A4 – Réalité: accès refusé

La réalité nous échappe toujours. Il faut se faire une raison et c’est justement cet impossible accès direct qui nous empêche ou, plus exactement, nous évite de coller au phénomène. Et tout ça sans qu’on s’en doute.

Prolégomènes A4

Soit les phénomènes dont l’ensemble compose la #réalité. Je ne la connais pas en tant que telle (en soi) puisque je n’y ai accès qu’à travers ce que je suis: un homo sapiens avec cinq sens si tout va bien, plus deux ou trois bricoles sur lesquelles nous reviendrons longuement. 

Si nous nous en tenons à la perception, je ne connais de la réalité que ce que mes sens veulent bien m’en révéler: les ultrasons et les infrarouges m’échappent par exemple. C’est un premier filtre et si nous y ajoutons la conscience (celle de l’homo sapiens dont je parlais), je ne connais de la réalité que ce que mes mots me permettent d’en penser: si je n’ai pas le terme indigo dans mon vocabulaire, mon arc-en-ciel n’aura que six couleurs et je n’aurai même pas l’idée d’aller en chercher une septième. Et pourtant il y a des milliers de nuances. Lisez d’ailleurs l’histoire des sept couleurs et faites une première expérience d’épistémologie sans douleur. 

https://99designs.fr/blog/conseils-design/pourquoi-y-a-t-il-sept-couleurs-dans-larc-en-ciel/

Autre exemple: si je ne sais pas ce qu’est une demoiselle, je ne vois que des libellules.

Et enfin: si je ne connais pas le mot coupon, je ne reçois que des tickets à la caisse et je ne m’aperçois de ce qui le lie au ticket (parfois physiquement) que le jour où je découvre vraiment le mot coupe-on.

La réalité m’échappe en tant que phénomène. Je n’y accède qu’à travers des filtres, des films ou des prismes qui m’en donnent une certaine représentation. J’appellerai dorénavant cette représentation le réel. 

Socrate parlait d’ombres sur la paroi de sa caverne. Hume pensait que les sensations sont à la source de toutes les idées. Kant montrera que ces perceptions se rangent dans des catégories de l’entendement et donc, que notre accès à la réalité est formaté par notre conscience. Husserl, au contraire, cherchera en vain à aller droit à la chose en soi. 

Car comme ce dernier, le péquin ordinaire que je suis croit intuitivement pouvoir atteindre sans détour la réalité, alors que je n’en ai qu’une représentation sensorielle ou conceptuelle: le réel. Celui-ci résulte d’un double filtrage. Mieux, c’est la résistance du phénomène à mes sens et à mes mots, c’est à dire au réel que je construis, qui me permet de postuler fermement qu’il existe. Mais là encore, c’est une hypothèse de travail et on ne peut pas faire sans.

Pour Richard Dawkins, « reality is what can kick back ». La réalité rend des coups parce que justement je ne l’éprouve que comme une résistance, de manière négative. J’ignore ce qu’elle est vraiment et je ne peux même pas affirmer qu’elle est véritablement. Son existence est une hypothèse de travail, un postulat pour démarrer.

Je n’éprouve pas d’ailleurs cette résistance uniquement face à mes mots. La réalité résiste également à mes outils et à mon désir. Personnellement, rien ne se passe exactement comme prévu quand je bricole, au lit ou ailleurs. Et au niveau social, je suis un grand incompris. Le système ne m’accorde pas une place à ma juste valeur et personne n’est au courant que je suis le plus grand intellectuel de ma génération. Je ne sais même pas ce que je fous sur cette Terre.

Si la réalité correspondait parfaitement et à long terme à mon réel, ce serait probablement que je serais en train de la bidonner comme dans un rêve ou que je ne prendrais pas le risque de faire foirer ma représentation avec une expérimentation suffisamment rigoureuse. 

Si je suis vendeur de pâte-dentifrice et que j’affirme que son absorption facilite le transit intestinal tout en réduisant les risques de cancer du colon (ce qui n’est pas absurde parce qu’il existe un rapport entre les deux), le conflit d’intérêts entre mon désir et la vérité potentielle affaiblit d’emblée le résultat si je me livre à l’expérience sur moi-même et sur tous ceux à qui un résultat probant pourrait profiter. 

Il en va exactement de même avec la qualité de l’information d’un journal de 20 heures sur une télévision privée appartenant à un milliardaire dont la fortune se construit invariablement quelque part sur un abus au niveau des ressources naturelles ou humaines.

C’est pourquoi pour m’assurer honnêtement que le réel que je construis tient la route, je dois l’expérimenter, c’est à dire le confronter à la réalité en tant que résistance le plus méthodiquement possible. Les scientifiques ont des protocoles et des laboratoires, l’observateur lambda que je suis se débrouille avec un minimum de rigueur et les moyens du bord. Mais il est essentiel que l’observateur ne s’oublie pas dans l’acte même d’observer. 

Prenons quelques exemples significatifs où l’on doit tenir tout particulièrement l’observateur à l’oeil.

Un daltonien non dépisté n’est pas la personne la mieux indiquée pour faire un travail de coloriste. 

A l’échelle humaine, la Terre est vieille. Comparée au Big Bang, c’est une gamine. 

Votre chat vous sourit quand vous êtes de bonne humeur et votre chien comprend ce que vous lui dites. Enfin… c’est ce que vous croyez parce que tout cela est dans votre tête: la plupart du temps, votre chat se fout complètement de vos affects. Quant à votre chien, il est aussi con que les autres. 

Dans un ascenseur en mouvement, même si personne ne semble bouger, vous devez reconnaitre que tout le monde descend… ou monte.

Les néo-libéraux prétendent que la croissance économique est infinie alors même que nous vivons dans un monde fini. Certains d’entre eux croient même à cette fable qui quitte pourtant les chemins du sens commun.

Autrement dit, « si tu ne vois pas le problème, tu en fais partie ».

Tout le reste est littérature. A la revoyure !

Pour aller plus loin et même très loin:

si vous avez 90 minutes devant vous et plus si affinités parce que c’est un brillant orateur, allez faire un tour chez l’astrophysicien Aurélien Barrau. Il explique les mêmes principes dans le domaine de la physique. 

L’erreur scientifique n’est jamais condamnable si elle est reconnue. L’erreur  est humaine. Seul l’entêtement est diabolique. La preuve par les neutrinos.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2012/03/16/les-neutrinos-ne-sont-pas-plus-rapides-que-la-lumiere_1671029_3244.html