères de perfection permettent souvent de ne pas se crisper dans une situation tendue. Pour ne pas risquer l’échec perpétuel, il est parfois nécessaire d’abaisser le niveau d’exigence ou de gratter un nouveau délai. Indulgence, mansuétude, flexibilité, laxisme, les étiquettes ne manquent pas pour désigner la visée accommodante de l’habilitation. Néanmoins ne s’agit-il pas finalement de se faciliter la vie?

L’utilisation des trucs, bidules, machins et autres bordels n’est pas tolérée à tous les niveaux mais on s’accorde cette imprécision en privé. Le langage se relâche d’ailleurs volontiers quand le cercle se restreint: les amants ne parlent pas toujours d’amour si proprement que ça. La licence poétique permet des écarts de langue vis à vis de la grammaire et de la prononciation. Et l’allusion sexuelle prête à sourire lorsqu’elle se voile d’une pudeur suffisante et la vanne érotique ne déclenche parfois qu’une réprobation de pure forme chez un interlocuteur finalement consentant. On demande en fin de comptes au goujat de faire rire: le pisse-froid a en revanche tout intérêt à se tenir à carreau. Je prends ici des libertés avec le style académique alors que le sérieux le plus strict est de rigueur chez les thésards.

Si l’ascèse est de mise en danse classique, la disco a justement été inventée pour que tout le monde puisse évoluer sur le dance floor, où la lumière aidant, vous pourrez vous prendre pour un danseur acceptable après un verre ou deux.

La fête est d’habitude un espace de débordements où l’on se permet des écarts de conduite: mettre les petits plats dans les grands, danser avec un(e) partenaire occasionnel(le) et poser ses mains enfin baladeuses sur son corps, consommer plus que de raison des mets et des boissons pour lesquels on aura délié les cordons de la bourse, endosser un habit de gala ou même un déguisement, faire le con, rire sans retenue. Sous l’ancien régime, le carnaval était justement l’occasion de déchainements et de dérèglements des moeurs soumis à une intransigeance institutionnelle en temps ordinaires. 

Les Jésuites ont mis au point une jurisprudence pour justifier l’injustifiable. Le duel par exemple était l’occasion d’arguties sans fin. Comment laver son honneur dans le sang quand tuer son prochain était un péché mortel? Et que dire de la guerre?

Un vendeur d’armes (ex-ami) m’a tranquillement argué que si la France ne vendait pas des armes de pointe, d’autres le feraient à sa place avec des produits de qualité moindre.

Dans un autre registre, un élève espagnol à la forte gueule me répétait à l’envi: « Tromper une fois, c’est de la curiosité. Deux fois, c’est du vice. »

La procrastination permet de remettre au lendemain ce qui ne peut se faire le jour même sans pour autant changer les règles.

Si la théorie du zéro défaut a cours dans les entreprises qui recherchent la qualité totale en appliquant des méthodes toyotistes, on sait aussi que cela reste un voeu pieu, un objectif impossible à atteindre et qui réclame souvent un investissement que l’actionnaire n’est pas toujours prêt à accorder. En outre, elle peut s’opérer au mépris de la dimension humaine du travail et du droit à l’erreur. 

Je suis moi-même un amateur de l’imperfection et de la low-fi, du détail qui cloche et du raccommodage. Ça branle toujours un peu dans le manche quand je monte un truc en kit et je me fais toujours une joie de bidouiller avec les moyens du bord. J’excuse volontiers l’erreur d’orthographe dans les copies de mes étudiants et je fais de la faute une coquille. Au moyen-âge, j’aurais sans doute vendu des indulgences avec une ristourne. Je ne fais pas de l’exigence un caca nerveux parce qu’on a qu’une vie, que le nickel-chrome sent la morgue et que les bavures ne me dérangent que lorsqu’elles jaillissent sous les matraques de la BAC.

La science, l’empirisme et la politique synallactique sont des visées où l’instance s’adapte aux circonstances et chacune d’entre elles joue avec le manque en tâchant de le combler par un réajustement de circonstances tout en sachant que tôt ou tard, le principe de réalité s’opposera à l’application de la forme. Sur le plan 4, le conforme a plus à voir avec l’ascèse et donc avec un mouvement inverse qui subordonne l’état des choses à la Norme qui le contraint. Dit autrement, le laxisme casuiste laisserait les choses en plan, et évoluerait donc à plus ou moins long terme vers le désordre, quand la rigueur ascétique les contraindrait à évoluer vers la simplicité conceptuelle (ou une vérité redéfinie), la hausse du rendement (ou la diminution des coûts de production) et la réorganisation (ou la compression des effectifs et la réallocation des personnels).

Etrangement, la visée casuistique autorise le laisser-faire marginal dans nos sociétés obsédées par l’exactitude à l’exception peut-être du domaine des valeurs largement en crise. Leur déliquescence est un vaste thème de réflexion dont on ne pourra pas faire l’économie tout comme la crise de la responsabilité que traverse la société française. L’entropie morale correspond à une perte de repères, une augmentation du désordre et une dissolution des valeurs traditionnelles et collectives au profit d’une disruption généralisée. « A chaque époque il revient, eu égard aux projets qu’elle se donne, d’inventer sa moralité, » écrit Gagnepain. Quand s’enrichir coûte que coûte est le projet d’une société, la licence tient du permis de chasse. Et ce ne sont pas les lapins qui écrivent les lois.

Pour clore ce chapitre, je vous renvoie au film britannico-américain de Lasse Hallström dont le scénario est une adaptation du roman Chocolat de Joanne Harris. C’est une très belle réflexion sur le plaisir des sens et un affrontement entre une chocolatière débonnaire et sensuelle et un comte catholique et réactionnaire rongé par l’envie et obsédé par le péché de gourmandise. La gestion de nos relations avec la nourriture est à cet égard tout à fait exemplaire.  L’anthropien n’a pas naturellement tendance à la frugalité: il mange ce qui l’amène à la satiété, l’assouvissement de la faim.

Le rationnement, et l’on voit que ce mot à des connotations de restriction alimentaire, le contraint à ne pas se goinfrer même en cas d’abondance et à accéder à la sacro-sainte gastronomie. Le jeu entre la diététique ascétique et la gourmandise raffinée ne dupe personne: il s’agit de satisfaire sa panse sans en avoir l’air comme l’oenologie sauve l’alcoolique mondain de sa soif au nom du fumet, de la robe et autres organolepsies diversives.

Ces orgies canalisées rendent l’existence agréable mais le confort contemporain ne doit pas faire oublier que l’épanouissement est dans l’équilibre et qu’il n’y a pas plus de pourceau béat que de moine sans palais.

Tout le reste est don quichotteries et bovarysme ! A la revoyure!

Pour aller plus loin: 

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=392&cfilm=27052.html