P18 – De l’insupportable cruauté au talent exclusif

Violence, cruauté et persécution… Guyard n’y va pas par quatre chemins pour décrire les relations de service qui dérapent. Mais c’est justement là qu’une fois encore la théorie de la médiation apporte un éclairage vraiment nouveau.

sur la piste d’Hubert Guyard (4ème partie) P18

La position de géniteur oblige à user d’une certaine pression sur le petit pour le mettre au monde, l’éduquer et le mettre au pas. Ça ne se fait pas toujours aux forceps mais le dominé peut ressentir de la violence à être mené ou malmené justement. La mère ourse n’est sans doute pas toute douceur avec ses oursons: élever comporte toujours une part de brutalité destinée à obliger le petit récalcitrant à se soumettre à l’ordre naturel des choses. L’éducation des jeunes animaux tient du dressage et celle des gamins s’y assimile parfois: obliger un môme à ne pas traverser n’importe où et à donner la main dans la rue peut être ressenti par celui-ci comme une oppression, pas forcément injuste parce que justifiée, mais comme une coercition tout de même, c’est à dire une contrainte. 

Cette fermeté, exercée par la force physique, est une violence: elle est nécessaire à l’enfant qu’on ne peut tout de même pas laisser tout découvrir par lui-même. Elle est sans doute aussi nécessaire pour empêcher le mauvais sujet de spolier son prochain ou de nuire au bien public. En société, chacun est responsable d’un Office, c’est à dire d’un ensemble de services à assurer. Pour la plupart d’entre nous, l’essentiel de nos obligations ne prend pas un caractère de domination et de soumission. La bonne entente sera fonction de la qualification bien assumée.

Guyard illustre le respect et l’équilibre des responsabilités avec la relation professeur-étudiant. Le professeur est supposé remplir un certain rôle (savoir, enseignement, réponses aux questions, préparation des examens, corrections, oraux, rendez-vous, dialogue avec les étudiants). Ces offices sont des devoirs. L’étudiant en a aussi (assiduité, écoute, étude, questions, examen). Ces offices-là s’opposent tout en répondant à ceux du professeur. 

Si chacun assume ses responsabilités, l’échange est équilibré. La qualification du professeur est reconnue par l’étudiant qui est lui-même reconnu dans son statut et considéré comme un apprenant ayant droit à certains égard, notamment celui de ne pas savoir.

Il en va de même de la relation vendeur/client, musicien/auditeur, journaliste/lecteur, jedi/padawan, hôte/invité, guide/touriste, politique/électeur, enquêteur/témoin, avocat/prévenu, comédien/spectateur. Dans ce dernier cas par exemple, la qualification du comédien contraint le spectateur à la concentration, ou tout au moins au silence, voire au rire et même aux applaudissements. Ce moment sans intervention du spectateur oblige l’acteur à être bon pour capter son attention. C’est un échange de bons procédés. Chacun doit se montrer à la hauteur de son Office pour écarter le conflit qui pourrait naitre d’un non-respect de l‘accord tacite passé entre les deux parties.

La relation médecin/patient a ainsi considérablement évolué au fil des ans même si les mandarins sévissent encore dans les services. Mais d’une manière générale, il entre aujourd’hui dans les attributions des spécialistes le devoir d’expliquer simplement le diagnostic et le pronostic au malade et à ses proches. Les décisions importantes sont prises conjointement: le corps médical consulte le corps en souffrance avant d’opérer. En retour, le patient s’en remet à l’expert.

La déontologie nie donc dialectiquement le rapport dominant-dominé: on ne peut pas parler de soumission puisque les responsabilités se définissent mutuellement: les rôles se répartissent et du respect des frontières implicitement définies nait la dignité réciproque. La perte de la dignité résulte de la négation de la compétence de l’autre par l’une des parties. 

La responsabilité est d’autant plus forte que la spécialisation est affirmée mais elle ne peut être mise en cause sans conflit: jugé indigne, le responsable s’indigne et on entre alors dans le rapport de forces, le conflit ouvert et la dispute.

Devant le talent du spécialiste, la contestation potentielle disparait. Je m’efface chapeau bas. Je salue l’artiste, l’orateur ou le professionnel. Meilleur il est, moindre est la concurrence. Si, ici, je sais ce que je dis, vous avez tendance à ne pas la ramener. Que je faiblisse un peu et vous voilà en plein doute, prêt à zapper ou à critiquer ma prestation. Satisfait ou remboursé sauf qu’ici, c’est gratuit. Ma charge est héroïque, vous n’êtes pas plus mon obligé que je ne suis le vôtre, même si je ne cherche pas à abuser de la confiance que vous me faites en me lisant. Il existe entre nous une relation de confiance, un accord tacite par lequel je m’engage à vous enseigner ce que je sais et vous faites un effort pour comprendre ce que je vous raconte. Vous m’accordez du crédit, je vous offre mon talent didactique. Je ne me pose pas en génie parce que je cite volontiers mes sources et en retour, vous consacrez du temps et de l’énergie à me suivre.

La « persécution » commence avec la rupture d’un contrat, le non-respect d’une attente. Le terme est fort mais il y a effectivement agression, non-respect du partage des responsabilités, rupture de la frontière entre Offices.

Si l’apprenant devient l’enseignant, les rôles s’inversent. Dans le cadre d’un exposé, c’est tolérable mais si un élève doit ré-expliquer ce que le professeur vient de dire, cela crée un malaise, suggère l’incompétence de celui dont la qualification est alors remise en cause. 

Essayez d’apprendre son travail à un toubib et dites adieu à votre consultation. Le terme même de consultation est un euphémisme. A titre consultatif signifie d’habitude que la décision revient à un autre que l’expert. Or, en médecine, dans quelle mesure la décision revient-elle au patient?

La qualification s’oppose donc à un rapport de forces naturel mais l’hostilité peut croitre en cas de concurrence. 

Quand je suis pris en défaut sur une règle de grammaire, le prof de français que je reste s’agace et cherche à trouver une raison à son erreur: les typographes ont inventé la coquille pour ne pas parler d’erreur par inadvertance ou par ignorance. Je sais aussi reconnaitre que je me suis planté pour éviter la confrontation quand elle est inutile ou perdue d’avance. Cela revient à désamorcer le conflit. J’endosse la responsabilité de la couille et le tour est joué par un autant pour moi magnanime.

La remise en cause est d’autant plus cruelle pour celui qui la subit qu’il est établi comme spécialiste et sûr de son fait. A l’inverse lorsque la concurrence est avérée, la défaite est acceptable. 

L’Institué constitue donc une négation de la relation naturelle de brutalité et de concurrence: il la remplace par une tension structurale entre Offices. L’analyse de la génitalité désamorce la violence initiale, la pression que l’animal exerce sur sa progéniture pour justement l’élever et lui apprendre. Ce qui pourrait ressembler à de la cruauté est nié par la Loi qui n’est pas une persécution mais une coercition consentie. Le pouvoir que confère la Loi s’oppose à celui d’autrui mais l’absence d’abus le rend légal et non-contestable. Celui qui fait autorité (le spécialiste ou l’expert) s’autorise par sa qualification. Un chef qui sait décider, un plombier qui connait son affaire et un amant qui excelle en caresses acquiert la reconnaissance d’autrui.

En situation, l’Office s’aménage en charge. Le chargé de mission est censé assurer le service qui lui échoit dans une situation donnée. Le talent de l’un exclut l’intervention de l’autre et le met dans une position subie mais acceptable.

Winston Wolfe (alias Harvey Keitel) dans Pulp Fiction, un professionnel chargé de résoudre les situations désespérées. 

On pourrait comparer l’Office à une boite à outils qui recèle un nombre limité d’instruments qui peuvent résoudre un nombre illimité de problèmes. La boite à outils s’oppose toujours potentiellement à la boite à couture, à la trousse de toilette, à la batterie de cuisine. Selon la situation, c’est tel ou tel instrument, ou combinaison d’instruments qui sera en charge. Devant un cas de figure vraiment inédit, les différentes boites peuvent entrer en compétition ou être complémentaires.

Que sa compétence se révèle insuffisante et le spécialiste devient indigne de sa fonction. Le génie lui ne souffre d’aucune concurrence. L’étudiant qui n’écoute pas et bavarde en cours faillit à son devoir et l’enseignant interprétera cette violence vis à vis de la convention collective qui veut que lorsqu’une personne prend la parole, on l’écoute en présumant qu’il a quelque chose à dire. Mais si l’enseignant n’a pas préparé son cours et ne fait que monopoliser la parole sans apporter d’information intéressante, l’étudiant est en droit de se sentir floué. Il y a alors abus de pouvoir, c’est à dire une violence par manque de spécialisation.

Je pense que c’est ainsi qu’il faut comprendre « la cruauté horrible » que serait la qualification abusive qui devient persécutrice quand elle tend à réduire l’Office qui lui est opposé. Le garagiste vous dépossède pour un temps de votre véhicule mais reconnaissez que vous n’en êtes pas mécontent car c’est lui le spécialiste. Si vous n’en n’êtes pas certain, changez de garage! Mais face à l’expertise (onéreuse!) du mécanicien, vous êtes réduit à l’impuissance: lui seul sait et fait de vous un mineur.

La soumission doit être consentie pour devenir une approbation et une subordination. C’est toute la différence entre la fermeté acceptée et l’abus de pouvoir. Si la contrainte fait l’objet d’un accord, le pouvoir exercé ne provoque pas de réaction contraire mais une obéissance consentie par contrat de confiance. Dans cette relation de subordination, dirigeant et subordonné ont chacun une charge. Le professeur a le devoir d’intéresser son auditoire par la qualité de son expertise et l’étudiant a l’obligation de le laisser dérouler sa pensée et exposer ses idées avant d’éventuellement poser des questions ou contredire ses affirmations. Le garagiste a le devoir de réparer le moteur et le propriétaire de la voiture celui de rémunérer ce savoir-faire, marque fiduciaire de sa reconnaissance.

Si la soumission est arrachée par la force ou la terreur, la violence peut se retourner contre le dominant. Un jour ou l’autre, l’équilibre des forces en présence peut se renverser. Que le professeur fasse acte d’autoritarisme en engueulant l’étudiant contestataire ou en le mettant à la porte et la classe jusque-là muette risque bien de s’agiter. La cruauté, somme toute assez naturelle, du dominant est pourtant déplacée dans le cadre d‘un cours où une certaine bienveillance est de rigueur: on n’enseigne pas sans adhésion du public, on n’apprend pas bien sous la contrainte et contre son gré. Le consentement et la motivation font partie du contrat d’apprentissage. Le conflit ouvert ne facilite pas l’échange et si chacun campe sur ses positions, rien ne passe entre les protagonistes.

Le conflit au sein de l’Institué se résout en situation par l’exclusivité du talent à moins que la collaboration soit nécessaire. S’il faut déplacer un objet lourd, le plus fort des deux s’y colle. Le moins costaud ne trouvera rien à y redire. Mais les deux efforts conjoints peuvent être nécessaires. A l’hercule de le reconnaitre pour éviter le tour de rein et au colibri de prendre sa part de fardeau. La bonne répartition des responsabilités est le facteur de l’équilibre social. Mais là, j’empiète un peu trop sur le prochain chapitre. Peut-être même, l’ai-je déjà fait.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!