S19 – La science infuse pour le tout venant

Si j’ai commencé l’exposé sur les visées rhétoriques par le mythe, c’est pour rétablir un certain équilibre. Le mythe est métaphysique puisque la conception du réel s’élabore dans ce cas en fonction de la manière dont la grammaire s’organise. Passons donc à la science où formule et reformulation se succèdent pour approcher au mieux d’une réalité qu’une observation rigoureuse tient paradoxalement à une distance jamais comblée.

le plan du signe S19

Tout d’abord, rappelons que la science n’a pas attendu la blouse blanche pour exister. Si elle est en concurrence avec le #mythe, ce combat ne date pas d’hier. Il tient ni plus ni moins à la tentative perpétuellement reconduite de réduire l’écart entre #Grammaire et #réalité. Irréductibles l’une à l’autre, l’homme ne cesse pourtant d’essayer de les concilier. 

Avec la métaphysique, on a vu que la Grammaire tirait la couverture à elle en manipulant l’observation alors qu’à l’inverse, le #métalangage reformulera sans cesse ses raisonnements pour augmenter la #congruence ou pour lever l’ambiguïté ou l’obscurité qui pourraient demeurer.

J’écarte, avant d’aller plus loin, la question de la vérité que nous traiterons comme une valorisation du message sur un plan axiologique (plan 4). Je laisse également les questions des disciplines qui ressortissent à un état du savoir et donc au plan sociologique (plan 3). Je me garderai également du traitement technologique de la science (plan 2) qui, s’il est essentiel à la mise en oeuvre de la validation de l’affirmation, tend involontairement à déposséder le locuteur lambda de ce qui lui appartient intrinsèquement. 

Tout humain parlant est potentiellement un métalinguiste et un homme de science à partir du moment où il cherche à expliquer plus adéquatement ce qu’il observe en fonction des paramètres de l’énoncé et donc tout particulièrement en fonction de l’expérience de l’objet. C’est la confrontation du dit à l’observation qui oblige la formule scientifique à se transformer.

Si j’affirme qu’Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, est en avance de 7 heures sur Paris, c’est parce que nous sommes le 14 mars 2019. A partir du 31 mars, ce sera 6 heures de décalage avant de revenir à 7 le 27 octobre 2019. J’ai donc affiné ma proposition après une vérification, sinon sur place, du moins en me renseignant un peu auprès de mes amis mongols. 

Toute précision destinée à mieux rendre compte d’une conjoncture relève de la visée scientifique. La science est un état des lieux dont on ne verrait jamais l’issue. Elle vise la généralité en énonçant à partir de l’observation des règles qu’elle confronte à l’expérience dans une dialectique sans fin. La généralisation par induction permet tout de même d’avoir un peu de répit: tous les insectes ont trois paires de pattes. Tous les cloportes ont sept paires de pattes. Ce ne sont donc pas des insectes. Effectivement on les classe parmi les crustacés. Ce qui peut paraitre surprenant parce qu’on associe crustacés et milieu marin.

La démarche scientifique consiste ici à s’assurer du nombre de pattes de l’animal pour s’assurer s’il s’agit d’un insecte ou pas. Ainsi le mille-pattes n’est pas un insecte. Mais attention: se fier à son nom, comme nous venons de le faire, pour en tirer cette conclusion est de l’ordre de la métaphysique. La science consiste ici à vérifier, au moins sur photo, que son appellation correspond à une certaine réalité. 

Dans un domaine plus pointu, Urbain Le Verrier a noté au XIXème siècle que Mercure, la planète la plus proche du soleil, présentait une anomalie orbitale. Oh, vraiment pas grand chose! 43 secondes d’arc par siècle. Et ça ne collait pas avec la mécanique de Newton qui jusque là roulait vraiment bien. Le Verrier a mis tous les astronomes français sur le qui vive pour découvrir une planète du nom de Vulcain qui aurait pu expliquer cette anomalie. Or on pense aujourd’hui que Vulcain n’existe pas mais Le Verrier l’avait imaginé et même baptisé pour que la trajectoire de Mercure réponde à ce qu’en prévoyait Newton.

Les collègues de Le Verrier qui par ailleurs a découvert neptune ont tout de même cherché pendant plus de 20 ans la planète fantôme et parfois même vu… mais par erreur. Au nom de ce que prédisait l’équation newtonienne, toute la profession a cherché une arlésienne et ce n’est que 38 ans après la mort de Le Verrier que la théorie de la Relativité va mettre tout le monde d’accord. Le temps universel de Newton devient relatif et plusieurs expériences significatives l’ont confirmé grâce à l’amélioration exponentielle de l’instrumentation en astrophysique. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Vulcain_(plan%C3%A8te)

Nous pratiquons quotidiennement ce réajustement conceptuel tout comme nous souscrivons régulièrement au fonctionnement mythique du raisonnement. Mythe et science trouvent donc tous les deux leur principe dans l’impropriété fondamentale du Signe mais leurs modes d’explication sont diamétralement opposés tout en coexistant.

Ni l’un ni l’autre ne résout la contradiction Grammaire-réalité mais le scientifique le sait quand le métaphysicien l’ignore. La croyance est donc du côté de la pensée mythique quand le doute chronique et la confiance relative sont du côté de la rhétorique scientifique. Celle-ci cherche à décrire la réalité observée le plus justement possible. La question du statut de l’observateur se posera au plan 3 mais ne peut pas être totalement ignoré ici dans la mesure où le locuteur fait partie des paramètres de l’énoncé. 

Tel que nous le concevons, le métalangage n’est pas un langage qui sert à décrire le langage, une formalisation comme la grammaire générative par exemple. Il y a néanmoins dans le métalangage une part de prise de conscience du locuteur. Le mythe offusque l’hypostase en ce sens que le locuteur donne inconsciemment de la substance au vocable: c’est de l’ordre de l’évidence et de l’indiscutable. D’autant plus infalsifiable que le locuteur est persuadé de la réalité de ses concepts.

De nombreux économistes de bonne foi croient en l’existence de la crise. Ils font même une confiance aveugle au concept et ne conçoivent même pas qu’on puisse en douter. Les scientifiques savent quant à eux que leur théorie n’est qu’approximative: la révolution d’E=mc2 et avant elle, celles de Newton et de Galilée, les ont échaudés. Sans oublier que la mécanique quantique ne colle pas tout à fait avec la théorie de la relativité. 

Bon nombre d’économistes oublient que leurs concepts ne sont que des idées et renvoient au fait comme s’ils existaient en tant que tels: d’où des démonstrations à la Lenglet avec chiffres à l’appui qui ne laissent aucune place à la contestation. La crise est là et les faits sont têtus: des millions de chômeurs, une croissance en berne, une guerre économique sans pitié, des états carrément interventionnistes et… des dividendes records. La crise n’est pas une réalité vécue par ceux-là mêmes qui l’invoquent. Ça ne les empêche pas d’hypostasier le concept.

Plus scientifiques sont ceux qui bien évidemment remontent à l’origine de l’idée même de crise et des conditions d’émergence du concept. Mais c’est là une affaire d’épistémologie et ce sera pour une autre fois.

Terminons sur une note éminemment actuelle: le piège à clics, appelé communément putaclic ou pute à clics, est un néologisme plutôt péjoratif pour un contenu Web qui vise à attirer le maximum de passages d’internautes afin de générer des revenus publicitaires en ligne. Nouvelle réalité, nouveau concept, nouvelle appellation. Vive la science!

Tout le reste est littérature. A la revoyure!

Si vous êtes férus d’astrophysique: