P19 – De la grégarité à la mission par procuration

La France ne manque pas de spécialistes mais traverse une crise des compétences. Les uns sont à contre-emploi, les autres s’emparent de tous les mandats.

sur la piste d’Hubert Guyard (4ème partie) P19

La grégarité est la tendance instinctive qui pousse des individus d’une même espèce à se rassembler et à adopter un même comportement. Je ne vous fais pas un dessin: l’idée du mouton suffira. Il n’y a aucun jugement de valeur là-dessous car le mimétisme est l’outil du développement de l’enfant. C’est en adoptant le comportement de ses parents que le petit d’homme apprend à marcher, à se nourrir ou à parler. Si l’instinct grégaire prend une connotation péjorative, c’est parce qu’à l’instar du panurgisme, il est mal vu dans une société libérale et individualiste où le libre-arbitre est le maitre-mot d’une philosophie souvent hors-sol qui ne s’enracine dans aucune observation sociale solide. Cependant comme Emmanuel Todd l’a récemment fait remarquer, les élites sont formatées et par conséquent prêtes à suivre le troupeau tout en croyant le mener.

Toujours est-il que la théorie de la médiation pose, grâce à son modèle dialectique, que l’humain fuit spontanément la grégarité. C’est la phase ethnique de l’Institué, ce que Guyard appelle l’établissement. Gagnepain parlait plutôt de rôle ou de métier. Peu importe en fait. Il s’agit simplement de comprendre que l’homme porte en lui la partition des devoirs. Cette capacité structurale s’exerce obligatoirement dans une situation. Le sujet s’investit alors dans une mission contextualisée qu’il accomplit pour les autres. La « souveraineté partageable » dont parle Guyard, c’est justement pour dire que cette indépendance qui permet de choisir son destin, se divise en missions ou en parties (plus latiniste, Gagnepain parlait de ministères).

Voici la liste des ministères au 31 mai 2019: l’industrie a disparu et pour cause. En 2012, Arnaud Montebourg était ministre du redressement productif

Un gouvernement se voit confier la mission globale de gérer un pays et ce mandat général est réparti en ministère. Chaque portefeuille correspond à un champ d’action et lorsque Guyard mentionne la dynamique procurative, c’est pour insister sur le caractère interactif et contextuel de cette convention. Les remaniements ministériels sont parfois l’occasion de fusions ou de scissions des parties, de redistribution des mandats.

Plus simplement, pour organiser une fête à plusieurs, on établit sur le papier les contours des établissements, des rôles si vous préférez: invitations, décoration, mise en place, intendance, cuisine, service, accueil, musique, ménage. Admettons que vous soyez trois. Il va falloir prendre en charge plus qu’un seul rôle mais vous allez probablement vous retrouver à trois pour les invitations et pour le ménage. Établissement et partie ne correspondent donc pas. A l’indépendance des rôles répond la délégation en ministère ou en mission et vous remarquerez que ces deux derniers termes sont synonymes.

L’une des difficultés qu’on rencontre fréquemment dans le modèle de la Personne, comme sur les autres plans d’ailleurs, c’est la confusion toujours possible entre les axes. Ici par exemple, entre spécialisation et délégation, entre la charge et la partie, il me faut toujours être bien vigilant pour bien distinguer les deux. J’ai d’ailleurs un peu mélangé les deux axes au chapitre précédent. 

Et tout le talent d’Hubert Guyard est justement d’avoir trouvé les formule « un talent par exclusivité » et « une mission par procuration » pour clarifiercette différence car en situation, spécialiste et délégué se recoupent sans pour autant se confondre. L’expert peut ainsi être cantonné à sa partie consultative quand la décision peut d’un autre côté revenir à un ministre en charge du dossier sans spécialité en la matière mais investi par le groupe pour le gérer.

La concentration des pouvoirs par la technocratie dans la Vème république française procède justement de la fusion des axes: ce sont trop souvent les mêmes experts (ou prétendu tels) qui se répartissent les missions en fonction de ce qu’ils savent faire (ou prétendent savoir faire) et non en fonction de la tâche à accomplir. Plus récemment, les politiques se font conseiller par des lobbyistes et on voit le résultat. Comme Karl Polanyi le disait, l’économie ne peut être désencastrée de la vie sociale sans envahir tout le champ et réduire la partie politique comme peau de chagrin.Dans le « Grand Débat », l’énarque Macron a-t-il écouté ce que lui disent les spécialistes et ceux qui connaissent le terrain? Ne lui a-t-on pas assez répété que la question sociale et la question écologique sont liées, que l’économie ne peut être dissociée de la politique mais qu’il ne faut pas systématiquement la lier aux finances qui, elles, ne doivent pas se développer sans économie réelle sans risque de bulles, que l’agriculture et l’écologie ne peuvent se répartir en deux ministères distincts contrairement à ce que la FNSEA les producteurs de phytosanitaires préconisent, que gouverner, ce n’est pas administrer une start up nation et que dans service public, il y a justement service public et non oligarchie. Quand Guyard écrit: cette dynamique procurative atteint son terme quand le sort de tous dépend de la mission d’un seul, il souligne bien le caractère personnel que peut prendre le pouvoir, personnel et un tant soit peu paranoïaque.

L’éducation nationale souffre quant à elle du syndrome inverse de la tendance de la valse des étiquettes dans l’#hégétique: alors que le monde bouge à toute vitesse, la répartition en disciplines évolue finalement assez peu au fil des décennies. Les compétences réclamées deviennent de plus en plus pointues mais les matières gardent grosso modo les mêmes étiquettes: français, histoire-géographie, mathématiques, langues vivantes, économie et sciences sociales, technologie, SVT, physique-chimie… Mon titre complet d’enseignant est formateur en français, culture générale et communication. Mais je fais continuellement de l’histoire, des sciences humaines et sociales et de la philosophie, en plus de la grammaire et de la littérature, bref un joyeux bricolage de fortune. Personnellement, ça me va mais je ne suis pas sûr que tout le monde s’y retrouve. Il me parait évident qu’une redistribution disciplinaire s’impose pour que nous puissions faire face à la crise des compétences qui fait rage à l’école mais que la rédaction des programmes scolaires soit confiée à des bureaucrates en fin de carrière me laisse songeur quand à l’issue de ce cours.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!