H16 – Emotions, piège à cons!

Émotion signifie littéralement ce qui ébranle ou met en mouvement. La notion parait élémentaire: elle ne l’est nullement. Une déconstruction s’impose. Nous avions déjà présenté ce concept en M4 et N1. Troisième couche.

les Anthropochroniques H16

Je reviens sur le sujet de bac pro français que j’ai déjà bien amoché dans la précédente anthropochronique. L’énoncé de l’évaluation des compétences d’écriture était: « selon vous, l’expression des émotions passe-t-elle nécessairement par la parole? ». Pas de risque de dérapage politique. A croire que le sujet avait été pondu par le ministre lui-même.

Et pourtant alors qu’on fête le cinquantenaire de l’année érotique, une seule copie a mentionné le sexe: j’ai bien entendu valorisé cet élan de sincérité. Mais c’était une seule malheureuse copie sur 32!!! Mon corpus à noter était manifestement féminin: l’écriture (graphie et tournures) ne trompe pas un vieux brisquard comme moi. Mais une seule copie sur 32! Vous avouerez que c’est peu! Alors qu’à cet âge-là, entre 16 et 20 ans, on ne pense qu’à ça, s’envoyer en l’air, et que les deux textes à lire le sous-entendaient carrément: dans la rencontre amoureuse, l’ému(e) perd ses moyens face à l’élu(e) quand l’émotion érotique les submerge. Quand le sang afflue dans les parties génitales, y a du mou dans le tact culturel et on en revient à de la sémiotique de base pour échanger de l’information sexuelle! Mais de ça, nulle trace dans les copies sauf une! Et je ne pense pas qu’ailleurs, dans les autres salles du lycée Tristan Bernard, les candidats se soient tellement plus lâchés par peur des… représailles puritaines ou par simple autocensure. Et pourtant si la bandaison, ça ne se commande pas, l’érection est quand même l’expression la moins verbale d’une forte émotion, non?  Et je vous passe le suintement des muqueuses et autres parades lubriques. Allez, ne nous emballons pas et décortiquons l’affaire.

L’émotion existe-t-elle?

Dès le départ, la notion d’émotion est floue. S’agit-il:

  • de l’affect, cette émotion minimale qui va de la douleur au plaisir?
  • de la gestaltisation d’affects que la théorie de la médiation appelle la pulsion ou encore le Projet parce qu’il met en mouvement?
  • du sentiment qui serait comme une émotion qui dure?

Ce vieil épisode de « Tout le monde s’en fout » pose ainsi le problème.

émotion X temps = sentiment

C’est pas idiot: ça parait même très ingénieux. Mais du coup, on y apprend que les émotions sont très difficiles à capter de par leur caractère subreptice et précaire. On ne les saisit que lorsqu’elles s’installent, et là, ce serait du sentiment et le sentiments, tout le monde les connait. Ça se tient et c’est même souvent l’explication presqu’évidente de la psychologie positiviste et phénoménologique. S’y ajoute généralement un contenu de peur, de joie, de tristesse ou de colère. Et là, en revanche, ça se gâte. Dans tout ce que j’ai lu sur la question, les auteurs mélangent allègrement affect, émotion, sentiment et passion, faute de déconstruire les notions. Ils grillent les étapes et y mettent un contenu psychique qui appartient aux fonctions supérieures, voire même aux facultés alors qu’on n’en est qu’aux fonctions premières.

Il n’y a guère que Frédéric Lordon, sur les traces de Spinoza, qui parle d’élan générique à propos de l’affect. Dommage qu’il s’emporte ensuite avec un homo passionalis alors qu’il aurait dû s’en tenir à un anthropien désirant qui par acculturation devient homo moralis et non homo politicus. On ne peut pas lui en vouloir car Lordon ne pratique pas notre dissociation en plans de médiation: ni Spinoza ni Bourdieu ne lui ont appris un tel découpage, ce qui le laisse dans un modèle global monologique. 

La pathologie à la rescousse

Vous vous souvenez peut-être que la théorie de la médiation prétend n’avancer aucun concept qui ne soit cliniquement isolable. Autrement dit, il faut une pathologie particulière pour prétendre qu’une fonction existe. La vision est un sens distinct parce que je peux devenir aveugle sans perdre l’ouie ou l’odorat.

Nous dirons à partir de maintenant que l’émotion est un affect naturel qui va de la douleur au plaisir. Il existe donc des affects négatifs et des affects positifs. L’affect est plus ou moins intense, plus ou moins agréable. 

Au passage, notez qu’émotion appartient à la même famille de mots que moteur, motif et motivation. C’est pratique et trompeur!

Il se trouve qu’il existe un trouble de l’affectivité qu’on nomme apathie. L’apathique ne réagit pas plus aux évènements positifs qu’aux évènements négatifs et il n’exprime pas non plus de souffrance relative à son état. C’est son affectivité qui justement est atteinte. Tout lui semble égal puisqu’il ne distingue pas ce qui est agréable de ce qui ne l’est pas. Il perçoit grâce à ses sens intacts mais n’en est pas affecté.

https://www.onmeda.fr/symptomes/apathie.html

Cette impassibilité peut se confondre avec les symptômes de la dépression mais l’apathie est une déficience des fonctions premières alors que la dépression est d’un ressort psychologique. L’homme, compris ici comme anthropien, partage donc l’apathie avec l’animal comme la paralysie ou l’anesthésie (insensibilité). Mais l’apathique peut bouger et sentir. Cependant il n’éprouve rien et ne ressent aucun élan générique: les neuropsychiatres parle d’abrasion émotive ou affective. Émotion et affect sont alors synonymes. On est bien d’accord.

Le froid me fait frissonner: la sensation de froid m’est négative. Sauf si j’ai trop chaud. Le froid devient alors fraicheur et le frisson se fait frémissement de plaisir. Dans les deux cas, le frisson est incontrôlable.

Ce qui nous amène à répondre à notre question de bac pro: l’expression des émotions ne passe pas nécessairement par la parole. Les affects s’exprime dans le corps bien en deça des mots, bien avant une quelconque intervention du langage. Vous voulez des exemples? 

On râle, on sursaute, on se crispe, les poils se hérissent, on manque de salive (« sa bouche lui faisait comme un gratouillis de beignets brûlés » écrit Vian dans l’extrait de l’Écume des Jours qui était proposé à l’examen), ou au contraire, on bave presque, les pupilles se dilatent, le rythme du coeur accélère et il bat plus fort (« à l’intérieur du thorax, ça lui faisait comme une musique militaire allemande, où l’on entend que la grosse caisse », toujours Vian, toujours l’Écume des Jours), la gorge se noue, on a les mains moites, on transpire, la voix déraille et part dans les aigus, les sanglots prennent la gorge, les larmes montent aux yeux, on rit nerveusement ou de bon coeur, on blêmit, on pique un fard, et tout le visage va adopter des mimiques plus ou moins parlantes, et je vous passe les excitations d’ordre sexuel. C’est difficile de dissimuler ses émotions, c’est tout un art de les simuler. Même si  ce n’est pas un plan de carrière recommandable, hardeur, c’est un métier.

Bref, il y avait de quoi dire. Et puisqu’on attend du candidat qu’il montre qu’il est en capacité d’avoir un comportement délibératif, on pouvait dire un peu tout et son contraire. L’ennui, c’est tout de même cette satanée notion d’émotion qu’on croit tous connaitre et qui pourtant nous échappe continuellement. Si on la cantonne à l’affect tel que nous l’entendons, elle est, je le répète, subreptice, labile, passagère, éphémère. On n’a guère le temps de la traduire en mots: « Merde! », « Oh, les boules! », « j’ai les poils! », « oh my god! », « Beurk! » et par toute une série d’expressions stéréotypées finalement peu significatives. Plus l’émotion est vive, plus elle va avoir tendance à s’extérioriser et même si on n’en a pas conscience, l’émotion affecte le corps à travers toutes les manifestations dont nous avons parlé.

Le frisson est une réaction incontrôlable mais il m’amène à accomplir un geste, quant à lui, contrôlé: me couvrir ou me frictionner, dans le but de me sentir mieux si la sensation de froid est désagréable. Les affects peuvent se cumuler, s’organiser, se configurer et pousser à agir: c’est la pulsion ou le Projet, ou en termes plus prosaïques, l’envie.

Si l’affect est positif, je tends à prolonger ou même à augmenter le nombre d’affects du même type. Quand le soleil chauffe mon corps, je prolonge le bain solaire et sans le coup de soleil qui est là pour me rappeler à l’ordre, je me laisserais rôtir comme un steak à l’anglaise.

Le trouble à ce niveau s’appelle l’aboulie, qui est l’absence de boulie, c’est à dire la configuration gestaltique des affects. Gagnepain racontait l’histoire d’une femme qui sentait le chaud du fer à repasser et qui savait que c’était désagréable et que ça allait être douloureux mais qui était incapable de retirer sa main. Sa sensorialité était intacte, elle n’était pas paralysée ni apathique mais elle ne pouvait élaborer un Projet pour simplement stopper la  douleur. Si l’on admet que pulsion et Projet sont synonymes, on comprendra que cette fonction gestaltique configure les affects, elle les organise en un pulsion qui se traduit par un comportement qui va au-delà d’une simple mise en branle. L’affect est une impulsion mais le Projet se nourrit de ces stimulations qui nous l’avons vu sont labiles et s’estompent très rapidement à moins d’être renouveler. Les affects doivent entretenir la pulsion qui prend le risque de s’évanouir sans ce soutien.

Un picotement cutané éphémère n’entraine pas de réaction alors qu’une démangeaison, c’est à dire un ensemble d’affects déplaisants, impose de se gratter, le dit grattage entrainant un mieux par soulagement, voire un certain plaisir, mais aussi une irritation si on s’acharne à se donner du plaisir et donc une douleur qu’on calmera autrement qu’en s’écorchant, souvent par l’intervention de la volonté. On met des collerettes aux chiens qu’on opère des oreilles pour justement les empêcher de se gratter jusqu’au sang car le chien n’est pas capable de volonté au sens où nous l’entendons ici: l’animal désire mais ne peut pas vouloir. 

Pour en revenir à l’émotion première, vous comprenez bien qu’elle ne passe pas par les mots: l’affect se décharge dans le corps. Plus l’émotion est forte, plus la réaction physique est spectaculaire, surtout chez l’enfant qui n’a pas encore appris à contenir ses émotions. Terrifiez un môme, il hurle comme un supporter du PSG en phase terminale. Pour les plus anciens, rappelez-vous la Beatlemania et l’hystérie des fans à la première note de Love me do. Personnellement, je pleure au cinéma, de joie partagée ou de compassion. Les psy nous conseillent de lâcher nos émotions mais ce n’est peut-être pas si simple. On y reviendra.

Toujours est-il qu’en relisant la question, on voit bien que ce n’est pas à cela que pensaient nos littéraires en posant ce sujet de bac. Ils attendaient plutôt une réponse du genre: « Oui, les mots sont importants dans l’expression des émotions mais l’intonation, les expressions du visage et les gestes viennent souligner la tonalité affective de ce qui se dit (peur, colère, dégout, tristesse, surprise ou joie). » C’était finalement assez bête et pas passionnant. A prendre les jeunes pour des bénis oui oui, on n’arrive plus à capter leur intérêt et à stimuler leur désir. Le sujet était finalement sans surprise, aussi bateau qu’un 49 fillette. Je vous le disais en commençant, c’est à croire que le sujet avait été pondu par le ministre en personne.

On désigne l’adéquation entre le sens du message et la performance élocutoire sous le terme de sincérité. Si elle est feinte, c’est de la comédie. Excessive, c’est du cabotinage. Lucchini, Clavier et Macron surjouent constamment. On en viendrait à regretter Derrick, Mitchum et Mitterrand. L’objet d’étude en terminale professionnelle s’intitule « la parole en spectacle ». Ce n’est pourtant pas la filière qu’a suivie l’énarque qui a épousé sa prof de théâtre: il ne ressent aucun affect alors que la maison brûle mais monte dans les aigus sur commande avec des expressions surannées et hors d’usage.

Des reliquats de littérature! A la revoyure!

Pour aller plus loin:

La parole alexithymique (oh, le joli mot savant!)

Certaines personnalités n’expriment pas, ou peu leurs affects, elles sont dites alexithymiques (a, privatif – lexis, mot – thymos, émotion) ; leur discours ordinaire est focalisé sur « l’aspect matériel et objectif des événements, des situations et des relations » (Cosnier, 1994, p. 160). L’alexithymie est considérée comme une pathologie relativement courante. L’expression verbale de l’émotion est affaire de type de discours et de situations ; le discours ou l’entretien technique sont normalement à bas niveau d’expression des émotions. D’une manière générale, le réglage et le contrôle exercés par les locuteurs sur l’émotionnalité de leurs interventions est pré-cadré par le type de situation de parole où ils se trouvent.

http://www.participation-et-democratie.fr/en/dico/emotion