P40 – Le contrat masochien est une manipulation

Si le chapitre précédent a pu présenter le sadomasochisme sous un jour contractuel et plutôt ludique, la réalité pathologique est, malgré les apparences, bien loin de la communion des désirs.

Les troubles de la Personne : le sadomasochisme P40

La critique psychanalytico-littéraire a été particulièrement prolixe avec Leopold von Sacher Masoch. L’écrivain autrichien qui vécut au XIXème siècle en Europe a en effet suscité pas mal d’hypothèses, de fausses informations et de polémiques. Son roman le plus célèbre La Vénus à la fourrure est un cas d’école. Outre les scènes de souffrance tant charnelle que psychique, le lecteur y découvre notamment un contrat dont Masoch a fait au moins deux autres versions au cours de son existence non-littéraire. 

Un contrat de fonctionnaire

Le contrat avec Fanny est signé environ un an avant la publication de La Vénus à la fourrure. Il est donc possible que le contrat suivant existait donc déjà. Masoch voyagera en Italie avec Fanny en se faisant passer pour son domestique Gregor, pseudonyme qu’adoptera le héros du roman largement autobiographique qui suivra. Masoch s’était déjà servi de sa liaison précédente pour écrire La Femme séparée : il y a donc chez Masoch toujours en puissance une trahison de l’intimité et du secret.

Tiens, prends ça, capitaliste de mes deux !

« Sur sa parole d’honneur, M. Leopold von Sacher-Masoch s’engage à être l’esclave de Mme de Pistor et à exécuter absolument tous ses désirs et ordres et cela pendant six mois. Par contre, Mme Fanny de Pistor ne lui demandera rien de déshonorant (qui puisse lui faire perdre son honneur d’homme et de citoyen). En outre, elle devra lui laisser six heures par jour pour ses travaux, et ne jamais regarder ses lettres et ses écrits. 

À chaque infraction ou négligence, ou à chaque crime de lèse-majesté, la maîtresse (Fanny Pistor) pourra punir selon son bon plaisir son esclave (Leopold von Sacher-Masoch). 

Bref, le sujet obéira à sa souveraine avec une soumission servile, il accueillera ses marques de faveur comme un don ravissant, il ne fera valoir aucune prétention à son amour, ni aucun droit à être son amant. Par contre, Fanny Pistor s’engage à porter des fourrures aussi souvent que possible, et surtout lorsqu’elle sera cruelle. (Biffé plus tard) 

À l’expiration des six mois, cet intermède de servitude sera considéré comme non avenu par les deux parties, et elles n’y feront aucune allusion sérieuse. Tout ce qui aura eu lieu devra être oublié, avec retour à l’ancienne liaison amoureuse. Ces six mois ne devront pas se suivre ; ils pourront subir de grandes interruptions, commençant et finissant selon le caprice de la souveraine. Ont signé, pour confirmation du contrat, les participants :

Fanny Pistor BAGDANOW, Leopold, chevalier von SACHER-MASOCH. Commencé d’exécuter le 8 décembre 1869. »

Léopold

Tout d’abord idéalisée, Fanny décevra rapidement Masoch : il la fantasme éprise de beauté, elle rêve plutôt de la propreté des hôtels autrichiens. Le contrat préserve l’autonomie littéraire de l’écrivain et il ne faut pas être juriste pour voir que Masoch a l’intention d’utiliser son expérience de soumis pour nourrir son inspiration sans que la vraisemblable héroïne n’ait un droit de regard sur le récit. Il existe de donc un vice de forme qui biaise la relation entre partenaires égaux.

Le contrat littéraire 

La Vénus à la Fourrure a été publié en 1870. Le contrat n’intervient qu’aux 3/5ème de l’oeuvre.

Contrat entre Madame Wanda de Dunajew et Monsieur Séverin de Kusiemski

« Monsieur Séverin de Kusiemskicesse ce jour d’être le fiancé de Wanda de Dunajew et renonce à tous ses droits d’amant. En revanche, il s’engage sur son honneur d’homme et de gentilhomme, à être à l’avenir son esclave et ce, aussi longtemps qu’elle ne lui rendra pas elle-même la liberté.

En qualité d’esclave de Madame Wanda de Dunajew, il portera le nom de Grégoire, il comblera chacun des voeux de sa maitresse, exécutera tous ses ordres, lui manifestera la plus grande soumission et tiendra pour une grâce exceptionnelle tout signe de faveur.

Madame Wanda de Dunajew pourra non seulement châtier à sa guise son esclave pour la moindre négligence ou la moindre faute, mais elle se réserve aussi le droit de maltraiter par caprice ou amusement, au gré de sa fantaisie, et même de le tuer, s’il lui en prend l’envie, bref, il est à elle en toute propriété.

Si un jour Madame Wanda de Dunajew rendait la liberté à son esclave,  Monsieur Séverin de Kusiemski devrait oublier tout ce qu’il a appris ou supporté pendant son esclavage et ne devrait jamais, absolument jamais, penser à une revanche ou des représailles, en quelques circonstances et sous quelque forme que ce soit.

En revanche Madame Wanda de Dunajew promet, en tant que sa maitresse, de se montrer aussi souvent que possible vêtue d’une fourrure, en particulier lorsqu’elle sera cruelle envers son esclave. »

Le roman est un imbroglio de sentiments qui mène à cet accord légal, sorte d’entrave symbolique qui entrainera par la suite la déconfiture totale du héros. Ce dernier joue d’ailleurs avec le feu et Wanda le prévient à plusieurs reprises tout en le menaçant de le quitter s’il ne se soumet pas. Ni les émois charnels ni les sévices ne donnent lieu à des pages croustillantes ou cruelles mais il faut reconnaitre que Wanda (et donc Masoch lui-même) a une belle imagination dans l’humiliation. Il vit donc par procuration un véritable calvaire qui s’achève sur la perte de l’être aimée. La lettre de Wanda fera bien comprendre au héros que son désir de soumission a tué l’amour qu’elle avait pour lui. Ce dernier se traite d’âne en regrettant de ne pas avoir fouetté sa maitresse quand il aurait fallu la retenir. « Actuellement, nous n’avons d’autre choix que celui-ci : être l’enclume ou le marteau. J’ai été un imbécile de m’être livré pieds et poings liés à une femme, comprends-tu ? D’où la leçon à tirer de toute cette aventure : celui qui se fait fouetter mérite le fouet. » Certains pensent que Masoch était féministe et déplore la situation inégalitaire qui pousse la femme à être soumise ou dominatrice mais jamais dans une relation paritaire et heureuse. Mais je suis tenté de penser qu’en idéalisant ses partenaires, il niait leur véritable identité. Sacraliser l’autre, c’est lui interdire d’être ordinaire. A la moindre faille, l’idole s’effondre, le fantasme se dégonfle et la relation part en jus de boudin. 

A noter qu’un deuxième document accompagne ce contrat. Wanda exige de son esclave qu’il recopie une sorte de reconnaissance de suicide. L’abus de pouvoir est manifeste mais c’est la victime qui le corrobore.

Le contrat unilatéral

Le contrat avec la réelle Wanda, qui s’appelait en réalité Angelika Aurora Rümelin, prend une forme plus épistolaire et presque plus lyrique que les autres. Masoch s’inspire bien évidemment du mythe de Faust et considérait Goethe comme l’un des seuls écrivains dignes de son intérêt.

« Mon esclave,

Les conditions, sous lesquelles je vous accepte comme esclave et vous souffre à mes côtés, sont les suivantes :

Renonciation tout à fait absolue à votre moi.

Hors la mienne, vous n’avez pas de volonté.

Vous êtes entre mes mains un instrument aveugle, qui accomplit tous mes ordres sans les discuter. Au cas où vous oublieriez que vous êtes mon esclave et où vous ne m’obéiriez pas en toutes choses absolument, j’aurai le droit de vous punir et de vous corriger selon mon bon plaisir, sans que vous puissiez oser vous plaindre.

Tout ce que je vous accorderai d’agréable et d’heureux sera une grâce de ma part, et vous ne devrez ainsi l’accueillir qu’en me remerciant. À Votre égard, j’agirai toujours sans faute, et je n’aurai aucun devoir.

Vous ne serez ni un fils, ni un frère, ni un ami ; vous ne serez ainsi rien que mon esclave gisant dans la poussière.

De même que votre corps, votre âme m’appartient aussi et, même s’il vous arrivait d’en souffrir beaucoup, vous devrez soumettre à mon autorité vos sensations et vos sentiments.

La plus grande cruauté m’est permise et, si je vous mutile, il vous faudra le supporter sans plainte. Vous devrez travailler pour moi comme un esclave et, si je nage dans le superflu en vous laissant dans les privations et en vous foulant aux pieds, il vous faudra baiser sans murmurer le pied qui vous aura foulé.

Je pourrai vous congédier à toute heure, mais vous n’aurez pas le droit de me quitter contre ma volonté, et si vous veniez à vous enfuir, vous me reconnaissez le pouvoir et le droit de vous torturer jusqu’à la mort par tous les tourments imaginables.

Hors moi, vous n’avez rien ; pour vous, je suis tout, votre vie, votre avenir, votre bonheur, votre malheur, votre tourment et votre joie.

Vous devrez accomplir tout ce que je demanderai, que ce soit bien ou mal, et si j’exige un crime de vous, il faudra que vous deveniez criminel, pour obéir à ma volonté.

Votre honneur m’appartient, comme votre sang, votre esprit, votre puissance de travail. Je suis votre souveraine, maîtresse de votre vie et de votre mort.

S’il vous arrivait de ne plus pouvoir supporter ma domination, et que vos chaînes vous deviennent trop lourdes, il vous faudra vous tuer : je ne vous rendrai jamais la liberté.

« Je m’oblige, sur ma parole d’honneur, à être l’esclave de Mme Wanda de Dünalev, tout à fait comme elle le demande, et à me soumettre sans résistance à tout ce qu’elle m’imposera. »

Dr Leopold, chevalier de Sacher Masoch

La fourrure, parlons-en…

Au-delà du ton très théâtral, et il faut le reconnaitre pas toujours convaincant, les clauses se ressemblent : soumission totale, châtiments motivés ou pas, secret absolu. On remarque toutefois que dans la troisième version, la fourrure n’est pas mentionnée alors même que Wanda se plaindra dans ses mémoires d’avoir eu à en porter.

Masoch a également élaboré un scénario qu’il tentera de faire jouer à ses compagnes : il orchestre l’infidélité de sa maitresse, la surprend avec son amant qui le fouette et l’humilie. Fanny et Aurora ne marcheront qu’en partie dans la combine. Elles joueront de plus ou moins bonne grâce le rôle de dominatrice, avec flagellation et fourrure, mais finiront par le tromper sans qu’il puisse contrôler la situation et arriver totalement à l’issue douloureuse de la tragédie manigancée. Le premier amant, un acteur italien, le plan tournera au fiasco vaudevillesque. Le second l’escroquera financièrement mais partira effectivement avec sa femme et Masoch devra se défendre juridiquement pour de sordides histoires de dettes.

Ce qu’il est important de retenir, c’est que Masoch utilise l’amour que lui portent ses maitresses pour les contraindre à le martyriser. Que ce soit moral ou physique, Masoch tient finalement à être le maitre d’oeuvre de l’affaire dont il parait être la victime. Ses maitresses ne sont pas sadiques et n’accèdent qu’à contrecoeur à ses demandes.

Même dans le roman, on sent bien que le héros, à force de suggestion, est arrivé à ses fins. Il tremble à la signature mais son voeu est finalement exhaussé. Le masochiste crée en fin de compte une situation dont il est le véritable maitre. C’est en réalité lui qui contraint des dominatrices qui accèdent à ses désirs par une sorte de coercition perverse et d’un chantage émotionnel. « Si vous m’aimez, faites de moi votre esclave. » Il les oblige à simuler un scénario que ne leur procure aucun plaisir. Elles sont même niées pour ce qu’elles sont vraiment, des femmes aimantes qui aimeraient être aimées en retour pour ce qu’elles sont vraiment, et non la femme idéale dont rêve Masoch.

Bêtifier son soumis

Quand l’intrigue échappe à Masoch, il n’en éprouve aucune satisfaction comme un metteur en scène à qui ses comédiens échapperaient et qui ne suivraient plus ses instructions pour retrouver leur autonomie personnelle. Le contrat masochien est donc une manipulation perverse où les rôles sont nom seulement inversés mais où la responsabilité de la femme, idéalisée d’un côté, est niée de l’autre jusqu’à être réduite à une sorte de poupée sensée séduire l’amant qui brutalisera et humiliera Masoch. Aurora avouera avoir été lassée de ce traitement, finalement indigne pour elle.

On croirait à tort que la dominatrice sadique serait la partenaire idéale de ce jeu cruel. Or il n’en est rien : ce n’est pas d’un déchainement de violence qu’il s’agit mais d’une cruauté maligne où la violence s’exerce d’abord sur celle qui est sensée dominer l’esclave. Comme on le verra plus loin, le sadique est systématiquement dans l’abus de pouvoir et ne conçoit même pas le contrat : sa victime ne peut en aucun cas être sous une protection légale. 

Mais le contrat masochien n’est lui-même qu’un leurre puisqu’il résulte d’une habile manipulation sentimentale. Le masochiste abuse des sentiments de l’amante : il outrepasse le respect qu’impose la relation et entraine le bourelle dans une machinerie viciée dont elle est finalement la victime.

Dans La Vénus à la fourrure, Masoch écrivain brouille les pistes et Wanda semble prendre plaisir à dominer tout en ne cessant de rassurer son amant qu’elle finira tout de même par éconduire. Il règne sur le roman une torture morale qu’on peut prendre avec la légèreté du ridicule de boudoir à moins qu’on ne lui préfère une certaine cruauté raffinée de la jalousie crainte et recherchée à la fois. Séverin, le héros, se torture à loisir alors qu’il imagine comment sa maitresse est en train de le tromper et qu’il s’est réduit à la soumission, et donc à l’impuissance. Masoch écrit ce que dans la vie réelle, il n’a pu supporter : le fait que sa créature lui échappe en le trompant sans qu’il assiste à l’aventure en voyeur orchestrant. C’est exactement le même cas de figure que Catherine Robbe-Grillet évoquait en p40 : disposer du désir de l’autre, décider de ses ébats et y assister à sa propre guise. Le dominé n’est finalement pas celui que l’on croit, à condition que tout se déroule suivant son fantasme.

“La Vénus à la Fourrure” dans une version cinématographique de 1995 :
le coût des manteaux mirent les producteurs à poil.

Dans la réalité, Masoch s’est vraisemblablement fait cravacher par Aurélia pour qu’il écrive et assure la couverture des besoins du ménage : elle l’avait en partie épousé pour se mettre à l’abri de l’indigence à laquelle elle avait échappé en le rencontrant. Mais aspirant elle-même à écrire, elle ne supportait de plus en plus mal de ne pas être reconnue comme une personne à part entière. 

Or le masochiste ne peut envisager la femme pour ce qu’elle est. Masoch était, semble-t-il sous l’influence de Schopenhauer, férocement misogyne. L’idole ne peut être envisagée comme partenaire dans le respect. C’est du tout ou rien. Tombée de son piédestal, la maitresse doit être quittée tant la déception est insupportable. 

Dans L’Être et le Néant, Sartre évoque très justement l’inversion des rôles et la relation unilatérale chez Masoch : « En particulier le masochiste qui paye une femme pour qu’elle le fouette, la traite en instrument et, de ce fait, se pose en transcendance par rapport à elle. Ainsi le masochiste finit par traiter l’autre en objet et par le transcender vers sa propre objectivité. On rappelle, par exemple, les tribulations de Sacher-Masoch qui, pour se faire mépriser, insulter, réduire à une position humiliante, était contraint d’utiliser le grand amour que les femmes lui portaient, c’est-à-dire d’agir sur elles en tant qu’elles s’éprouvaient comme un objet pour lui… »

Une autodestruction joyeuse

Tatouage à chaud

Histoire d’O a été écrit par une femme et publié en 1954. Sous le pseudo de Pauline Réage, Dominique Aury voulait écrire une sorte de lettre d’amour à l’écrivain et éditeur Jean Paulhan qui l’avait mise au défi. Dominique Aury confie quarante ans plus tard au New Yorker : « Je n’étais pas jeune, je n’étais pas jolie. Il me fallait trouver d’autres armes. Le physique n’était pas tout. Les armes étaient aussi dans l’esprit. “Je suis sûr que tu ne peux pas faire ce genre de livres”, m’avait-il dit. Eh bien, je peux essayer, ai-je répondu. » Fine lettrée, l’auteure rédige un récit bien loin d’un simple dévergondage érotique pour lecteurs libidineux. Le roman est pourtant taxé de pornographique lors de sa sortie et la Brigade mondaine cherche à en connaitre l’auteur(e) mais le rédacteur de l’article dans Wikipédia précise que « Histoire d’O est aussi un cri, celui d’une personne qui veut appartenir à une autre. Si la référence au sado-masochisme est donc bien présente, ce roman ne traite cependant pas que des pratiques sexuelles, mais aussi de celles qui servent la quête d’un absolu : le don de soi. Son écriture, froide et concise, en fait un objet d’autant plus fascinant. » Just Jaeckin en a fait un produit érotico-cinématographique, un an après le phénoménal succès d’Emmanuelle. Les années 70 sont celles de la libération sexuelle, à la ville comme à l’écran.

Commentant le comportement de son héroïne, Dominique Aury dira simplement : « C’est une destruction dans la joie. » A l’origine destinataire unique et secret, Jean Paulhan la pousse à publier le roman et signe une préface élogieuse mais pas vraiment féministe, sobrement intitulée Le bonheur dans l’esclavage : « Enfin une femme qui avoue ! Qui avoue quoi ? Ce dont les femmes se sont de tout temps défendues (mais jamais plus qu’aujourd’hui). Ce que les hommes de tout temps leur reprochaient : qu’elles ne cessent pas d’obéir à leur sang ; que tout est sexe en elles, et jusqu’à l’esprit. Qu’il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver et les farder, sans cesse les battre. Qu’elles ont simplement besoin d’un bon maître, et qui se défie de sa bonté… »

Je laisse à Paulhan la responsabilité de ses dires pour redonner la parole à Catherine Robbe-Grillet qui confie dans son journal avoir apprécié les premiers chapitres mais pas les excès des suivants. Elle-même refusera de signer le contrat que lui proposera son mari dont elle juge les goûts sexuels rares et anormaux, non sans accepter toutefois de sa part morsures, brûlures et flagellation. Sexualité et sadomasochisme sont ici dissociés.

Les onomatopées italiens firent scandale.

Qu’y a-t-il donc de si dérangeant dans Histoire d’O qui va bien au-delà du contrat occasionnel ? C’est Dominique Aury qui a peut-être apporté la réponse. O ne subirait pas simplement une série de viols et de supplices. Ce n’est que la couche « cutanée » du roman. Le récit serait celui d’un amour absolu que rien ne vient modérer. Selon l’héroïne, le véritable amour ne laisse aucune place à la liberté et n’est que soumission et abandon total à l’autre. O s’abandonne au sens fort du terme : elle s’abstrait de sa Personne et s’en remet au pouvoir de l’autre, pas uniquement le temps d’une cérémonie mais d’une manière beaucoup plus jusqu’au boutiste. Ne pas comprendre (autrement que par spéculation intellectuelle) les motivations d’O, c’est être sain, en ce sens où son comportement dépasse l’entendement commun et les limites de l’instinct de conservation. Reste à savoir qu’elle était le degré de projection de l’auteure dans son personnage. N’oublions pas qu’elle écrivait pour séduire Paulhan, pour se prouver à lui. Curieuse démarche que d’offrir à l’homme qu’elle aime mais dont elle craint l’infidélité une tragédie doloriste qui la condamnera à conserver son anonymat sous peine d’encourir des poursuites judiciaires et de perdre sa respectabilité (nous sommes encore dans les années 50). Dominique Aury ne profitera donc qu’en secret du phénoménal succès de son roman puisque pour l’opinion publique de l’époque, Histoire d’O ne pouvait qu’être l’oeuvre d’un homme : on soupçonnait Paulhan, Malraux, Pieyre de Mandiargues, Montherland ou Robbe-Grillet. En gagnant l’estime intellectuelle de Paulhan, sa maitresse s’inflige une épreuve de négation narcissique troublante et finalement assez proche de celle que subit son héroïne : sous une humiliation apparente, la victime triomphe secrètement, O par une sorte de mysticisme à laquelle participe la dégradation physique, Aury par une gloire condamnée à l’humilité. Pourtant volage, Paulhan restera semble-t-il sous l’emprise de celle qui s’était pourtant soumise en apparence à sa volonté.

Le masochiste cherche à contrôler l’autre en lui tendant un piège soit par un contrat masochien soit par un défi où celui qui le relève se condamne à s’abaisser.

La démarche d’O s’apparente à celle du martyr qui accepte de renoncer à son indépendance, à son intégrité physique, voire à sa vie pour mieux piéger son bourreau en le transformant en simple instrument d’un destin narcissique plus subtil. Pour le masochiste, se soumettre, c’est triompher. Le pseudo-dominé manipule le soi-disant dominant à son insu et le nie comme dominant justement puisque c’est finalement lui qui impose sa loi.

Tout le reste est littérature. A la revoyure !