H28 – Paraphrénie oblige 

Ils ne se prennent pas pour de la merde parce qu’ils ont le sang bleu, portent un nom à rallonge et qu’ils sortent de la cuisse de Jupiter. Les aristos présentent peut-être tout simplement les symptômes de ce que nous avons appelé ici: la paraphrénie. Bienvenue au club du président Schreber.

Les dérives des systèmes politiques (3ème partie) – H28

Vous vous souvenez du président Schreber? J’ai exposé son cas en P34. Le patient est voué à un destin grandiose puisque de son accouplement avec Dieu naitra une nouvelle engeance humaine. Mais une telle fortune ne va pas sans une adversité surhumaine et des persécutions effroyables. Avec la paraphrénie, nous sommes dans le domaine de la psychose et les affres qu’a dû traverser le pauvre président Schreber ont, eux, été bien réels. Cependant il a également été noté chez ce type de patients qu’une vie relativement normale était possible en marge de ce délire par un phénomène de diplopie.

J’ai fait une hypothèse sur le cas d’Emmanuel Macron en P37

Sur les traces Kraepelin, Hubert Guyard a dessiné un portrait-robot du paraphrène. La maladie peut se définir comme un autolyse de la fonction sur l’axe taxinomique de l’Institué. En termes plus génériques, disons que le paraphrène s’enferme dans un rôle de spécialiste de l’extrême, doué de compétences très spécifiques et par conséquent hors du commun. Il n’est sans doute pas le meilleur en tout mais il excelle dans l’office d’exception qu’il se définit et il y est perpétuellement en quête de qualification. Le délire étant évolutif, les idées de grandeur du paraphrène peuvent atteindre des dimensions cosmiques comme dans le cas Schreber avec des responsabilités fabuleuses et des charges fantastiques à assumer. Le président allemand ne visait ni plus ni moins que la génération d’une nouvelle humanité : ce n’est pas rien. Mais cette hypertrophie de la fonction fabuleuse s’accompagnait d’un refus de pouvoir et le président se trouvait incapable d’exercer sa véritable autorité de magistrat. Mieux : elle ne l’intéressait plus. Son #office était ailleurs.

Les Nazis au zénith

Par un hasard de circonstances, Schreber (1842-1911) était le contemporain d’un courant de pensée raciale en Allemagne qu’on appelle les mouvements völkisch qui vont nourrir l’idéologie nazie comme l’ont également fait les théories de Gobineau, Vacher de Lapouge ou de Chamberlain. Johann Chapoutot parle à ce sujet de « révolution culturelle » et c’est par un certain nombre de ses propos que nous allons présenter cet univers mental nazi.  

Les guerriers germaniques mettent la pâtée à leurs collègues romains.

Pour les nazis, la nature est un enfer où des espèces animales s’entretuent pour avoir la maitrise des espaces afin de créer un lieu pour se nourrir et se reproduire. Ils ont donc une vision du monde cauchemardesque inspirée du darwinisme social et corroborée par la Grande Guerre qui vient de s’achever. La révolution nazie est celle d’un retour au point de départ et ce dernier, c’est le retour à la naissance de la « race » et au mode de vie des anciens germains. Inspirée de Tacite, cette imagerie assez délirante pour le coup se nourrit de tous les clichés qui trainent dans l’Allemagne de l’époque. Les Germains des origines vivaient sains, nus, polygames, buveurs de bière, batailleurs et joyeux copulateurs dans un âge d’or qui aurait pu durer si, pendant les vingts siècles qui séparent cette période fabuleuse du XXème siècle, la race germanique n’avait été aliénée par des intrusions culturelles persécutoires : l’évangélisation tout d’abord, cette « infection monothéiste » qui est une « judéisation » qui cache son nom. Par un raccourci spectaculaire (Saul (Saint Paul)= Karl Marx), christianisme et communisme deviennent tous deux des idéologies égalitaristes et universalistes, opposées au particularisme racial dont se revendiquent les nazis qui prétendent par ailleurs qu’une race comme une espèce animale ne soit se soucier que de sa propre survie et vivre repliée sur elle-même. Se préoccuper de la totalité des humains est pour les nazis une absurdité totale puisque l’humain n’existe pas. Le nazisme doit d’abord se comprendre comme un anti-universalisme radical. Tout ce qui porte visage humain n’est pas humain. Les races sont autant d’espèces étrangères les unes aux autres qui se combattent pour assurer leur espace vital. L’importation du message moral et juridique de la civilisation judéo-chrétienne dans l’état de nature germanique est inepte et non avenue selon les théoriciens raciaux. Dans un contexte d’hémorragie démographique, la polygamie est même une nécessité vitale pour la survie de la race. La monogamie chrétienne sera d’ailleurs abrogée durant le Seconde guerre mondiale au nom de la nécessité de la reproduction.

– Ton lacet est défait.
– Ça tombe bien, j’allais le refaire.

Le droit romain, l’humanisme, les Lumières et la révolution française avec les droits de l’homme universels et inconditionnels, ainsi que toutes les révolutions internationalistes qui ont suivi, sont venus poursuivre l’oeuvre de sape de l’ordre naturel du monde. La nation est un concept totalement étranger au nazisme où on ne pense qu’en termes de communauté. Cette dernière n’est pas choisie et on ne peut pas s’en détacher car c’est de déterminisme naturel dont il s’agit. Et toutes les nouveautés conceptuelles chrétiennes ou communistes ont en quelque sorte dévirilisé et dévitalisé la race germanique. Pire les mariages mixtes et le métissage abâtardissent cette dernière et l’assimilation ethnique est un poison encore plus dangereux pour l’indispensable pureté de la race. 

L’Histoire est donc vécue pour les nazis comme un mouvement parfaitement angoissant vers la perte d’identité : en résumé, l’Histoire joue contre la race germanique dont la vocation est de conquérir, coloniser, faire des enfants et les nourrir, ainsi que de créer une culture sur cette base. L’après-guerre est pour les nazis un moment crucial. Au rythme où vont les choses, l’identité allemande va disparaitre et la période très difficile qui a suivi la trahison des dirigeants et la fin des combats en 1918 leur donnent raison. Il n’était pas difficile pour un Allemand de la République de Weimar de se sentir entouré d’ennemis (le fameux complot juif international) qui cherchait l’anéantissement biologique de la communauté germanique. Le nazisme se définit donc comme une réaction de survie, une reconquête tout à fait légitime, parce que naturelle, de sa puissance, un retour à l’âge d’or où les grandes civilisations du monde occidental était le fait de tribus germaniques (sans rire). Et l’application brutale dès leur arrivée au pouvoir de la solution que les nazis s’étaient proposés va surprendre tous leurs adversaires et leur assurer dans un premier temps la suprématie.

Heil Kazimir!

La brutalité de l’action nazie n’est pas à attribuer à la monstruosité qui serait inhérente aux bourreaux et aux criminels de guerre. Elle résulte de la nécessité de réagir vigoureusement à une situation d’urgence vitale pour la race allemande. Cette violence extrême peut, selon Chapoutot, être imputée au fait que les nazis étaient convaincus de la nécessité d’agir de manière rapide et radicale pour le bien de la communauté menacée par un ennemi qui, sous des airs inoffensifs, voulait sa perte. D’où le développement par une intelligentsia très éduquée, notamment au niveau du droit, de moyens de persuasion efficace : derrière l’enfant juif que tu dois tuer, se cache le futur meurtrier de tes enfants. Loin d’être un sadique sans pitié (même s’il y en a eu et pas que chez les Allemands), l’exécuteur se place du côté du bien, non pas sur un plan individuel qui n’a pas de sens pour un nazi, mais pour le volk. Le concept n’est d’ailleurs pas réservé au peuple allemand: il existe un volk juif mais cosmopolite qui pratique l’entrisme depuis deux millénaires. Avant l’extermination, solution finale s’il en est, les nazis avaient semble-t-il envisagé la déportation à Madagascar de tous les juifs. Une idée qui peut paraitre saugrenue mais qui reflète l’univers mental pour le moins délirant d’un certain nombre de technocrates du régime qui ont élaboré un plan de germanisation de toute l’Europe de l’Est aussi aberrant que fabuleux.

– On pourrait pique-niquer par là…

Le nazisme ne se contente pas d’être ségrégationniste comme beaucoup de mouvements völkish moins radicaux que lui : il affirme la supériorité de la race aryenne ou « indo-germanique » sur toutes les autres races. L’image de l’aryen pâle, blond aux yeux bleus et de culture germanique est bien connue même si les critères  étaient sensiblement moins restreints (notamment au niveau de la couleur des yeux et des cheveux). Cette race germanique est l’unique source de tous les progrès de l’Humanité dont elle est au sens strict la seule représentante. Seuls ceux qui ont une trace de sang aryen peuvent avoir du génie. Les autres races ne font qu’imiter, voire, comme les juifs, piller ou détruire le génie allemand. À ce titre, la race doit conserver la pureté de son sang pour concentrer le génie humain dans une germanité dont la vocation est de dominer le monde et d’utiliser les ressources de la planète à son profit : frontières et droit international n’ont pas cours dans cette pensée naturaliste.

La place de la race germanique dans cette échelle bio-culturelle est au sommet et l’une des fonctions de la communauté est d’améliorer la pureté de la race en en faisant disparaitre les éléments dégénérés et en exterminant les sous-hommes après les avoir asservis à des fins utilitaires. La fuite vers le haut de ce projet eugénique procède d’une démarche qualitative délirante mais tout à fait cohérente : les germains sont mieux que les autres et pour le devenir encore plus, il ne faut pas qu’ils se mélangent. Seule une éradication des autres races permettra l’évènement de ce projet fabuleux, la restauration du grand Reich abritant un seul Volk uniformisé et dirigé par un fürher unique. C’est ni plus ni moins un projet de distinction naturelle et génétique poussée à son paroxysme et auquel vont adhérer les Allemands par millions.

L’idée avec les enfants, c’est de les occuper.

La similarité avec un comportement paraphrénique est saisissante si tant est que ces millions d’Allemands fanatisés étaient persuadés de la réalité de leur supériorité dans une sorte de psychose collective. Il est difficile de mesurer jusqu’à quel point l’intoxication idéologique a eu un effet et un effet durable. Les cadres des Jeunesses Hitlériennes ont endoctriné des millions d’enfants mais il impossible d’évaluer jusqu’à quel point ce délire a touché ces couches vulnérables de la population largement soumis à cette propagande continue. Jusqu’à quel point les nazis étaient-ils convaincus d’appartenir à une race à part, une véritable élite humaine, la seule digne de vivre au fond? Avaient-ils atteint le seuil pathologique où la version d’un monde fondamentalement inégalitaire et hostile correspondait à une vision véritablement intériorisée à la réalité tangible? Autrement dit, au-delà de leur simple envie de bien-être, y croyaient-ils vraiment à cette race des seigneurs et au Reich de 1000 ans?

Faut reconnaitre que ça avait de la gueule,
ce machin chose plan de l’est.

Le terme de seigneurs est presqu’abusif dans la mesure où la branche idéologique du nazisme ne souhaite pas particulièrement inféoder ou asservir les races dites inférieures. Il s’agit d’en débarrasser (expulsion ou extermination) le territoire du Reich pour les SS comme Himmler alors que le ministre de l’économie Albert Speer, plus pragmatique, penche pour une meilleure utilisation des ressources humaines dans l’effort de guerre. Le pragmatisme compose avec la réalité, l’idéologie s’en éloigne. En s’enfermant dans cette dernière, les promoteurs de la solution finale comptaient bien privilégier la priorité sécessionniste et raciale à l’urgence militaro-économique, ce qui a posteriori apparait comme une erreur stratégique. On a parlé d’aveuglement entêté de la part d’Hitler mais c’est une frange importante des dirigeants nazis, notamment d’Himmler, qui hiérarchisaient ainsi les objectifs. Ils ne s’agissaient pas pour eux de régner sur les peuples des territoires conquis mais d’en débarrasser les populations au plus vite pour installer une communauté allemande épurée sur un territoire vidé de ses primo-occupants, à l’exception d’une minorité d’hilotes. Le Generalplan Ost n’envisageait le travail des Untermenschen (sous-hommes) que de manière temporaire, d’où les conditions inhumaines de travail aussi bien pour les juifs que pour les slaves (à l’exception d’une minorité réduites en esclavage). En revanche, les projets coloniaux colossaux de la SS ont nécessité la mobilisation (au sens de mise à disposition et de mobilité) des Volksdeutsche, les « Allemands par le peuple », ethniquement germanique mais séparés des Reichsdeutsche (les Allemands du Reich) par la Première Guerre mondiale. Des centaines de milliers de personnes ont été déplacées pour la réalisation du plan de colonisation de l’Europe à laquelle les Reichsdeutsche ne pouvaient suffire parce qu’ils étaient sous l’uniforme. Cette nécessité numérique dans le recrutement de main d’oeuvre militaire et coloniale a contraint les nazis à trouver des arrangements avec la pureté de la race tout en procédant à une réécriture de l’Histoire proprement délirante.

C’est la vie de famille, pourvu que ça dure…

La diplopie dont je parlais plus tôt permettait aux idéologues comme Hitler ou Himmler de ne pas s’enfermer totalement dans un délire paraphrène et de composer avec les contingences. Cependant le plan de colonisation nazi reste pharaonique et les projets de re-germanisation des terres et des paysages mis en chantier alors que l’Allemagne était en pleine guerre totale peuvent continuer à surprendre: l’idée de redessiner en si peu de temps non seulement la carte géopolitique de l’Europe mais également l’aspect de ses campagnes en y implantant des colons germaniques n’avait pu germer que dans des esprits peu soucieux des contraintes matérielles. Mener simultanément une guerre sur de nombreux fronts extrêmement mobiles avec tous les problèmes d’approvisionnement et d’intendance que cela sous-entend et une transformation des territoires conquis aussi radicale que grandiose tenait de l’exploit prodigieux. De nombreuses tensions entre les stratèges pragmatiques et les idéologues raciaux ont d’ailleurs affaibli le régime. Les seconds voulaient germaniser les terres libérées au plus vite quand les premiers n’avaient de cesse de réclamer des moyens pour d’abord gagner la guerre. 

Les nazis ont manqué d’un peu de temps et de loisirs pour mener à bien les travaux.

Toujours est-il que le projet nazi est d’une ambition démesurée, ne s’embarrasse ni du nombre de victimes nécessaire ni des exigences matérielles prométhéennes et ne rencontre de véritable obstacle qu’à Stalingrad et El Alamein en 1942. Le défi que se sont lancés les dirigeants du IIIème Reich est titanesque à l’image du plan de reconstruction de Berlin qu’Hitler a commandé à Albert Speer, un architecte pourtant réaliste. Cette folie des grandeurs aurait pu rester sur le papier comme le projet Welthauptstad Germania (« Capitale mondiale Germania ») sans un sens de l’organisation d’une rare efficacité de la part des cadres allemands et un productivisme forcené. On peut supposer sans trop se risquer que l’ensemble du peuple allemand a crû dans sa majorité au destin grandiose que le parti lui dessinait. Une culture du sentiment de supériorité entretenu par de nombreux penseurs et une tradition élitiste avait préparé le terrain mais la ferveur collective autour d’un fürher catalyseur d’un espoir insensé de dépasser ses souffrances et sa condition en péril s’associe sans doute aux manoeuvres d’un certain nombre de pervers manipulateurs avides de revanche et bien décidés à écraser le reste de l’humanité pour établir leur pouvoir.

– Vous croyez pas qu’on a vu un peu
trop grand, les gars?

Le nazisme pourrait-il se résumer ainsi? Un élan sécessionniste vers un paradis germanique à l’échelle d’un peuple, formaté par une clique de paraphrènes et de sadiques, les uns servant les intérêts des autres et réciproquement. L’horreur au service du prestige et la grandeur comme justification de la violence, le tout dans le but d’assurer la promotion bienheureuse d’une communauté raciale pure et hors du commun. Il y aurait donc deux aspirations contradictoires dans le nazisme qui, associées, ont provoqué ce déferlement de sauvagerie idéaliste. J’y reviendrai une autre fois.

Nobles et fiers de l’être

A la lueur de cette lecture de l’épopée nazie, on peut également se demander dans quelle mesure la noblesse de l’ancien régime avait intégré au fil du temps sa différence de nature avec la roture. Les monarques et les grandes familles se pensaient-ils vraiment différents? Louis XIV croyait-il dur comme fer à la royauté de droit divin? La notion de rang ou de sang bleu avait-elle une réalité dénuée de toute roublardise ou mauvaise foi pour ceux qui profitaient des privilèges ou n’était-ce qu’une fable pour berner la populace?

Chercher le snob infiltré…

Le snob se convainc lui-même de sa distinction dans une démarche plus ou moins volontaire et auto-réalisatrice, voire un brin de second degré. Contrairement à lui, l’aristocrate ne joue à être lui-même. Mais se pense-t-il, spontanément, d’une caste profondément différente et plus élevée que le commun des mortels? Se conçoit-il, comme devaient bien le croire les zélotes nazis vis à vis du reste de l’humanité, d’une extraction supérieure, d’un sang particulier, d’une essence extraordinaire? Comment faire la différence entre une élite qui croit en sa supériorité et donc à sa qualification intrinsèque et héréditaire pour exercer les charges les plus hautes et glorieuses et une bande de fils à papa blindés qui se la pètent mais qui ont besoin de mépriser la plèbe pour se sentir exister et pour se rassurer? Dans quelle mesure, l’intérêt fausse-t-il la donne? A partir de quel stade le sentiment de valoir collectivement mieux que les autres, peut-il être identifié à de la paraphrénie? Par leur caractère fondamentalement hiérarchique et rigide, certaines sociétés n’encouragent-elles pas cette fuite vers la spécialisation et l’excellence pour la caste supérieure? 

Les titres honorifiques portent souvent la trace, quelque soit la langue, de cette élévation: son altesse, son excellence, sa majesté, son éminence, sa sainteté. De la même manière, noble s’oppose à ignoble et garde un caractère mélioratif. Le gentleman a remplacé le gentilhomme mais il en conserve le côté serviable et généreux. Noble est l’anagramme de le bon. Hasard ou coïncidence?
Je ne pense pas.

Dans les cas pathologiques avérés, la paraphrénie répond à une nécessité indépendante de l’intérêt qui relève du plan de la Norme. Le patient ne cherche pas à se mettre en valeur pour en tirer un profit : il ne peut empêcher sa Personne de faire sécession au nom d’une promotion contre laquelle il ne peut rien. Dans le cas contraire, nous serions dans une affaire de désir et d’arrangement, avec une idéologie #anallactique dans un objectif d’établissement d’une situation privilégiée : le frimeur se la joue pour faire croire qu’il est vraiment ce qu’il prétend simplement être. Cette construction plus ou moins consciente sert une situation favorable ou dominante qui tend à le rester, à s’étayer et à s’enraciner, voire à se naturaliser. Le paraphrène quant à lui répond à un impératif intrinsèque au plan de la Personne, une poussée ethnique au sens où la théorie de la médiation l’entend, c’est à dire un mouvement de singularisation incontrôlé et non-motivé par le profit ou tout autre envie de se démarquer. La bourgeoisie connait ses intérêts et cultive l’entre-soi exclusif de multiples manières et notamment par la distinction : c’est le snobisme dont je parlais plus haut, une tentative de rejoindre une classe noble parfois désargentée mais toujours plus dorée. Mais c’est justement la noblesse qui nous intéresse, cette excentricité de classe spontanée qui l’éloigne du commun, cet octroi de compétences évidentes et incontestables, cette qualité innée et naturelle qui lui confère des privilèges (propriété foncière, titre, port de l’épée, armoiries, exemption fiscale) mais aussi des devoirs (impôt du sang, bienséance, respect de l’étiquette, code de l’honneur, représentation, tenue, éducation, sagesse et conseil). Si elle a gagné son statut par la violence et la force, la noblesse n’a eu de cesse ensuite de le naturaliser pour lui octroyer une innéité de classe et de masquer au fil du temps la violence initiale par un raffinement exponentiel sous l’ancien régime, puis plus discret mais tenace jusqu’à aujourd’hui. 

A l’heure actuelle, la noblesse française n’a jamais autant été une caste fermée puisqu’on n’y entre plus que par la naissance : 3000 familles contre 17 000 en 1789, soit 100 000 têtes de pipe, 0,2%de la population française mais 10% dans la diplomatie et 15% à l’Académie française. Je n’en tire aucune conclusion. N’en pensez pas moins!

Le saint des saints

Brahmane, à ne pas confondre avec barman, une spécialité très recherchée dans les milieux de la nuit clandestine

Le système traditionnel de castes indien offre un cas de figure assez inattendu d’une part parce qu’il a toujours cours, ensuite parce qu’il n’est pas si éloigné que cela des trois états de notre ancien régime. Je piocherai goulûment dans l’ouvrage de Robert Deliège, Le Système indien des Castes, qui s’inspire lui-même de l’anthropologue Louis Dumont, Homo hierarchicus : essai sur le système des castes de 1966. L’intégralité de la société indienne est divisée en groupes fermés qui évolue au sein d’un système hiérarchisé. Chaque groupe possède une #charge spécifique et héréditaire. Chacun entretient des relations hiérarchiques très codifiées avec les autres et pratique l’endogamie : on nait dans une caste, on n’en sort pas vivant et on s’y marie. L’endogamie qu’on retrouve aussi bien chez les nazis que dans la noblesse se justifie par le degré plus ou moindre de pureté des castes: chacune partage une substance commune et l’endogamie la protège des dangers de l’extérieur. Le terme de jati qu’on utilise pour désigner la caste signifie espèce et elle ne permet pas le métissage. Les parents appartiennent donc à la même caste. De plus, plus un groupe est haut dans l’échelle sociale, plus il est pur et doit se protéger de la pollution. Plus il est bas, plus il est impur et sujet à la pollution. C’est ainsi que les intouchables occupent les métiers dégradants (blanchisserie ou curage des fosses) et sont tenus à l’écart par les autres castes. Cependant chaque caste étant spécialisée, elle ne peut se passer de la spécialité des autres. Tout s’organise donc au sein d’un système structurant où chacun trouve sa place mais selon les régions, la hiérarchie entre les castes ainsi que la fonction même des castes varie sensiblement.

A noter au passage que l’endogamie très strictement respectée dans les castes supérieures souffre de plus en plus d’écarts au fur et à mesure qu’on descend dans l’échelle sociale indienne.

On distingue quatre grandes classes, les varnas : les brahmanes, les kshatriyas, les vaishyas, les shudras. Enfin les intouchables. Ce sont de grandes catégories qui se subdivisent en nombreuses castes, peut-être 3 ou 4000 dans l’Inde entière, qui correspondent à peu près à un corps de métier beaucoup plus précis et qui varient suivant les régions car l’organisation n’est pas homogène dans tout le sous-continent qui porte bien son nom.

Les brahmanes forment la classe érudite et sacerdotale et pour servir les dieux, il leur faut être aussi pur que possible. Or si l’impureté se transmet, la pureté s’acquiert par la purification rituelle. Tout cela rend un peu compliqué la vie des brahmanes qui doivent éviter tout ce qui pourrait les souiller. D’une manière générale, un brahmane orthodoxe comme le Havik est strictement végétarien, doit se laver trois fois par jour, éviter son épouse lorsqu’elle a ses règles, pisser accroupi pour ne pas s’éclabousser et suivre tout un tas de préceptes souvent fastidieux à respecter. Qu’il accepte de la nourriture préparée par un intouchable et c’est l’excommunication. Qu’un corbeau lui chie dessus et il doit prendre 1001 bains pour se purifier. S’ils ne travaillent généralement pas sauf pour préparer la nourriture et sont payés par les autres castes pour assurer leur service religieux, les brahmanes n’ont généralement pas le droit d’accumuler des biens matériels et sont soumis à d’incessantes contraintes plus fastidieuses les unes que les autres pour légitimer leur supériorité et préserver leur pureté afin d’approcher les divinités sans risquer la bévue. Leur statut spirituellement supérieur ne signifie pas qu’ils exercent le pouvoir ou qu’ils possèdent un gros patrimoine. Les brahmanes peuvent donner de la nourriture et de l’eau à toutes les autres castes, mais n’acceptent pas grand-chose de celles-ci. Deliège raconte qu’au Kérala de nombreux restaurants précisent que le cuisinier est brahmane pour attirer les clients soucieux de leur pureté. Au Kérala toujours, la distanciation sociale et physique était particulièrement pointilleuse et se chiffrait en nombre de pieds entre les brahmanes et les autres castes, la plus impure devant se tenir entre 74 à 124 pieds (un pied = 30 cm), je vous laisse évaluer la distance.

Deux sādhu en pleine inaction

Si dans la société indienne, il est difficile de généraliser tant la diversité est importante, on peut tout de même avancer que les brahmanes ne détiennent ni la puissance militaire ni le pouvoir économique, même s’il y a quelques exceptions de brahmanes fortunés. D’une manière générale, le brahmane ne tire pas un profit financier de son érudition et de son sacerdoce qui lui assure tout de même un moyen de subsistance à travers les offrandes et les dons. On peut donc se demander ce qui les a poussés à une certaine époque, c’est à dire avant l’indépendance, à vouloir se distinguer dans l’ascèse et le renoncement. Dans la dernière partie de sa vie, le brahmane, devenu grand-père d’un bébé mâle, est sensé prendre la route et partir en pèlerinage permanent dans un grand dépouillement. Il devient sadhu (littéralement celui qui a atteint son but), il renonce à la vie sociale ordinaire pour se consacrer à l’objectif de sa vie: la moksha, autrement dit la libération de l’illusion et la fusion avec la conscience cosmique. Dans leur quête pour se dissoudre dans le divin, les sādhu ne crachent pas toujours sur le chichon mais ils pratiquent également l’ascèse, récitent de mantras, se livrent des rituels magiques, le contrôle du souffle, le yoga, l’abstinence sexuelle, font vœu de silence, se couvrent de cendres, méditent ou se mortifient. Certaines pratiques peuvent même être douloureuses. 

Tu as des nouvelles du Dow Jones?
– A la radio, il parle de krach imminent.
– Qu’est-ce qu’on fait? On vend?

Les sādhu représentent environ 0,5%, soit 4 à 5 millions de personnes quand les brahmanes sont évalués à 6% de la population. Cette purification définitive et radicale qui les accompagne jusqu’à la mort représente donc un phénomène numériquement important. On peut l’assimiler sans prendre de risque à une tentative d’élévation finale vers la divinité qu’ils aspirent non seulement à rejoindre mais à devenir? Même si leur démarche s’intègre à une religion ancestrale, le projet des sādhu ne manque pas d’ambition puisqu‘il s’agit de mettre un terme à un cycle de réincarnations, rien de moins. Et s’il n’est pas facile de trouver un coin tranquille pour jouer les anachorètes, les sādhu ne se dérobent pas au regard d’autrui même si certains vivent nus. A cause du caractère hautement spirituel de leur démarche purificatrice, on peut tout de même s’étonner du côté très ostentatoire de leur pratique. Est-ce quelque part une contrepartie du renoncement au confort et au plaisir que s’imposent les sādhu?

On ne sait pas trop bien ce que Zardoz fait ici mais bon…

Je serais même tenté de rapprocher cette volonté délibérée de prendre la foule à témoin de l’excentricité prestigieuse de la noblesse française ou espagnole d’antan dont le rôle social était tout simplement de n’être pas comme tout le monde, en dehors des charges militaires, hégétiques et administratives. Se faire voir faisait partie de la splendeur nobiliaire. En France, la Fronde et le conservatisme de la noblesse lui ont valu d’être peu à peu écartée du pouvoir et cantonnée à une représentation en cour ou à un déclin en province au profit d’une bourgeoise montante dont le snobisme se manifestait par l’achat du titre et les tentatives d’imitation pas toujours réussies (cf Georges Dandin de Molière). Les tenues extravagantes et il faut bien le dire peu pratiques des courtisans témoignent de cette nécessité de classe à paraitre. D’ailleurs l’expression « la classe! » n’est-elle pas restée dans le langage courant pour signifier cette majesté naturelle. Cet impératif d’exposer à tout prix son statut héréditaire alors que les moyens financiers ne sont pas toujours disponibles a perduré dans les milieux nobiliaires alors que l’ancien régime a été remplacé par un régime bourgeois et capitaliste depuis belle lurette. Les nobles sans le sous mettaient un point d’honneur à conserver un semblant d’apparat (demeure familiale, place à l’église, titre et manières surannées, vouvoiement en famille, ) pour témoigner de leur splendeur mais aussi pour continuer à revendiquer leur statut privilégié et leurs valeurs. La noblesse défend son honneur, autre mot pour sa dignité, ce pourquoi on la reconnait. Elle pouvait le faire à la guerre pour la gloire, en duel pour le panache ou par l’étiquette, ce qui est tout de même moins risqué. Tenir son rang coûte que coûte dans un monde dont les valeurs évoluent (cf Les Aristocrates et Le Guépard), c’est se faire reléguer par l’Histoire aux rayons des vieilleries. Mais celle-ci sert en fait le projet intime de la vraie noblesse : en restant sur ses positions, elle se distingue encore plus. C’est l’effet Don Quichotte où face à l’utilitarisme général, la quête du prestige par l’inutile, et peut-être par le futile, ne peut qu’être l’apanage d’une élite hors du progrès et de l’Histoire, et figée dans un âge d’or immuable. 

Sādhu, nazis et nobles refusent le statut de commun des mortels: ils s’inscrivent chacun à leur manière dans une sort d’immortalité de groupe qui défie le temps en s’affranchissant de certaines contraintes triviales. C’est également le cas des transhumanistes et il faut redonner ici à mortel le sens de celui qui meurt. Technophile, le transhumaniste caresse l’espoir de vaincre le vieillissement et au-delà, la mort, mais aussi d’engendrer un humain augmenté avec des capacités intellectuelles, physiques et psychologiques supérieures. Le terme de trans-humanisme est un mot-valise fait de transitoire et d’humain et signifiant que l’humain tel que nous l’avons connu n’est qu’un stade de l’évolution.

Les initiés de la Silicon Valley

Si le transhumanisme a des zélateurs élitistes et parfois monstrueux, le mouvement est néanmoins conscient des enjeux sociaux et moraux de telles recherches et encourage l’étude des bénéfices, des dangers et de l’éthique du développement et de la mise en œuvre de ces procédés. Il prévoit notamment que de telles innovations vont rencontrer une opposition politique sur la question de l’accès au plus grand nombre: ces recherches coûtent en effet très cher et ne pourront, dans l’immédiat au moins, profiter à la majorité de l’humanité dont les préoccupations immédiates et pressantes sont d’ailleurs tout autre. En d’autres termes, le transhumanisme a ses sages et ses frileux. Mais ce sont les ultras qui vont nous intéresser, ceux pour qui la mort est devenue le défi ultime.

Cette photographie de 1771 est probablement un canular mais elle montre bien ce qu’elle veut dire.

La recherche de l’élixir de longue vie des alchimistes préfigurait cette quête technique et scientifique d’une certaine immortalité. Or celle-ci perdrait de l’intérêt dans la mesure où tout le monde y aurait accès. En outre, l’immortalité véritable est incompatible avec la reproduction de l’espèce humaine sauf à coloniser le reste de l’univers, ce qui est au programme des futurologues.

« La qualité des personnes, et non la seule quantité, est ce que nous devons viser : par conséquent, une politique concertée est nécessaire pour empêcher le flot croissant de la population de submerger tous nos espoirs d’un monde meilleur. » Ce n’est pas un eugéniste de bas-étage qui pense cela dans les années 30 mais Julian Huxley, le frère d’Aldous qui a écrit Le Meilleur des mondes, sans doute pas tout à fait par hasard. Après la découverte des travaux des eugénistes nazis, le terme de transhumanisme va faire son apparition dans les milieux « eugénistes de gauche » pour ne pas se stigmatiser lui-même avec une appellation devenu infamante. 

Parmi tous les pionniers, je retiendrai le nom de F. M. Esfandiary, plus connu sous le pseudo de FM-2030, un changement de nom qu’il commente ainsi : « Les noms conventionnels désignent le passé des gens : leurs ancêtres, leur ethnie, leur nationalité, leur religion. Je ne suis pas celui que j’étais il y a dix ans, et certainement pas celui que je serai dans vingt ans. […] Le nom 2030 reflète ma conviction que les années aux alentours de 2030 seront des années magiques. En 2030, nous serons immortels et tout un chacun aura de grandes chances de vivre éternellement. 2030 est un rêve et un but. » FM-2030 s’inscrit donc d’emblée au-delà de l’Histoire, une position qu’il détaille dans l’introduction de son essai UpWingers: A Futurist Manifesto qui date de 1973, sans qu’il y utilise le terme de transhumanisme (H+). 

J’ai la même veste que FM-2030 mais je ne suis pas transhumaniste ni très bricoleur.
FM-2030 est mort en 2000 et a subi une cryogénisation dans l’espoir de revenir parmi nous. Il est la première personne au monde à bénéficier de la technologie de cryopréservation par vitrification pour son cerveau.

«Le terme Up-Winger  a été inventé par l’auteur pour désigner une alternative aux défauts de la dualité politique droite-gauche. Voici le manifeste pour les Up-Wingers – ceux qui transcendent les philosophies de droite et celles de gauche. De toutes nouvelles dimensions de pensée et d’action émergent, qui vont bien au-delà de la droite et de la gauche, bien au-delà des dimensions conservatrice, libérale et de la gauche radicale, qui défient toutes nos vieilles philosophies et idéologies. Comment voyez-vous les scientifiques de l’espace qui travaillent actuellement pour établir des communautés en dehors de ce monde? Ou ce travail sur l’implantation d’électrodes dans l’organisme pour permettre à l’individu de contrôler son propre corps et ses émotions? Ou des généticiens et des bio-ingénieurs qui s’efforcent de refaire le corps humain et de vaincre la mort? Toutes ces percées sortent de tous les cadres philosophiques, sociaux, économiques et politiques traditionnels. Ces dimensions émergentes, c’est ce que nous désignons par Up. Nous nous mettons dans la perspective de l’époque la plus révolutionnaire et la plus prometteuse de toute notre histoire. Ce n’est pas seulement une période de changements historiques, mais aussi de bouleversements cosmiques. Soudain, tout est possible. Le pessimisme est révolu et réactionnaire. Nous sommes au début de l’Age de l’Optimisme. » 

Une idée de tatouage?
Humanity+, nouveau nom de la World Transhumanist Association (WTA), est une ONG internationale qui milite pour l’utilisation éthique des « nouvelles technologies » pour l’amélioration humaine.

On a donc bien à faire à un manifeste qui n’est pas sans rappeler celui de Filippo Tommaso Marinetti, apôtre du futurisme qui accueillera le fascisme avec bienveillance. Mais ne soyons pas mauvaise langue. Comparaison n’est pas raison. Et pourtant… et pourtant la vie politique française récente nous a livré à la présidence de la république un homme qui se revendique ouvertement comme étant au-delà des clivages droite-gauche. Ce n’est sans doute pas un hasard non plus.

Mais c’est le terme de  « bouleversements cosmiques » qui retient mon attention. Cela signifie ni plus ni moins que FM-2030 ne craignait pas l’hyperbole sensationnaliste et surtout qu’il se situait dans le cadre d’une révolution bio-technologique. C’est dans cet esprit qu’il va organiser à Los Angeles les premières réunions transhumanistes avec Natasha Vita-More. Cette dernière est l’épouse de Max More, né Max O’Connor, qui a participé à la création de l’extropisme ou extropianisme, en traduction plus littérale. Anecdote en passant, mon correcteur orthographique ne connaissant pas ce terme me proposait extrémisme. Comme quoi la technique a ses limites mais ce qui ne semble pas être l’avis de Max : 

Par ici la sortie…

« L’extropianisme est une philosophie transhumaniste. Les principes extropiens définissent une version spécifique ou une école de la pensée transhumaniste. Comme les humanistes, les transhumanistes favorisent la raison, le progrès, et les valeurs centrées sur notre bien-être commun plutôt que sur une autorité religieuse externe. Les transhumanistes poussent le credo humaniste plus loin en défiant les limites humaines au moyen de la science et de la technologie combinée à la pensée critique et créative. […] Nous défions la notion de l’inévitabilité du vieillissement et de la mort, de plus, nous cherchons à apporter continuellement des améliorations à nos capacités intellectuelles, physiologiques et à notre développement émotif. Nous voyons l’humanité comme une étape transitoire dans le développement évolutionnaire de l’intelligence. Nous préconisons l’utilisation de la science pour accélérer notre transition de l’état humain à une condition transhumaine ou posthumaine. » Ce texte est un extrait de la Déclaration extropienne 3.0, que Max More rédigea en 1999. 

Nous y voilà donc : le transhumanisme libertaire se donne pour objectif d’inventer l’homme nouveau, posthumain, débarrassé des contingences ancestrales en s’appuyant sur cinq principes fondateurs: l’expansion illimitée, l’auto-transformation, l’optimisme dynamique, l’intelligence artificielle et l’ordre spontané (Boundless Expansion, Self-Transformation, Dynamic Optimism, Intelligent Technology, and Spontaneous Order, et tout cela donne l’acronyme trop opportun BEST DO IT SO!).

C’est Max qui a insisté pour que je mette sa photo. Je n’y tenais pas trop personnellement.

Un homme nouveau commence (mythiquement) avec un nom nouveau pour les extropiens. «Dans le sud de la Californie, tout le monde change de nom: les acteurs le font, les écrivains le font. Je savais que je voulais être écrivain et me faire connaître, pour mieux diffuser ces idées, alors j’ai pensé que je pourrais aussi bien changer de nom», commente Max More qui a tout de même passé un an à imaginer son nouveau patronyme. «Cela semblait vraiment résumer l’essence de mon objectif: toujours m’améliorer, ne jamais être statique. J’allais m’améliorer dans tout, devenir plus intelligent, plus en forme et en meilleure santé. Ce serait un rappel constant de continuer à avancer. »  D’autres extropiens lui emboîtent le pas: Mark Potts est devenu Mark Plus, Harry Shapiro Harry Hawk…. et Julian Paul Hawkins a pris le nom de… Julian Assange, car il fait partie de la mouvance extropienne. «C’est une excellente expression de l’auto-transformation, selon Tom Morrow, un avocat de la Silicon Valley, c’est comme ça que je me change. Nous choisissons également des noms descriptifs, ce qui est une caractéristique qu’on partage avec les Quakers: ils ont souvent nommé leurs enfants avec des noms descriptifs comme Felicity ou Charity. Vous voyez ce même trait chez les extropiens. Ils tiennent tellement à leurs valeurs qu’ils veulent leur être associés de manière plus évidente encore. » Reste qu’on risque rapidement de se retrouver avec une inflation de Top, de Best et de faire le plein de Super (Didier, si tu nous lis!).

Un numéro de la revue Extropy que publiaient Max More and Tom Morrow à leurs débuts proposait un nouveau système de datation pour remplacer le calendrier chrétien. Pourquoi les extropiens – principalement athées et agnostiques – devraient-ils être forcés d’utiliser un système basé sur la naissance du Christ? Ils proposaient donc de partir du Novum Organum de Francis Bacon, le livre qui en 1620 énonçait la méthode scientifique moderne, auquel cas 2021 serait 401 PNO (post Novum Organum)? Avec les noms, les extropiens remettaient une tradition amérindienne au goût du jour et ils réinventaient l’Hégire et le calendrier révolutionnaire, avec pas mal de siècles de retard. Y a donc du niveau chez ces pieds nickelés du transhumanisme.

La Silicon Valley est un cauchemar immobilier. Les loyers y sont les plus chers du monde
après Hong Kong.

Plus sérieusement, ces technoprophètes semblent aimantés par la Silicon Valley, le foyer de nombreuses innovations technologiques et des GAFAM dont les gros actionnaires font partie des plus gigantesques fortunes mondiales que les médias nous présentent très régulièrement comme des modèles de réussite sociale.

La société Calico a été lancée par Google dans le but de Tuer la mort, ce qui donne l’occasion à Larry Page d’épater la galerie dans une interview avec Times Magazine: « Est-ce que les gens se concentrent sur les choses importantes? Si vous parvenez à guérir le cancer, vous allez ajouter environ trois ans à l’espérance de vie humaine… Nous pensons tous que guérir le cancer est le graal qui va totalement changer la face du monde. Mais si vous prenez un peu de recul, vous réalisez que certes, il y a énormément de personnes qui meurent tragiquement du cancer, et c’est malheureux, mais au final guérir le cancer n’est peut-être pas un si grand pas en avant que cela. » Larry Page qui ne se revendique pourtant pas extropien révèle l’état d’esprit paradoxal de ces ultra-riches, blasés et revenus de tout sauf de leur supériorité intellectuelle, qui pensent avoir trouvé dans la recherche sur l’immortalité une manière de se donner le grand frisson en rivalisant avec la nature ou plus exactement en palliant à ses imperfections. Mais c’est surtout d’une stupidité puérile :  le cancer est un des nombreux soucis qui assombrissent la vie de centaines de millions d’humains pour qui l’immortalité n’est qu’une fantaisie d’Highlander.

Ex Machina, un huis-clos glaçant qui joue diaboliquement bien sur la singularité.

Larry Page n’a tout simplement aucune envie d’aider l’humanité. Il ne fait que l’utiliser pour continuer à accroitre sa propre fortune. La vie prolongée le concerne sans doute beaucoup plus: pourquoi en effet être devenu si exceptionnel pour finalement être comme tout le monde devant la mort? Ce serait ballot de ne pas utiliser tout ce pognon pour ne pas durer plus longtemps? C’est un vieux rêve de milliardaire. Il s’agit dans cette version 4.0 de faire de l’homme un terrain d’expérimentation pour les technologies NBIC : nanotechnologies (N), la biologie (B), l’informatique (I) et les sciences cognitives (intelligence artificielle et sciences du cerveau) (C): l’homme est en perpétuelle évolution, perfectible et modifiable par lui-même. Ray Kurzweil, le « pape » du transhumanisme, dirige la Singularity University qui forme les spécialistes des NBIC. La singularité devrait selon lui être atteinte vers 2045, de là se développer exponentiellement et résoudre tous nos petits problèmes de tuyauterie. Et l’argent de Google est derrière tout ça.

– Il m’appelait ma puce et honnêtement, au début
je trouvais sympa. Puis quand il a commencé à vouloir me faire l’amour dans un scanner, j’ai pris un amant du côté de la machine à café.

Sergey Brin, l’autre fondateur de Google, est lui aussi versé dans le transhumanisme. Lors d’un colloque sur les secrets de la longévité, sa femme Nicole Shanahan raconte avoir reçu la veille un coup de fil de son compagnon en panique.  Il lui aurait dit qu’il était en train de lire Homo Deus, le dernier essai de Yuval Noah Harari (auteur de Sapiens), dans lequel sa mort serait annoncée page 28. « Ta mort à toi? », lui demande la gentille Nicole. « Oui, la mienne », insiste Sergey Brin. Dans Homo Deus, Harari affirme simplement que Google ne résoudra pas la mort avant le décès de ses deux cofondateurs, Larry Page et… Sergey Brin… Pas de commentaire. Allez une dernière!

« La mort me met vraiment en colère, elle n’a aucun sens. » Larry Ellison a aujourd’hui pas loin de 77 ans et n’a toujours pas lu les stoïciens. Sa société d’informatique Oracle l’a hissé dans le top 5 des milliardaires américains et lui permet de financer des recherches sur le prolongement de la vie. La sienne est une série d’acquisitions de voitures, d’oeuvres japonaises, d’avions, de yachts, de maisons, de quartiers entiers de Malibu et Lake Tahoe, d’une ile à Hawai. Pas sûr non plus que cette vie d’accumulation ait un sens.

Le moment du transfert neuro-processeur n’est pas le moment le plus cool du transhumanisme.

Pour l’historien de la technologie Andrew Russell, les rêves transhumanistes sont le reflet d’une «immaturité» propre à la Silicon Valley. « Beaucoup d’entrepreneurs y vivent déconnectés des réalités. Ils préfèrent se réfugier dans l’utopie et la science-fiction, voire quitter la Terre et ses habitants pour de bon, plutôt que d’en prendre soin ici et maintenant. »

Pas étonnant que des petits futés comme Max More aient quitté le vieux continent pessimiste mais réaliste pour un nouveau monde où l’optimisme reste une valeur chez ceux qui en ont les moyens mais où aussi la mégalomanie est souvent vue comme une qualité. « L’innovation technologique profonde nous excite plutôt qu’elle ne nous effraie. Nous accueillons le changement, élargissons nos horizons, explorons de nouveaux territoires avec audace et inventivité. Nous favorisons le développement prudent de technologies puissantes, mais nous ne freinerons pas les progrès évolutifs ni ne grimacerons devant l’inconnu. Considérant que la timidité et la stagnation sont indignes de nous, nous choisissons d’avancer vaillamment vers l’avenir. Les extropiens préfèrent donc aller de l’avant en se réjouissant du choc futur plutôt que de stagner ou de revenir de manière ignoble au primitivisme. L’utilisation intelligente de la biotechnologie, de la nanotechnologie, de l’espace et d’autres technologies, en conjonction avec un système de marché libre, peut éliminer la pénurie de ressources naturelles et diminuer les pressions sur l’environnement. »

Si vous ne savez pas quoi faire de votre argent, le Timeship Building capote sérieusement au niveau financier. Il devait à l’origine coûter dans les 200 millions de dollars en est actuellement à 500 mais la première pierre du bâtiment vit toujours chez sa mère.

En 2011, soit 16 ans après la publication des Principes extropiens dont est tiré l’extrait ci-dessus Max More devient le directeur d’Alcor Life Extension Foundation qui cryogénise des corps (plus de 200 000 dollars) et des têtes (plus de 80 000 dollars) en espérant pouvoir les décongeler quand la médecine aura fait les progrès nécessaire pour les soigner. « La cryogénie est une ambulance vers le futur », affirme sans rire le site web d’Alcor. 181 «patients » (décidément on ne manque pas d’humour noir chez Alcor) reposent ainsi dans un bain d’azote. Le financement de la fondation est assuré par les polices d’assurance-vie de ses membres mais ce n’est peut-être pas uniquement l’argent qui motive ceux qui s’occupent du fonctionnement de la structure. Il y a une confiance absolue dans le projet Alcor et une foi carrément béate dans le progrès technique. Les transhumanistes croient que la singularité, le moment où l’IA dépassera l’intelligence humaine, n’est qu’une question d’années. Ils oublient de dire que c’est aussi une question de moyens financiers. Mais les fonds sont là car le narcissisme des milliardaires transhumanistes les prend à leur propre piège, parfois dressé par d’habiles communicants prophètes. Qui se prend véritablement au jeu de la mort repoussée? Mille ans? L’éternité? Et pour quoi faire? Pour aller où? Continuer à faire du bizness? A asservir les internautes par des services à l’utilité douteuse? 

En 2017, la Singularity University a inauguré un chapitre à Singapour, tout particulièrement orienté vers l’intelligence artificielle. L’enjeu est double. Pour l’entrepreneur Peter Diamandis, la Singularity University est porteuse de solutions pour améliorer les conditions de vie sur une planète où les individus seront de plus en plus nombreux. La vision de Ray Kurzweil, l’intello, semble plus radicale : sa foi en la « singularité technologique » lui fait dire que l’intelligence artificielle conduira à un changement « abrupt et irrévocable » dans la civilisation humaine.

Le projet de Ray Kurzweil, le « pape » du transhumanisme employé un temps par Google, n’est pas en fait de conserver la vie sous la forme que nous lui connaissons car un accident est si vite arrivé. Son projet est bien plutôt de dématérialiser l’humain et de le faire exister dans une réalité virtuelle mondialement connectée. L’homme et la machine ne feraient plus qu’un comme dans Transcendance. En fait, Elon Musk (et il n’est semble-t-il pas le seul) pense que nous vivons déjà dans un programme virtuel imaginé par des intelligences supérieures. C’est Matrix mais en vrai. 

La réalité tangible, c’est que les GAFAM & Cie ont rapporté énormément d’argent à d’ingénieux hommes d’affaires, des bidouilleurs d’algorithmes et des manipulateurs de foules consommatrices, avec le sens du business et la soif du monopole. Richissimes, ces gens ont tout ce qu’on peut désirer de matériel sur Terre, et notamment des terres de rêves qu’il achètent à coups de millions de dollars pour s’isoler et vivre entre eux, une idée vieille comme le monde des quartiers chics. Et pour 500 000 dollars, Elon Musk leur propose un voyage à risques jusqu’à Mars pour 2024. Et Space X ne manque pas de clients.

Mais en plus de se tirer la bourre pour savoir qui aura la plus grosse, les méga fortunes veulent le pouvoir, un pouvoir indépendant de l’État qui émane du peuple et donc du plus grand nombre. En dehors de chiffres d’affaires qui dépassent le PIB de pays de moyenne taille, les multinationales font leurs propres lois et cherchent par tous les moyens à s’affranchir du droit commun et de l’impôt. Cet état d’apesanteur au-dessus des nations se traduit par une pratique maladive de l’évasion fiscale, un joli terme pour cette avarice pathologique qui consiste à refuser de payer son dû à la société des hommes. Imaginez un repas où vous quitteriez la table en courant au moment de l’addition pour justement la laisser à ceux avec qui vous mangiez alors que vous avez les moyens d’acheter le restaurant. Faut-il avoir la manie de la sécession pour faire ce genre de tours de passe-passe financiers…

– Ce con de metteur en page humain a oublié le cadre de ma photo. P’tain, faut penser à tout à leur place.

Alors quand on en arrive au lot sanitaire du commun des mortels (vieillissement, maladie et décès), il n’est pas très étonnant que ces mêmes milliardaires se rebiffent contre leur condition humaine. Et ils ont beau nous assurer qu’ils sont les pionniers et que tout le monde pourra en profiter à leur suite quand les prix baisseront, ils veulent là encore être au-dessus du lot. La cryogénisation attend ceux qui sont nés trop tôt comme on vient de le voir mais qui partent avec une promesse qu’on leur fait: celle de revenir. Pour les autres transhumanistes, c’est la promesse de ne jamais partir, de ne plus vieillir, d’être toujours augmentés et réparés par des nanotechnologies implantées dans leur corps ou même de devenir un cerveau transplanté dans une machine invincible, ubique et duplicable à l’infini, une fiction posthumaine que Johnny Depp a déjà vécu pour nous.

Cette foi immodérée dans les capacités exponentielles de la technique peut prêter à rire surtout quand la plupart des transhumanistes se disent athées et matérialistes. Les lois de Moore rendent démesurément optimistes ceux qui, pour l’instant, ont construit leur fortune sur elle. Mais si la machine calcule plus vite que nous, elle n’en est pas plus intelligente pour autant. La vitesse n’est pas un critère valable sauf pour ces gens victimes de leur hubris qui sont dans une course poursuite contre la mort. Les magnats de l’informatique multiplient les promesses mais la date de la singularité est régulièrement reportée. Les annonces transhumanistes maintiennent elle aussi le suspense: on avance dans les prothèses humaines et les implants sur les animaux. Pourtant personne n’a été foutu de trouver un remède valable contre le SARS-COV2. Et les recherches sur le cerveau s’appuient sur des modèles assez simplistes : l’imagerie corticale ne va nulle part sans sciences humaines dignes de ce nom. 


Natasha Vita-More, nommée par le NewYork Times « le première femme transhumaniste philosophe » se nomme en réalité Nancy Clark. C’est un peu comme s’appeler Christophe Martin quand on est le plus brillant intellectuel de sa génération spontanée.

C’est d’ailleurs ce qui manque cruellement dans la formation de tous ces milliardaires immergés dans les mathématiques et les algorithmes. Des notions élémentaires de sciences humaines et d’économie écologique, un brin de philosophie, pour les aider à comprendre l’humain sur des modèles un peu plus élaborés que leurs schémas béhavioristes et leurs mythes de geeks angoissés. Il leur faudrait apprendre à vivre avant de s’imaginer qu’ils vont pouvoir tuer la mort

Alors quand on parle d’éthique à la Silicon Valley, on est en droit de sourire. Car pas plus que de morale, ces libertariens ne se préoccupent véritablement de social ni d’environnement. C’est faire la course en tête qui les intéresse. Accessoirement, ils font dans le cirque caritatif à grand renfort de publicité alors que leur mode de vie dispendieux nous tue car la dématérialisation n’a d’immatériel que le nom: l’ordinateur, c’est avant tout de la quincaillerie, du stockage et de l’énergie dispersée. Ces ploutocrates d’un nouveau genre ne diffèrent pas fondamentalement des nobles d’antan: ils veulent simplement vivre eux-mêmes leur propre postérité. Pour cela, il leur faut échapper à leur humanité, sur un plan quantitatif (constituer une oligarchie technophile qui leur tient lieu d’intelligence collective) et sur le plan qualitatif (échapper à leur destin biologique par un transfert vers une technologie reproductible). Ils cherchent à fuir leur condition périssable comme ils échappent à l’impôt et s’affranchissent des lois internationales. Une alchimie 4.0.

Laurent Alexandre annonçait en 2012 à ceux qui l’écoutaient que certains allaient vivre 1000 ans. C’est aussi le nombre d’années qu’Hitler annonçait à son Reich. Les sādhu rejoignent le cosmos éternel et les Nobles savent que leur nom à rallonge leur survivra. Tout ce petit monde pète plus haut que son cul et manque cruellement de dérision.

Tout le reste n’est que roture et déconfiture. A la revoyure!

Pour aller plus loin:

Une visite d’Alcor avec Max More, un très bon article du Temps très détaillé de 2018.

https://www.letemps.ch/societe/cryogenisation-lantichambre-limmortalite

Une interview très verbeuse de Max More et de 2010 qui montre que l’extropien est avant tout un philosophe spéculateur libertarien techno-fétichiste délirant qui invente l’eau chaude tous les jours.

https://laspirale.org/texte-305-max-more-essential-transhumanism.html

Un article pour le moins ironique sur les extropiens mais en anglais:

https://www.wired.com/1994/10/extropians

J’ai mis la main sur la traduction:

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