P56 – Le fétichisme est-il un excès de pudeur?

Longtemps considéré comme une déviance sexuelle et une dépravation morale, le fétichisme devient pour la théorie de la médiation un blocage sélectif dans l’instituant qui mêne à des comportements extrêmes jusqu’à en oublier l’Autre dans la relation amoureuse.

Les troubles de la Personne : le fétichisme P56

L’un des apports heuristiques essentiels de la théorie de la médiation à la sociologie est de l’avoir sorti de l’érotisme à tout-va tout en la re-sexualisant. Cela pourrait paraitre paradoxal si désir et sexualité ne faisait qu’un. Or Gagnepain les constitue en concepts distincts, relevant de rationalités différentes, et sort par là même l’anthropologie de dizaines d’années de libido invasive et de phallus écran. Il n’est pas question ici de régler leur compte à la psychanalyse et à la sexologie. Bien au contraire. Il s’agit de redistribuer à chacune l’objet qui lui revient pour enfin y voir un peu plus clair.

Dans « Le Journal d’une femme de Chambre » de Luis Bunuel, l’ancien cordonnier est fétichiste. Tiens donc!!!

Quand, au chapitre précédent, André Langaney et Francesco Bianchi-Demicheli écrivent « Si l’on y réfléchit, le fétichisme est d’une remarquable consistance culturelle. », nous souscrivons. Quand ils ajoutent « Il faudrait donc plutôt construire un discours qui invite à penser le fétichisme comme la matérialisation du désir, et non comme la chosification de l’autre. », je me dis que les vieux démons confusionnistes reviennent au galop. Nos deux auteurs ont subodoré une rupture mais ils n’osent pas la consommer et, nous mêmes, l’eussions-nous fait sans le modèle? Pas tout seul en tout cas.

Il y a des chaussures qui manifestement ne sont pas
destinées à la randonnée.

Il est difficile de se détacher de l’évidence du « fétichisme sexuel », d’arracher cette tendance que nous qualifierons dès maintenant d’hyperculturelle à l’imaginaire fantasmatique où l’érotisation abusive de nos représentations contemporaines a pu la plonger. En termes plus crûs, sortons-nous les fétiches du cul ! Cela dit, et je ne vous cache pas que ça fait du bien, penchons-nous sérieusement et surtout autrement sur la question. Et comme nous le conseillait Jean-Michel Le Bot, revenons-en aux termes d’Hubert Guyard. 

En proposant de repérer dans le fétichisme une « répression abusive de l’obscénité », Guyard sous-entend pas mal d’idées sur lesquelles je vais faire quelques brefs commentaires. 

Au niveau de l’instituant, nous nous affranchissons structuralement de la sexualité animale que nous pratiquons néanmoins de manière naturelle pour peu que nous ayons dans l’idée d’assurer la pérennité de l’espèce. L’objectif de l’accouplement sexuel chez les mammifères est la procréation (une enquête est encore en cours chez les bonobos). C’est sur cet accouplement, et tout ce qui peut s’y rapporter corporellement, que s’exerce la répression, la pression contraire, qu’il faut uniquement envisager comme une coercition et non comme une punition qui impliquerait la notion de faute. L’humain acculture le coït, et donc le corps sexué qui le permet, en s’absentant de la relation charnelle qui, pour s’accomplir, nécessite au contraire une étreinte des plus étroites pendant laquelle la pudeur passe au second plan. Suspendue, celle-ci laisse sa place à l’obscénité qui dévoile à l’Autre ce qui reste habituellement caché. Les amants se livrent pour un temps l’un à l’autre et si le coït échappe à la bestialité des autres espèces par mille détails, la procréation par accouplement n’en demeure pas moins un acte obscène qu’on ne pratique ordinairement pas en public, mais justement hors de la scène partagée, et où s’épanouit ce qui se couvre dans la vie quotidienne. La pudeur est justement cette propension que nous avons à réserver une partie de notre être à l’intime.

Au même titre que la chaussure, le bas, le collant
ou la chaussette peuvent devenir fétiches.

Cette répression spontanée (mais pas pour autant naturelle puisqu’elle est ignorée des animaux) de l’obscénité chez le sujet sain, le fétichiste va la pousser à l’extrême. Ce caractère abusif varie néanmoins selon les malades mais perturbe toujours le déroulement du rapport sexuel en empêchant la pudeur de s’effacer quand sa mise de côté s’imposerait. En effet, le plus prude des couples, même dans le noir le plus complet, ne peut, au moment de l’acte, éviter le dévoilement total des parties en question et leur entrée en contact. 

C’est pourquoi le fétichiste qui repousse cette avance charnelle qu’est le corps de l’Autre qui s’offre aura éventuellement et involontairement recours à des subterfuges techniques pour refuser la nudité crue de l’Autre tout en le « prenant » d’une manière détournée et surtout partielle pour tout de même accéder à une certaine jouissance. Quand il baise un orteil ou peigne une chevelure, le fétichiste se tient à distance des zones sexuelles mais les parties élues concentrent pour lui le statut distingué. A ses yeux,  quoi de plus féminin qu’un petit pied fin ou des cheveux longs? Peu lui chaut en fin de compte dans son intégralité la personne à qui appartiennent pieds et cheveux. Seule la partie élue lui importe, le partenaire devenant accessoire.

Gagnepain avait bien insisté sur le fait qu’avoir ou être, là n’était point la question et que l’un et l’autre auxiliaire relevait de la problématique de l’appartenance et de la propriété, et par conséquent du privé et du public, de l’intime et du partageable. Il est d’ailleurs tout à fait significatif que le vocabulaire un peu vieux jeu (et carrément machiste) du coït relève du champ lexical de la conquête ( prendre et posséder pour l’homme) et du don (s’offrir à, se donner à, être sienne pour la femme).

 Voici le cas du « coiffeur » évoqué par Magnus Hirschfield : « À l’âge de la puberté, il commençait à ressentir une excitation sexuelle chaque fois qu’il voyait ou touchait des cheveux bien coiffés. Mais à partir de ce moment-là, l’excitation n’était plus provoquée que par les cheveux des hommes ; les cheveux des femmes n’exerçaient aucun effet sur lui, et même chez les hommes, il ne s’intéressait qu’aux cheveux châtains, bruns, qui devaient être repoussés en arrière… Il tire un plaisir particulier et une excitation sexuelle à s’habiller. Il exécute cette opération de la manière suivante. Il se tient derrière l’autre homme, applique de l’huile pour cheveux qu’il porte toujours avec lui avec des peignes, puis il coiffe les cheveux en arrière. Au moment où le peigne atteint le sommet de la tête, l’éjaculation a lieu… ».

Si le fétichiste jète son dévolu sur un aspect très particulier de l’Autre, cela peut aussi bien être la voute plantaire que le talon aiguille, le bonnet de nuit que les dessous chics, la vieille robe de chambre que le corset. Richard von Krafft-Ebing et Havelock Ellis, les deux pionniers de la sexologie, ont raconté l’histoire d’un homme qui ne pouvait s’empêcher de couper les nattes des jeunes filles qu’il pourchassait dans les rues de Londres en pleine période victorienne alors même que Jack l’éventreur faisait un peu moins dans la dentelle.

Pour Binet comme pour Freud, le fétichisme est l’abstraction (au sens d’éloignement de) du corps sexuel de l’Autre, partie ou accessoire matériel. C’est la remarquable consistance culturelle dont nous parlions plus haut. Il y a de la distinction très appuyée dans le fétichisme, une attention maniaque portée à l’emblème fétichisé et son appropriation est une forme réifiée et figée de l’emprise sur l’Autre qui, lors de l’acte amoureux, est plus totale mais réclame également un abandon proportionnel de sa personne.

John Cleese et son interprétation toute personnelle du fétichisme dans
« Un poisson nommé Wanda ».

L’emblème au sens où nous l’entendrons ici est la manifestation du #statut et va au-delà de l’objet manufacturé auquel on l’associe spontanément. Si l’on pense aussitôt au drapeau ou à l’écusson, l’emblème peut être plus immatériel comme la langue, l’accent, le maintien ou les manières. On peut imaginer l’étendue de la sphère emblématique qui englobe la personne. Reste à voir s’il existe un fétichisme de la langue comme une scène mythique de « Un poisson nommé Wanda » l’avait laissé penser.

Quand Gagnepain affirme que tout vol est un viol, il ne diminue pas la gravité du second mais confirme que l’avoir et l’être ne font qu’un dans l’instituant et vol et viol sont de même nature et que tout deux constituent des intrusions/effractions dans la sphère personnelle. Nous consacrerons un chapitre à la cleptomanie mais notons d’ores et déjà que le vol permet l’appropriation, sans conteste, loin de l’obscénité.

En tant qu’identité structurale, le #statut est une opposition et s’exprime dans l’#état de manière parfois plus subtile que la petite culotte japonaise qui ne s’éloigne guère du sexe féminin alors que la natte que coupait notre fétichiste victorien est un emblème de féminité nettement moins génital mais tout aussi pertinent (dans l’Angleterre du XIXème du moins). Ce fétichiste cumule la sélection d’un emblème très spécifique de la féminité avec son appropriation violente. Une fois encore, nous reviendrons sur la cleptomanie.

Il existe des photos érotiques de pieds qui s’échangent
sur des sites de rencontres.

Pour arriver à ses fins, le fétichiste va négocier le scénario ou acheter les services d’un(e) complice. Tel altocalciphile offrira des paires de chaussures à haut talon très coûteuses à sa partenaire, tel autre podophile proposera de l’argent à une inconnue contactée sur Internet pour la déchausser en privé et se laisser piétiner par elle. Tel autre enfin acceptera de répondre aux questions d’une journaliste moyennant une ou deux photos de ses pieds, clichés dont il fait la collection que ses amies attentionnées approvisionnent.

Si la chaussure et le pied sont les fétiches les plus populaires, ce ne sont pas les seules parties du corps ou les seuls vêtements qui focalisent la fixation du pervers. Le latex, la dentelle, le cuir, le satin et le velours ont aussi ses faveurs, ainsi que des accessoires comme les lunettes ou la perruque. Les sites de rencontres entre fétichistes insistent bien sur la possibilité qu’on a d’y trouver celles ou ceux qui partagent le même objet de prédilection.

Talon-menton-semelle, le chifoumi du fétichiste.

J’ai utilisé pour la première fois le mot de pervers pour désigner le fétichiste et il convient de faire un petit point sur la question. Freud, à la suite d’un nombre de psychiatres qui l’ont précédé sur la question, classe les fétichisme dans les perversions. Si nous reprenons cette classification, ce n’est en aucun cas dans un but moral ou même normatif. Il n’est pas question de dégénérescence vis à vis d’un rapport sexuel normal dont la finalité serait la procréation. Le fétichiste n’est pas un obsédé sexuel puisque justement il fuit la vision et le contact de ce qui toucherait de trop près à la sexualité. La perversion n’est pas non plus perversité puisqu’elle ne participe pas d’une pratique vicieuse destinée à nuire. Le fétichisme échappe justement au contrôle et plus qu’une source de plaisirs, il est parfois l’origine de tourments et de souffrances lorsque l’incompréhension de l’entourage oblige le besoin impérieux à se dissimuler alors même qu’il est incontrôlable.

A ce propos, Binet distinguait déjà le petit fétichisme du grand fétichisme, le premier n’affectant pas outre mesure l’existence du sujet alors que le second  occasionne des troubles dans les relations (notamment amoureuses ou conjugales) du fétichiste. Binet allait même jusqu’à prétendre que tout le monde est un peu fétichiste en amour. La perversion commence quand le fétiche prend le pas sur la personne de l’Autre, quand la sélection du statut se fait au détriment de tous les autres jusqu’à déséquilibrer lourdement leur réinvestissement dans l’état et quand l’emblème, le signal de ce statut, est tellement prégnant qu’il relègue l’ensemble du partenaire au second plan jusqu’au malaise. Le/la partenaire pourra alors avoir l’impression fondée de n’être pas pris pour ce qu’il/elle est mais comme simple support de l’emblème d’élection, comme simple porte-fétiche avec le caractère dégradant que cela induit. Tout le monde ne trouve pas son compte dans ces amours métonymiques.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!

Pour aller plus loin :

Un témoignage intéressant sur le film fétichiste:

On apprendra ici quelques détails surprenant sur la tricophilie.

Dans un article de 1882, légèrement antérieur à celui de Binet et intitulé « L’inversion du sens génital », les aliénistes Jean-Martin Charcot et Valentin Magnan ont exposé plusieurs cas dont deux sont restés particulièrement célèbres par leur incongruité. Voici le texte de leurs observations.

  1. – les clous de bottines et de souliers de femmes (observation communiquée à Charcot et Magnan par le Dr. Émile Blanche) : « vers l’âge de six ou sept ans, M.X… était déjà poussé par un instinct irrésistible à regarder les pieds des femmes pour voir s’il n’y avait pas de clous à leurs souliers ; […dans ses rêveries] il infligeait à la jeune fille les tortures les plus cruelles, il lui clouait des fers sous les pieds, comme l’on fait aux chevaux, ou bien il lui coupait les pieds, et en même temps il se masturbait ; mais ce n’était pas seulement pour se procurer la jouissance matérielle qu’on y trouve ; c’était plutôt pour servir d’accompagnement à l’histoire fantastique qui charmait son imagination (…). L’intensité [de son excitation] augmente aussi graduellement, si M.X…, après avoir vu les chaussures dans la boutique du cordonnier, les voit aux pieds d’une femme, s’il y a beaucoup de clous, et si les clous sont gros, s’ils sont posés à des souliers, plutôt qu’à des bottines, et si la femme qui les porte est jeune, jolie et élégante. L’impression est parfois telle, qu’il est sur le point de s’évanouir, ou bien il est pris d’un rire nerveux et incoercible, qui dure plusieurs minutes » (Charcot et Magnan, 1882, p. 308 et 311-312).
  2. – les bonnets de nuit : « A l’âge de cinq ans, ayant couché pendant cinq mois dans le même lit qu’un parent âgé d’une trentaine d’années, il éprouva pour la première fois un phénomène singulier, c’était une excitation génitale et l’érection, dès qu’il apercevait son compagnon de lit se coiffer d’un bonnet de nuit. Vers cette même époque, il avait l’occasion de voir se déshabiller une vieille servante, et dès que celle-ci mettait sur sa tête une coiffe de nuit, il se sentait très excité et l’érection se produisait immédiatement. Plus tard l’idée seule d’une tête de vieille femme ridée et laide, mais coiffée d’un bonnet de nuit, provoquait l’orgasme génital […A trente deux ans] il épousa une demoiselle de vingt- quatre ans, jolie et pour laquelle il éprouvait une vive affection. La première nuit de noces, il resta impuissant à côté de sa jeune femme ; le lendemain la situation était la même lorsque, désespéré, il évoque l’image de la vieille femme ridée, couverte du bonnet de nuit ; le résultat ne se fait pas attendre, il peut immédiatement remplir ses devoirs conjugaux. Depuis cinq ans qu’il est marié, il en est réduit au même expédient, il reste impuissant jusqu’au moment où le souvenir rappelle l’image favorite » (Charcot et Magnan, 1882, p. 315-316).

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