P46 – Le pervers narcissique est-il un sadique ?

Le modèle nosographique médiationniste de la relation à autrui comprend quatre troubles et prétend couvrir tout le champ pathologique de la responsabilité. Nous n’allons pas créer une case spéciale pour chaque trouble étiqueté par la psychiatrie. L’idée est au contraire de regrouper des cas qui peuvent sembler disparates.

Les troubles de la Personne : le sadomasochisme P46

Comme les vampires, le Narcisse vide a besoin de se nourrir de la substance de l’autre. Quand il n’y a pas la vie, il faut tenter de se l’approprier ou, si c’est impossible, la détruire pour qu’il n’y ait de vie nulle part. » Ce commentaire glaçant est extrait d’un livre de Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral considéré comme une violence perverse. Elle corrobore l’assertion que nous avons déjà faite sur les sadiques qui souffrent d’une carence #déontologique #taxinomique qui ne leur permet pas de contenir l’autorité dans les limites du respect. En l’absence d’une capacité à distinguer les identités, déontologiquement les rôles, ils sont contraints à pratiquer le « tout ou rien ». Leur autorité est hors de contrôle et n’arrivant plus à doser, ils dépassent les bornes qu’ils ne peuvent d’ailleurs pas poser, ce qui explique leur manque de constance, les revirements d’attitude qui déstabilisent leurs victimes.

Le pervers narcissique exerce donc une violence mentale sur l’autre avec des stratégies proche de la guérilla. « Le propre des pervers est d’avancer masqué. Ils culpabilisent à outrance leur proie, ne supportent pas d’avoir tort, sont incapables de discussions ouvertes et constructives ; ils bafouent ouvertement leur victime, n’hésitant pas à la dénigrer, à l’insulter autant que possible sans témoins, sinon ils s’y prennent avec subtilité, par allusions, tout aussi destructrices, mais invisibles aux regards non avertis. » (Marie-France Hirigoyen).  Il est assez aisé de faire un parallèle avec les comportements sadiques qui dégradent l’autre, l’humilient, l’abiment, le dévalorisent, le déprécient, l’infériorisent, le soumettent et le détruisent. Le vocabulaire ne manque pas pour exprimer cette cruauté principalement verbale mais qui se sert également de l’environnement social pour accentuer la pression.

Beaucoup de témoignages mentionnent une progression dans le comportement du pervers narcissique : à la phase de séduction de sa future victime, va suivre une phase de destruction. En fait, il semble qu’elles alternent mais plus le pervers sent sa victime sous emprise, plus il se montrera odieux.

On croirait à tort que le harcèlement s’origine dans la toute puissance. C’est en fait le contraire. Le harceleur vit l’autre comme une menace parce que, sans repères, il confond l’attirance et l’insécurité. Se sentant en état d’infériorité, souvent sans véritable raison, le pervers va agresser sa victime par petites phrases assassines, hostiles et dégradantes, destinées à faire perdre la face à l’autre et l’entrainer vers le bas, plutôt que de se laisser fasciner. S’il trouve la faille, il revient à la charge, de manière insidieuse ou cynique, emportée ou glaçante. Pour miner l’assurance de l’autre, tous les moyens lui sont bons : le mensonge ne l’effraie pas et il peut soutenir l’invraisemblable. Mais généralement, il mélange la vérité et le falsifié, parfois sous un masque de franchise encore plus déstabilisateur.

Comme tout sadique, il ne connait que la loi du plus fort : pour lui, la relation se réduit à un rapport de forces et il entend faire tout ce qu’il peut pour casser mentalement son adversaire. Souvent il séduit pour hameçonner, sort le grand jeu pour vaincre les éventuelles résistance, puis lorsqu’il est sûr de son fait, il sème le doute, dénigre les réussites, relativise les compétences, critique pour démolir. Il a toujours l’air sûr de lui et sa suffisance ne peut pas être attaquée. D’ailleurs ses victimes sont choisies parmi les plus vulnérables. Les personnes honnêtes et un peu naïves, les hypersensibles sont plus faciles à manipuler. Comme le pervers ne connait pas la pitié qui viendrait tempérer le harcèlement, il méprise celui qui ne lui résiste pas immédiatement. Il ne peut pas se contenter d’être le supérieur hiérarchique avec une répartition des responsabilités, il lui faut un contrôle total de son subordonné. Comme son asservissement ne peut pas se faire par la force physique et la brutalité dans le cadre de l’entreprise, il la réserve pour le privé : là, c’est sa femme, parfois ses enfants ou son chien qui prennent.

Le domicile est le dernier degré de l’échelle entre le public et l’intime : déclassé et malmené dans sa vie publique, le sadique qui se sent martyrisé à l’extérieur peut se révéler un bourreau une fois chez lui. Il sait qu’il y a l’impunité tant que les victimes ne vont pas se plaindre. Alors il les manipule ou les menace une fois qu’il les a battus, ou cherche à s’excuser tout en rejetant la responsabilité sur eux. Les victimes doutent alors d’elles-mêmes et creusent leur propre culpabilité. La disqualification est systématique et le pervers sait y faire pour saper ce qui peut redonner confiance. Le sarcasme et la dérision sont des armes rhétoriques redoutables et il n’est pas étonnant qu’on apprenne à les manier dans les milieux dirigeants et les classes dominantes. Le rustre est plus rare chez les pervers : s’il manque de mots, c’est à la violence qu’il aura recours. Mais là encore, l’imagination qu’il déploie pour écraser l’autre est très vaste.

Le pervers cherche l’anéantissement psychique de l’autre et son impuissance le conforte dans sa position. Il vicie la relation en utilisant l’autre de manière systématique. Il vampirise sa victime en puisant sa force dans le désarroi de celle-ci tout en sachant profiter de sa générosité. On peut se demander comment certains en arrivent à épouser de tels pervers? Parce qu’ils savent jouer de la dissimulation et du mensonge comme personne. Ils ont plusieurs facettes, cachent leur double jeu et ne se révèlent bien souvent lorsqu’il est trop tard pour la victime.

Dans les deux témoignages (1 et 2), on peut faire les mêmes observations. D’une part, l’autre n’existe pas en tant que Personne pour le pervers : le partage des responsabilités est faussé. Le pervers cherche toujours à contrôler. S’il rencontre de la résistance, il se braque, change de stratégie, cherche la confrontation et fait fonctionner le rapport de forces. Mais une fois que l’autre a cédé, il peut à nouveau changer d’attitude, se montrer attentionné, s’abaisser, demander pardon sans en penser un traitre mot. 

D’autre part, il fait bonne figure hors de la relation intime. On retrouvera cette diplopie chez les tueurs en série. Comme le sadique,  il réserve ce comportement à une relation particulière. Pas plus que lui, ce n’est un psychopathe en roue libre : il sait très bien se contrôler quand ce n’est pas le moment. Il n’applique sa stratégie de domination manipulatrice, dénigrement ou flagornerie que dans une relation intime. Il cherchera d’ailleurs à l’isoler pour mieux l’avoir à sa merci et ne pas voir son influence contrecarrée par un contrepouvoir extérieur. C’est la technique du gourou qui isole sa secte entière du reste du monde pour mieux la soumettre. Dans un couple, le pervers narcissique débinera les meilleurs amis de l’autre, n’hésitant pas à prêcher le mensonge pour semer la zizanie entre proches et le trouble dans l’esprit de sa proie. Au travail, il emploie la même technique. Comme le mensonge ne lui pose aucun problème de conscience, il en use pour mieux abuser son monde. Il sait faire rire l’ensemble de l’équipe au détriment d’un maillon faible. Mais il sait aussi se faire bien voir de sa hiérarchie pour mieux oppresser ceux qu’ils dirigent.

La subtilité de la manipulation rend souvent difficile la mise en lumière de la nature de la perversion : la cruauté se dissimule sous l’humour, le fiel est dilué dans l’allusion, le trouble est semé par une multitude de petites banderilles qui peuvent donner l’impression à la cible de psychoter inutilement. Souvent, ceux qui assistent au harcèlement minimisent la chose, par crainte d’envenimer une situation déjà tendue. Il s’en trouve même pour justifier l’insoutenable. Le plus souvent, on considère que ça ne nous regarde pas. Un peu comme quand un couple s’engueule et qu’on n’est pas sensé écouter.Si en apparence, le pervers narcissique parait plein de lui-même, il souffre en fait d’un manque d’ego : il faut se représenter l’égo non pas comme un plein mais comme la capacité de gérer son identité (ça, c’est l’Instituant) mais, pour ce qui nous concerne ici sa responsabilité, ou si on préfère son pouvoir et son devoir. Il se masque à lui-même le vide en consacrant toute son énergie à ruiner l’autre mais en grande partie indépendamment de sa volonté : c’est cet abus de pouvoir continu qui va lui donner la contenance qui lui manque. Dans ce type de relation, il y a forcément un perdant.

La coopération et le respect mutuel n’y ont pas leur place. C’est pourquoi ce type de relation ne peut être que toxique. La victime doit s’éloigner pour se protéger car malgré toutes les promesses qu’il pourra faire, le sadique récidivera à moins de suivre une thérapie.

L’analysé trouvera à coup sûr un blessure narcissique initiale, un parent maltraitant, un désordre psychique lors de l’érection du moi. Alors qu’il devrait éprouver une répulsion pour la cruauté, le pervers, mû par une excitation incoercible mais pas sexuelle, va y découvrir une source de pouvoir. Il va sentir son ego se gonfler et sa considération s’élever à mesure qu’il se joue de l’autre. L’abus de pouvoir peut ainsi aller jusqu’à la relation sexuelle « obligée » : elle concrétise par la jouissance une prise d’ascendant. Entre séduction et intimidation, le pervers arrive donc à ses fins souvent par des chemins détournés comme le masochiste, là où le sadique est plus brutal. Mais le principe ne varie pas : l’impossible équilibre des compétences amène l’un des protagonistes à prendre le dessus alors que l’autre se retrouve amputée d’une part de sa considération. L’un se sent diminué sans même s’en rendre compte quand l’autre se donne l’illusion de prendre de l’importance par le principe des vases communicants : mais la pathologie peut entrainer le déséquilibre vers une spirale infernale, car s’il ne rencontre pas de résistance, le pervers ne sait pas s’arrêter et peut investir l’intimité de sa victime jusqu’à son anéantissement.

Tout le reste est littérature. A la revoyure !

Pour aller plus loin :

15 minutes dans l’univers d’un couple qui permet de bien visualiser à quoi ressemble une relation toxique.