S22 – Carpentier, c’est quoi ce bordel?!

Troisième roue du carrosse rhétorique, la prosodie n’a que peu à voir avec la poésie, le haut langage, l’alchimie du verbe et tout le toutim. Tout comme le mythe et la science, c’est une nécessité de réaménagement du Signe. Seulement, celui-ci se prend lui-même comme modèle. La référence, c’est le Signe lui même. L’extérieur n’a pas cours en prosodie: elle est endocentrique, tournée vers elle-même, égocentrique et nombriliste.

le plan du signe S22

Dans le chapitre précédent, les messages donnaient l’impression de se répéter. Comme l’énoncé se décompose, la récurrence, c’est à dire le retour du même, peut ne s’exercer que sur une partie de ce qui se dit.

Le mètre est ainsi la récurrence du même nombre de pied, l’allitération ou l’assonance de la même consonne ou de la même voyelle. La rime, c’est le retour au même endroit du vers (souvent en fin) plus ou moins de la même syllabe.

L’anaphore est la répétition du même mot en début de période. Le parallélisme est une construction grammaticale comme son nom l’indique en parallèle.

La récurrence peut aussi s’exercer sur l’agencement des vers et des rimes au sein des strophes et dans l’organisation des strophes elle-même à l’échelle du poème entier.

Quand l’énoncé se répète dans son intégralité, c’est le refrain qui, repris en choeur, devient un slogan.

Le Fou des quatre vents de Y La Prairie contient à peu près toutes les formes possibles de récurrence.

Le leitmotiv, cher à Wagner, se retrouve en littérature dans des romans circulaires où l’histoire se répète par exemple. Les homologies sémantiques peuvent constituer des motifs esthétiques qui ne rendent de comptes qu’à eux-mêmes. La visée prosodique ne fait pas intervenir l’expérience et ouvre les portes à une fiction dénuée de nécessité réaliste alors que le récit littéraire a une dimension fortement mythique toujours en conflit avec son aspect scientifique.

Les amateurs trouveront dans le cinéma de Bruno Dumont des motifs à répétition qui n’ont finalement de raison d’être qu’eux-mêmes.

Le tout début de la Genèse, la création, sans être en vers, progresse en boucles: Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour.

Plus trivialement la « semaine patate » use et abuse de la ritournelle.

Et que dire de…


Qu’on fait apprendre à nos gamins sans oublier Alfred Jarry qui coupe sa phrase n’importe comment pour garder le rythme et trouver la rime:

Il s’en fallut de peu que nous n’a Chevassions point cet almanach

Parce que c’est un mode spéculaire (relatif au miroir), la prosodie donne à voir le message. Autant le langage s’efface dans le mythe ou se met au service de l’observation dans la science, autant il est rendu visible par la prosodie surtout lorsqu’elle entre en conflit avec le découpage sémantique. On y reviendra dans le chapitre suivant.

Ce retour sans autre raison que lui-même est d’autant plus surprenant que l’énoncé qui sert de modèle n’est pas nécessairement présent. Il peut se lire en filigrane.

Tant va l’autruche à l’eau qu’à la fin, elle se palme.

C’est même la lecture en transparence (on parle de palimpseste en référence à ces parchemin qu’on grattait pour les réutiliser) qui permet de saisir ce qui se trame. La partie citation est affaire de savoir et de socio-linguistique. Mais les relations de parallélisme et de rime ressortissent à la prosodie. Vous noterez que s’il y a une certaine exactitude scientifique dans Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse, il faut tout de même beaucoup d’effort pour donner de la réalité à sa parodie.

Alors que scientifiquement et métaphysiquement, le langage et l’expérience tentent de « coller », dans la visée prosodique, le langage est sa propre motivation: il ne fait que se dire lui même. Il s’auto-référence, c’est à dire qu’il ne renvoie qu’à lui-même sans que l’expérience n’ait à intervenir. Le message désigne donc mais rien d’autre que lui-même.

Ça n’est absurde que dans une logique scientifique et dans une certaine mesure dans une démarche mythique. Quand le dit se dit lundi, jeudi je redis le dit. Un point, c’est dit!

Tout le zeste est littérature! A la revoyure!