P11 – Partition et répartition

Le chapitre précédent sur l’office et la charge était resté sur l’axe qualitatif. Nous allons ici nous pencher sur l’axe quantitatif. J’ai tendance à spatialiser les concepts : on est souvent amené à le faire avec la structure. De la même manière, on temporalise la dialectique alors que c’est un processus instantané. Ce sont juste des commodités sine qua non : sans en passer par là, on ne peut pas expliquer ce qui se passe dans nos têtes.

le plan de la personne P11

Nous avons finalement opté pour le terme de rôle pour désigner l’unité de déontologie : mon rôle, c’est ce que les autres me laissent ou que je leur prends suivant la dynamique. La capacité qui lui correspond est l’indépendance ou l’autonomie, c’est à dire la faculté de borner ses devoirs aux devoirs des autres.

En P9, j’avais écrit ceci : « les rôles ne se répartissent que par contraste. Comme les appartenances, les compétences se définissent mutuellement et conflictuellement. J’ai à faire ce que les autres ne font pas, mes obligations sont à la mesure de celles des autres : il y a un rapport de forces. Ma responsabilité m’engage personnellement contre celle des autres. Il y a même une certaine violence à s’affirmer et à refuser la soumission à l’ordre des choses et au sens de l’Histoire. Là où Guyard parle d’établissement, je parlerai plus prosaïquement de faire son trou. »  Eh bien, je le confirme et je maintiens ce que j’ai écrit.

Cet espace virtuel de souveraineté que je m’octroie est en conflit avec celui des autres : les guerres sont toujours des histoires de frontières en mouvement. L’Histoire n’est faite que d’invasions et de résistances. Enfin, pas tout à fait et heureusement. De même que le partenaire ne se réduit pas à l’individu mais doit se concevoir comme une communauté à géométrie variable, la notion d’indépendance ne se confond pas avec la liberté individuelle mais se conçoit comme une responsabilité qui parfois m’incombe et qui parfois échoit à un groupe. 

L’indépendance est donc la capacité à assumer son rôle, à refuser l’empiètement et à ne pas faire défection sans ressentir un mal-être. Là encore, cette capacité structurante ne tient pas compte du contenu qui peut varier : elle n’a à voir qu’avec un espace de responsabilité que la personne est prête à défendre. Imaginez un peu que dans une pièce de théâtre, l’autre comédien se mette à jouer votre rôle : vous risquez de mal le prendre et de vous sentir con. Mais si vous avez oublié votre texte, il faut bien rattraper le coup d’une manière ou d’une autre.

Si l’indépendance s’affirme par le fossé, elle ne coupe pas pour autant les ponts avec autrui. Mais pour échanger, il faut être deux. Pour danser le rock’n’roll, il est indispensable d’avoir conscience de son corps, de celui de son partenaire et de la partie à jouer de chacun : qui dirige et qui est dirigé? Alors que le rôle est pur contraste, la partie relève d’un partage de la souveraineté. A la partition relative des partenaires répond la délégation des ministères, la répartition des devoirs, la division des responsabilités.

Pour en rester au rock’n’roll, chacun reste dans sa partie contractuelle tout en déléguant à l’autre une procuration sur sa propre liberté de mouvement. A partir du moment où l’un invite l’autre, il y a contrat et le mandat implicite stipule que l’un mène la danse de l’autre, quel que soit le genre d’ailleurs. Si un couple homosexuel veut danser le rock, il est soumis aux mêmes contraintes : l’inversion des parties sera simplement plus simple si on décide de renverser la convention en cours de route. 

Politiquement, l’indépendance de la personne est niée au profit d’une souveraineté partagée dans le cadre d’une association avec délégation de pouvoir. Ça marche pour un couple de danseurs. A une autre échelle, ça s’applique à une société. La nature du contrat sera la même mais son contenu et surtout le rapport de forces peut considérablement varier. Dans les entreprises, les conventions collectives sont là pour que le rapport de forces soit établi à plus long terme.

Imaginez un malabar de deux mètres par 150 kilos qui ferait pirouetter une cavalière qui fait le tiers de son poids sans dépasser le mètre soixante. Il peut en faire une poupée de chiffon soumise, désarticulée et hurlante en trois passes ou, et c’est là son devoir de cavalier (celui qui vient de dire chevaucher sort immédiatement!), il mettra sa force au service de la grâce de sa partenaire. Le rock acrobatique et le patinage artistique  fonctionne sur la confiance et l’équilibre, pas sur une démonstration de puissance. Cela nécessite que de temps à autre l’un des partenaire s’en remette totalement à la responsabilité de l’autre qui en retour se doit de l’assumer pleinement. On en revient toujours à cette histoire de don et contre-don, de prêté pour un rendu, de voix pour un service.

Il y a de multiples régimes politiques possibles et le modèle sociologique de la théorie de la médiation n’en privilégie aucun. Reste qu’un certain nombre de modes hégétiques… bon, d’accord, j’ai voulu faire le malin… de types de gouvernement et donc de systèmes politiques entrent gravement en conflit avec l’instance ethnique. L’accaparement des rôles (l’establishment) et la confiscation des responsabilités (la soumission) vont de paire avec la perte de la souveraineté du sujet (le sujet anthropien redevient alors sujet social, c’est à dire un mineur pour qui on décide). La personne est alors frustrée dans son indépendance fondamentale. C’est supportable jusqu’à un certain point. Le totalitarisme, ou même le corporatisme, pousse très loin le curseur.

Le totalitarisme nie tout autre notabilité que celle du groupe entier. L’individu ne compte pas. Les corps intermédiaires, c’est à dire les groupes délégués (syndicats ou partis) sont inutiles puisque la relation dominant-dominé sans restriction ni défense y est imposée au nom du bon fonctionnement du système. Le corporatisme fonctionne sur le même principe mais les ouvriers ont été plus retors et la soumission souvent remise en cause au fil de l’histoire. Le bizutage avec son lot d’humiliations relève pourtant d’une même logique : faire violemment entrer le bizut dans la logique de soumission, aussi symbolique la violence soit-elle.

La concentration des pouvoirs entre les mains d’une oligarchie (gouvernement autocratique) n’est que le point ultime de cette délégation du ministère. Je confie volontiers la production à l’ouvrier qui s’en remet à moi, formateur, pour l’apprentissage de la langue. Je fais confiance à mon avocat à qui je remets ma parole et ma défense. Plus difficilement, je remets mon sort au juge ou au jury dont je reconnais la compétence par le fait même de me présenter devant lui. C’est en ce sens qu’il faut entendre le mot ministère : le ministre (de minus, petit en latin) est celui qui se met au service des autres et prend la charge à son compte. Quand un artisan affirme, je m’en charge, c’est ma partie, il mêle l’aspect spécialité et le côté responsabilité.

La société est un gigantesque enchevêtrement de délégations et de services rendus et nous vivons une crise de la représentativité en politique et donc de la démocratie parlementaire, une organisation où la décision est déléguée à différents échelons (élus municipaux, départementaux, régionaux, députés, ministres, présidents). Mais la crise s’étend également à l’économie : les salariés ne s’en remettent que contraints aux dirigeants d’entreprise pour prendre les décisions économiques. La crise atteint également les délégués syndicaux comme elle touche les politiques et les journalistes. Le pouvoir en place a torpillé les prud’hommes. En pleine insurrection des gilets jaunes, on assiste à une remise en cause des ministres traditionnels, les corps intermédiaires, les milieux autorisés, que les manifestants accusent de ne plus rendre le service qui leur revient et pour lequel ils ont été élus. Ils leur reprochent de servir les intérêts d’une minorité qui a confisqué les charges et les parties, les ministères avec des résultats néfastes sur le plus grand nombre. Les vaches ne sont plus bien gardées et le bordel est dans le pré.

Tout le reste est littérature. A la revoyure ! 

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