S11 – L’instant rhétorique

Quittons le cosmos aride de la structure pour replonger dans la jungle luxuriante de la rhétorique. Pas celle de Cicéron et de Bossuet mais celle du tout venant que nous sommes, locuteur sans prétention toujours en proie à la polysémie et à la synonymie.

le plan du signe S11

Nous en étions restés à la phase d’abstraction vers le Signe, dite signification. C’est avec le réaménagement, autrement dit le deuxième moment de la dialectique qu’on va à nouveau pouvoir palper du concret et de la conjoncture. Gagnepain l’appelle désignation pour faire pendant à la signification : vers la #Grammaire d’un côté, hors de la Grammaire de l’autre. De même, il donne un autre sens à la rhétorique, la phase où l’analyse se réinvestit dans l’expérience et la structure.

Hors contexte qu’ils sont au sein de la grammaire, tous les sèmes sont potentiellement polysémiques. Le verbe doubl-er l’atteste spectaculairement. 

C’est le contexte (identifiable ici par le complément d’objet) qui permet de choisir parmi les sens, c’est à dire d’évacuer ceux qui ne sont pas adéquats à la conjoncture et de n’en garder qu’un. C’est la situation dans laquelle le dit est prononcé qui met de côté les sens qui ne collent pas avec elle.

Parfois, l’ambiguïté persiste et Raymond Devos en faisait son grain à moudre en spectacle et, par conséquent, son blé. Avec lui, on est parti pour rester et on double le pigeon en 4L (c’est pas de lui, c’est de moi, mais c’est tout comme !). Et si cette ambiguïté nous fait rire, c’est peut-être parce qu’elle enraye la belle mécanique du langage. C’est une piste que nous suivront un de ces jours.

Plus les mots sont techniques, moins la polysémie est évidente : un neutrino n’a a priori qu’un seul sens sauf si je l’utilise dans un autre contexte. Albert était un neutrino : il traversait la vie sans interagir avec son entourage et on finit par l’oublier dans un repli de la société. Pour Gagnepain, il n’existe ni sens propre ni sens figuré. Tous les mots sont foncièrement impropres, ne font pas corps avec la chose à dire et peuvent toujours être employés dans un autre contexte.

Cul qui gratte le soir, doigt qui pue le matin

Le sème est une classe d’objets et peut donc toujours s’actualiser, c’est à dire prendre forme dans divers mots ou contextes. Il se conçoit comme un potentiel, une virtualité, et non comme un sens positif dans un contexte précis. Il exige pour être pensé un effort d’abstraction qui, reconnaissons-le, est toujours contredit par une exigence contraire de désignation : la dialectique est en oeuvre là aussi.

Mais reprenons ! En tant que capacité du sème à s’actualiser dans une diversité de sens, la polysémie trouve en situation son exact opposé : la synonymie, c’est à dire le fait que dans une situation donnée, plusieurs mots prennent le même sens, autrement dit la même signification, la même définition, le même emploi, la même acception. Vous vouliez un exemple ? Eh bien, voilà, c’est fait ! Un autre ?

Sens, emploi, définition et signification sont synonymes dans par exemple : « Je cherche un emploi très particulier pour ce mot d’habitude si trivial. » Direction, travail, résolution et notification ne sont, eux, pas a priori synonymes.

En d’autres termes, par un mouvement irrépressible et spontané, l’instance se réinvestit et structure ce qui est dit en conjoncture. Les frontières se stabilisent en contexte mais comme rien n’est définitif dans la réalité à dire, on peut toujours la dire autrement en qualité (par substitution ou superposition) mais aussi en quantité (par résumé ou périphrase, contraction ou expansion) : le sens est alors ce que le vocable veut dire et la soeur de celle ou de celui dont je suis l’enfant est tout simplement ma tante.

Socrate revisité de fond en comble

On n’est plus dans l’univers de la Grammaire avec une analyse contre-nature et des règles abstraites mais dans un moment de réaménagement de ces espaces vides de sens (et de sons). Le Signifié projète son ombre sur la conjoncture et structure la représentation du monde. A cause de ce passage par la Grammaire, ce que conçoit l’humain n’a plus grand chose à voir avec ce que perçoit et forme l’animal.

Tout le reste est littérature. A la revoyure!

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