N7 – Tentative d’ascension par l’autre face de la Norme

La frustration du désir est inscrite dans la culture humaine: la jouissance sans entraves réclamée en Mai 68 est une revendication de psychopathe. La règle que l’homme s’impose distingue le Gage et le Titre, ce qui permet et ce qui est permis. L’un comme l’autre se définissent mutuellement puisque nous sommes encore dans l’instance structurale.

Le plan de la norme N7

Le tome II de Du Vouloir Dire nous laisse un peu sec sur le détail des deux faces et les deux axes du Réglementant et du Réglementé. Certes Gagnepain les baptise. Mais il reprend des termes usuels en leur donnant un autre sens. C’est assez piège.

C’est pourquoi je mettrai des majuscules dans le texte pour bien préciser lorsqu’il s’agit de termes axiologiques. Je ne suis pas encore tombé sur les termes timétiques et chrématiques correspondant et je n’en ai pas à cette heure sous la main comme le montre le tableau suivant. Mai je ne manquerai pas de vous tenir au courant en cas d’évolution de la situation lexicale.

Toujours est-il que Gagnepain ne précise pas autant que je le voudrais ces notions. Je rame encore un peu pour les distinguer. Et j’ai aussi l’impression que la recherche médiationniste peine à éclaircir les concepts comme elle a su le faire sur les autres plans. J’avance donc avec les moyens du bord mais je ne vous cacherai pas que, si je suis à l’aise  dans les grandes lignes, je me sens un peu coincé aux entournures. Pas parce que le modèle serait moins puissant à propos de la Norme mais parce que je ne suis pas encore tombé sur une explication vraiment lumineuse. Mais ce n’est pas très grave. Si je trouve des précisions percutantes, je vous en ferai part. Pour l’heure, reprenons-nous et reprenons!

Le Réglementant est une affaire d’expiation préventive. Il y a une petite nuance avec l’interdit et le tabou, volontiers plus dramatiques et spectaculaires, et même trop. Car la Norme opère aussi quotidiennement et implicitement que le Signe, l’Outil ou la Personne. Il ne faudrait pas ramener l’interdit à un acte traumatisant. Nous frustrons nous-mêmes notre propre désir tous les jours et sans nous en rendre compte. Nous nous contenons continuellement sans en pâtir. Bien au contraire.

Le terme de Gage qui se divise en Garant et en Caution cherche bien à traduire cette banalité: le Gage est un dépôt de garantie qu’on se refuse à dépenser, une preuve de bonne volonté, une mortification anticipée, une précaution sans autre enjeu que de la prendre. On ne cède pas le bien pour obtenir mieux (ça, c’est le prix à payer que nous partageons avec l’animal) mais on s’impose d’y renoncer pour accéder à un autre type de satisfaction. Il faut donc ici comprendre le Gage comme une assurance et non comme une pénitence. Ou alors comme une privation anticipée sans qu’il y ait pour autant de faute à venir. On touche au paradoxe de l’éthique: l’humain se fixe des bornes pour mieux les dépasser. Les bâtons dans les roues sont le fait du conducteur lui-même.

Ce refoulement n’est toutefois pas total. La psychanalyse avait bien saisi que ça ne s’enfouit pas complètement et que l’interdit n’est que partiel. La manifestation du désir est souvent très éloignée du mobile initial autant que l’aboiement peut l’être de la syllabe ou le caillou du microprocesseur. Mais j’anticipe déjà sur la licence que nous traiterons au chapitre suivant.

Vous avez remarqué que dans les autres plans, l’instance avait deux faces: la Norme ne peut donc déroger aux contraintes du modèle. Mais à quoi ressemble donc le Réglementé?

Gagnepain parle de Titre. Le terme est particulièrement polysémique et je lui ai attribué une majuscule, d’autant que le Congé et le Cas ne m’éclairent guère, d’autant que l’auteur les emprunte au jargon de l’assurance, me semble-t-il.

Il faut, je pense, comprendre le Titre dans le sens de mérite réflexif, une sorte d’auto-permission virtuelle. Qu’est-ce qui est permis et qu’est-ce qui ne l’est pas? Qu’est-ce que le Garant empêche? Quelle jouissance est-ce qu’il m’autorise? Quel plaisir est-ce que je me refuse? Quelle limite est-ce que je me fixe? On pourrait presqu’oser un jeu de mots laid avec le « Titre de transport »: profitez virtuellement de l’extase jusqu’au portillon mais au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valide… le Titre est donc une promesse de jouissance, c’est en cela qu’il y a restriction sur la consommation. Ce n’est pas du tout tout de suite mais un teaser alléchant sans espoir de voir le film en entier. On ignore qu’on restera sur sa faim, que le manque sera bientôt de retour si l’insatisfaction n’est pas déjà là.

Selon l’expression de Gagnepain, « le congé classe le permissible » et se traduit par des préceptes qu’il faudra bien évidemment adapter au gré des circonstances. Le précepte qu’on peut envisager comme la dictature du Réglementé sur la réalité du désir s’oppose à la jurisprudence qui, par un retour du refoulé, tend à donner aux circonstances voix au chapitre et le pas sur le règlement. 

Mais voilà que, par un manquement au Titre (ne parle-t-on pas, au sujet d’un article de journal, de titre trompeur pour une promesse éditoriale non-tenue), je dépasse le propos que j’annonçais et je m’octroie la licence d’anticiper sur l’habilitation. Je prends donc Congé.  

Tout le reste est littérature. A la revoyure!

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