H13 – Cirque et Fanfares: que dit la théorie de la médiation?

Les jeux du cirque et de la politique sont des mascarades. Profitons donc de Cirque et fanfares pour mettre les deux en parallèles. En avant la critique!

anthropochroniques H 13

Pour les non-Dolois, disons simplement que Cirque et fanfares est un festival de rue qui se déroule dans le centre-ville de Dole durant les deux-tiers du week-end de Pentecôte. Comme son nom l’indique, on y fait vrombir les cuivres et contorsionner les corps. On s’y presse pour ne pas très bien voir et communier à l’unisson par milliers.

Communions pour la Pentecôte !

Commençons donc par l’aspect sociologique de la question. Cirque et fanfares est un moment d’appropriation totale de la rue par le piéton, invasion devrais-je dire. On y circule à pied en jouant des épaules et on s’attroupe volontiers pour assister au spectacle ou mieux voir le concert. Avec les arts de la rue, il faut oublier le confort du fauteuil. Le premier arrivé est le mieux loti. Derrière, ça relève du placement à l’intérieur d’une bétaillère. Y a pas de classe sociale qui vaille, pas de laisser-passer qui tienne (sinon pour le coin VIP tout de même). C’est plutôt égalitaire mais pas forcément équitable: malheur aux petits gabarits ou aux lombaires fragiles! On ne peut pas s’en plaindre: le spectacle est gratuit. Enfin… il est financé par nos impôts et la gratuité n’est qu’apparente. Mais il permet aux commerçants et aux limonadiers de faire de la tune et quand ceux-là se taisent, c’est un peu de paix gagnée sur le développement du râle.

De la râlerie, il y en a pourtant justement à cause de cette absence de places délimitée. Le premier arrivé ne sera pas nécessairement le mieux placé car l’espace dévolu au public est assez mouvement. Aux premières loges un quart d’heure avant le début, vous pouvez vous retrouver derrière un mec gonflé qui débarque à la dernière minute pour poser son cul sur vos espadrilles. Ça ne se fait pas et pourtant samedi 8 juin, place de la mairie, vers 17h15, pour un spectacle belge, j’ai vu un type d’une soixantaine d’année s’installer tout devant deux jeunes femmes sans rien demander avec cet air des gens qui savent qu’ils commettent une infraction à la bonne conduite et qui portent sur leur gueule ce « je vous emmerde » qui rendrait violent. Dans ce cas, seule la pression du groupe peut déloger le gêneur. C’est arrivé ailleurs avec des spectateurs qui voulaient rester debout et qui se sont fait conspuer par le public assis derrière. Sans service d’ordre et donc sans personne à qui se plaindre, c’est la loi du plus fort qui prévaut, en prestance ou en nombre.

Il est toujours intéressant de voir comment nos édiles s’approprient l’évènement. Bobines en vignette sous l’édito de la brochure, speech vaseux d’autopromotion à l’ouverture, à la clôture, pique-nique républicain décontracté, photos sur les réseaux sociaux et parade bien en vue. En même temps, on ne comprendrait pas que monsieur le maire ou son député de mentor soient absents des réjouissances. Et pourtant on pourrait aussi bien se passer d’eux!

Mais un tel festival n’a rien d’un carnaval: les masques n’y tombent pas, on ne s’y dévoie pas à couvert et les élus y exposent leur statut en faisant semblant pour une fois de se mêler à la foule qu’ils n’ont, semble-t-il, pas à redouter en ces jours de liesse collective où il serait malvenu de jouer les trouble-fête en gilets jaunes ou de se faire exploser en ceinture d’explosifs. Perturber un tel moment choral relèverait au pire du geste iconoclaste, au mieux de la faute de goût. On ne gâche pas la fête, merde quoi! Un tel rassemblement dépasse les clivages.

On y accepte l’étranger, le migrant, l’intermittent, le Kosovar, le précaire, le nomade, le forain, le pauvre, la plèbe, le non-productif, le chômeur, la musique tsigane et klezmer sans oublier de faire participer la population parce que la société du spectacle de Guy Debord a quand même fait son effet et même son mauvais effet sur la bonne conscience, et qu’on ne peut jouer la carte de la diversion, sans une patine culturelle partout et par tous.

Mais même la participation populaire est encadrée, entrainée et orchestrée pour la performance soit présentable. Je vous l’ai dit plus haut: un festival à l’occidental n’est pas un charivari improvisé et total, une mascarade au vrai sens du terme. Les rôles y restent bien définis.

Sous couvert d’être ensemble, le projet choral masque les schismes sociaux autant qu’il les matérialise. On se côtoie autant qu’on se toise. Vous observerez le regroupement de notables dans le carré réservé aux photographes et aux huiles lors de la cérémonie d’ouverture. C’est toujours criant de distinction! Les politiques présents travaillent plus que vous ne le croyez dans ces manifestations festives et c’est tant mieux parce que franchement, si c’était ça faire la fête pour eux, on aurait toutes les raisons de les plaindre. La bourgeoisie ne se lâche pas en public, c’est tout! Sur l’espace public, elle est en représentation. Regardez comment les tenues des officiels sont faussement décontractées et comment mesdames ont fait toilette.

Quand le financement d’un tel festival n’est pas directement municipal, les crédits sont arrachés de haute lutte au département ou mieux à la région par un élu dévoué à la cause. Au final, c’est toujours de l’argent public, où qu’on le prenne. Mais la municipalité aimerait qu’on le prenne comme un cadeau de la part de… la municipalité qui s’est mise en quatre pour nous offrir un tel festival. C’est d’ailleurs l’équipe municipale qui sert l’apéro payé par les deniers publics lors des verres de l’amitié. On est en province quand même! Ça ne passe sans doute pas comme ça à Neuilly ou à Chantilly.

On reviendra dans un autre article sur la question du prestige en faisant un long détour par les thèses de Marshall Sahlins sur l’économie dans les sociétés primitives pour en faire un parallèle avec nos fonctionnements municipaux. 

Ces gros efforts consentis (notre argent) apporte de la notoriété à Dole, une reconnaissance qui rejaillit par ruissellement sur ceux qui représentent la cité Pasteur qui lui-même s’est vu récupérer son renom à des fins de publicité par Dole qui l’a vu naitre mais guère plus. 

Doit-on prendre ombrage de tout ce barnum comme de vieux fâcheux qui crachent sur la musique bon marché et le cirque à gogos? C’est pas interdit de garder un oeil critique, non pas sur la qualité des prestations (on laisse ça aux votes qui ne sert à rien!), mais sur la nature même d’un tel évènement. Le boycotter? C’est pas interdit de bivouaquer en forêt de Chaux pendant deux jours. Le saboter? Occuper  le terrain? Manifester? Ou en profiter pour observer l’essence même du spectacle de cirque, la nature de la musique de foire, tout un tas d’éléments que cache le quotidien et que la fête donne à voir.

Observons les corps!

D’une manière générale, la musique classique ne met pas le corps en valeur. Seuls le chef d’orchestre et le soliste romantique ont le droit d’en faire des tonnes. Les autres savent se tenir. La cantatrice et le ténor l’ouvrent toute grande avec des mimiques de tous les diables mais restent plantés comme des culbutos au repos.

Dans la musique populaire, c’est tout le contraire. Bouger son corps fait partie de la performance: les shoegazers (ceux qui regardent leur chaussures en jouant de la guitare saturée) de My Bloody Valentine par exemple ont été raillés pour une telle pratique. Le grand public aime bien que ça bouge: d’André Rieux à Iggy Pop, en passant par Beyoncé, faut que ça remue de la crinière et du popotin! Le show fait partie du concert et Cirque et fanfares est en plein dedans. La fanfare doit s’agiter. Je saluerai à ce propos l’Imperial Kikiristan qui ne se contente pas de se trémousser mais propose de véritables chorégraphies pour mettre en valeur leur physique de Fantasio (notre document visuel). J’ai un petit faible pour eux et le je ne sais quoi que je trouve dans leur orchestration moi qui, et ils le savent, ne supporte pas longtemps les fanfares même s’il n’existe sans doute pas en France un seul correspondant local de presse à avoir autant écrit sur elles.

Bref, Cirque et fanfares, c’est l’occasion d’observer les corps. Les acrobates ne les dissimulent pas: le moulant est pratique certes mais il souligne également les lignes de l’outil de travail, la cuisse musclée, le ventre plat et le pectoral saillant. 

Et puis il y a tout ce déballage d’ingéniosité technique, aujourd’hui largement instrumentalisé (voir les Flying Frenchies et les P’tits Bras), pour ne rien produire. Le spectacle dans les arts de rue n’est utile qu’à lui-même, il sert sa propre efficacité et le public se régale de cette totale gratuité du geste auquel l’artiste offre une tournure esthétique. Comment? En faisant justement disparaitre son efficacité (et donc la difficulté de son exécution). Je m’explique.

Marcher en équilibre sur un câble tendu à 10 mètres de hauteur, ce n’est pas donné à tout le monde. Cela réclame un long entrainement et une pratique régulière. Donner l’impression que c’est facile et naturel, et par conséquent escamoter l’efficacité du geste, ça relève de l’art. La machine et la baguette magique se charge de ce que l’homme ne peut physiquement faire. Par son inutilité affirmée, le geste circassien donne à voir ce qu’il est, tout en masquant ce qu’il est réellement: un défi aux lois de l’équilibre et une victoire sur les limites du corps humain. On n’a jamais que deux mains et le péquin lambda se casse la gueule régulièrement. L’artiste de cirque, lui, n’a le droit à la chute que s’il devient clown et l’accident n’a alors plus rien d’accidentel.

Le geste techniquement ingénieux élimine l’inutile, le détour, le superfétatoire. Le geste magique est superflu mais détourne l’attention de celui qui y croit. Le prestidigitateur fait diversion de la main gauche quand la main droite accomplit sa tâche en cachette. Tout le problème est de savoir ce qui est efficace et ce qui ne l’est pas. L’acrobate connait tous les aspects de la question parce qu’il l’a maintes et maintes fois retournée dans tous les sens. Il a habitué son corps à ne pas se perdre le fil de ce qu’il a à faire, à jongler avec l’apparence pour mieux donner l’illusion de la virtuosité. S’il lui arrive de rajouter un geste facile mais inutile, c’est pour mieux masquer la difficulté ou l’imperfection de ce qui se passe ailleurs. Boiter élégamment, c’est tout un art. Faire rire de sa patte folle, c’en est un autre. 

Le cirque nous renvoie donc une image de notre corps. Certes, ce n’est pas le nôtre qui prend les risques mais celui de l’artiste nous renvoie l’image du danger, de la performance et finalement de l’exploit. Il y a de l’héroïsme chez les artistes de cirque mais un héroïsme maitrisé: c’est avant tout une affaire de technique et d’agilité, de muscles et de tendons.

Revenons à nos moutons!

Comme la représentation politique, le cirque est une mascarade: on y travestit le geste, on le présente sous un jour favorable, on en masque la technique pour donner une impression d’aisance, de facilité et de naturel.

Saltimbanques et politiciens bourgeois vont être à pied d’oeuvre et à main tendue. Je souhaite aux premiers de ne pas se rater. Je ne manquerai pas un faux pas des seconds. A vos appareils photos et autres portables ! Ce sera vos travaux pratiques du jour.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!