N4 – Sacré Mélenchon ?!

Qu’est-ce qui est sacré chez vous? La propriété, la femme de l’ami, le frère, l’enfant, le vieillard, le totem, le temple ou l’heure de l’apéro? Ou tout simplement votre Personne?

Le plan de la Norme N4

Dans DVD tome 2 page 196, Gagnepain a une superbe formule: « Le sacré, d’où qu’il vienne, c’est d’abord et surtout l’inconsommable, qu’il soit merde ou divinité. » Pas besoin d’aller chercher dans la religion: est sacré l’inviolable, ce qui est digne d’un respect absolu, ce qu’on ne peut toucher sans transgresser l’interdit qui le protège.

La sacralisation peut porter sur à peu près n’importe quoi et varie considérablement suivant les codes et donc les milieux sociaux. Par exemple, l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 stipule que la propriété est un droit inviolable et sacré. Jacques Ellul pense que l’État et la technique ont été sacralisés dans nos sociétés industrielles. La tenniswoman Maria Sharapova ne traverse jamais les lignes entre les points ou avant un service et j’ai cru entendre un commentateur dire que John McEnroe avait la même habitude. 

En déclarant que sa personne était sacrée, Mélenchon en a sans doute fait un peu trop lors d’une perquisition à son domicile mais il n’avait pas tort si on se place au niveau de l’immunité du représentant du peuple telle qu’elle a été pensée dans le cadre d’un État aux institutions inviolables. Jaurès aurait pu le dire sans qu’on s’en moque autant. Mais à l’heure où les éditorialistes des médias main stream ne savent même plus épeler éthique correctement, ça a fait rire et donné du grain à moudre à ses détracteurs habituels.

L’ethnologie regorge d’exemples de tabous mais il ne faudrait pas le cantonner à la religion ou à la sexualité. La maladie, le sang, la mort, le corps, les règles, les excréments, les odeurs corporelles, le nazisme, le sionisme, le racisme, la collaboration du grand-père ou la moustache de Mamie peuvent faire l’objet d’un tabou qui désigne à la fois l’objet interdit et l’interdiction elle-même.

Prenons l’argent, ou plus exactement notre manière d’en parler. Nous ne sommes pas tous aussi discrets sur le montant de nos revenus. Dans certains milieux, on ne s’interdit plus d’en parler ouvertement. Dans d’autres, l’endettement reste un secret qu’on ne partage qu’avec son banquier qui sait rendre les moins riches coupables de dépenses qu’ils sont tout de même bien obligés d’effectuer. On n’a pas tendance à clamer sur les toits qu’on gagne le SMIC mais on peut être aussi gêné d’annoncer un salaire largement au-dessus du médian français. Certains réclament leur pognon sans détour quand d’autres ont presque honte d’en arriver à l’aspect comptabilité d’un contrat. Certains répugnent à négocier un prix, d’autres y trouvent du plaisir. L’enrichissement fait tourner le monde capitaliste quand la chrétienté médiévale condamnait l’usure.

La codification de l’interdit est donc affaire de sociologie. Mais l’interdit lui-même est le fait de chacun: tout le monde a des zones d’ombre dans ses souvenirs, des secrets dans la réserve, des blessures sous le boisseau. Personne, hors pathologie, ne déballe tout à tout moment. Ce n’est pas la pression sociale qui régule le désir. C’est la Norme qui l’humanise.

L’ineffable ne peut être raconté, tout comme l’indicible ne peut être exprimé, ni l’intouchable palpé, l’impossible accompli, l’inviolable pénétré. On n’aborde pas certains sujets, on évite les conduites à risques, on ne fréquente pas certains milieux. Et pourtant, les films d’horreur font salle comble, les musées regorgent de nus alors qu’on ne peut y entrer en maillot de bain, le grand capital fréquente la canaille, son jardinier déride Lady Chatterley et il suffit de cacher pour finalement donner envie de voir. Le sacré soustrait autant qu’il stimule son contournement. Et les stratégies sont nombreuses.

On se souvient de « celui dont on ne prononce pas le nom » dans Harry Potter, directement inspiré de יהוה, YHWH, série de quatre lettres hébraïques qu’il était défendu de prononcer et qui désigne Yahvew, Dieu. De même, les musulmans s’interdisent de représenter Allah, tout en ne cessant d’écrire son nom et ses surnoms. Il y a des bars où on ne dit toujours pas de mal d’Elvis ou de Johnny. Il n’y a pas de 13ème étage dans les hôtels américains et personne n’écrit 666 sans y penser.

Les mots à ne pas dire ont pourtant de nombreux synonymes: étrange pour des thèmes qu’il s’agit justement de ne pas aborder et qu’on évoque justement de mille manières. La Vienne névrosée ne s’enivrait-elle pas de valses étourdissantes qui permettaient de prendre un(e) partenaire en public sans se compromettre. D’une manière générale, les danses de couple favorisent l’échangisme dans des sociétés qui le réprouvent. Le sacré a toujours sa parade profane. 

Au tabou, les Tahitiens opposent le terme noa: ce qui est accessible à tous, le profane donc. La profanation peut se définir comme la violation du tabou ou de manière plus soft, l’ouverture du sanctuaire. On pourrait ainsi rapprocher la dégradation de tombe de la perquisition du domicile, le sacrilège de l’outrage à agent, le blasphème du juron. A chaque fois, il s’agit d’un interdit outrepassé, plus ou moins frontalement, de manière plus ou moins acceptable.

L’immunité parlementaire ne peut être levée que par les pairs (les égaux) de l’élu, preuve qu’il s’agit d’une sorte de sacralisation de sa Personne. Et il revêt son écharpe tricolore comme d’autres optent pour le gilet part-balles. Mélenchon n’avait pas tort sur le principe en déclarant que sa personne était sacrée, mais l’époque est impitoyable. Elle ne lui pardonne pas là où Levallois-Perret passe l’éponge depuis des années sur les sacrilèges financiers des Balkany.

Tout le reste est littérature. A la revoyure!