P23 – Quand la violence est souhaitable…

Un bûcheron qui coupe un arbre, ce n’est pas de la violence. Un black Bloc qui détruit un abri-bus, ce serait de la violence. Un coiffeur qui vous coupe les cheveux, ce n’est pas de la violence. Un chauffard qui vous coupe la route, c’est de la violence? Et un salarié de France Télécom qui se suicide? Un hacker qui révèle les saloperies du pouvoir? Un Linky malgré nous dans votre cage d’escalier? Muriel Pénicaud qui empoche un million de boules en supprimant 900 emplois chez Danone? Blanquer qui saccage l’Éducation Nationale? Macron qui insulte la mémoire de « Gaston » Courbet rien que par sa présence à Ornans?

le plan de la Personne P23

La violence, c’est l’usage de la force, généralement dans le cadre d’un conflit qui ne trouve plus d’autre expression que l’affrontement physique. La maltraitance imposée à l’antagoniste nie celui-ci en tant que Personne souveraine et le réduit à l’état de sujet à humilier, à faire souffrir, à réduire et à annexer: la frontière entre les deux intégrités physiques est franchie. Frapper ou forcer, c’est outrepasser le droit d’autrui à être soi-même. Par conséquent, la violence est la négation de la dignité. Je rappelle que la dignité est la reconnaissance pour autrui d’un espace social #congru, de la zone de confort disent certains.

Alex au cinéma de l’État

En niant la dignité par les coups ou la pression, le promoteur de la violence ne respecte pas l’humanité de l’autre mais aussi, et c’est plus paradoxal, la sienne. En écrasant l’autre, on ne lui permet pas non plus de nous reconnaitre comme un partenaire et d’exister dans l’échange. L’oppresseur vit ainsi dans la crainte du retour de bâton et la hantise du renversement du déséquilibre qu’il a installé.

Du couple à l’État

Le tableau suivant dresse la liste des types de violences conjugales et de leurs manifestations: on constate que chacune d’elles est une intrusion dans la sphère intime de la Personne, une prise de contrôle de l’alter ego. La recherche d’humiliation se traduit par un abus de pouvoir (contrôle, privation, ordres) et un manque de reconnaissance (dénigrement, menace, insultes).


Source: Institut national de santé publique du Québec




Le modèle peut être sorti du seul contexte conjugal: en dehors des violences sexuelles, à plus grande échelle, on retrouve, à quelques détails près, toutes les manifestations du totalitarisme.

Dévalorisation de l’autre et déclassement de l’opposant, humiliation et déshumanisation, propos méprisants et dégradants, négligence des victimes de la répression, contrôle des sorties, interdictions de manifester contre, gardes à vue, arrestations arbitraires et incarcérations abusives, destruction des objets, des biens, de la propriété en général, autodafés et incendies volontaires, insultes et sarcasmes, chantage et menaces, intimidation et terreur, ordres brutaux, violences physiques, marquage des corps, mensonge et propagande, surveillance de l’autonomie financière et confiscation sans dédommagement, contrôle des activités de production et de la libre entreprise… 

Bon, on ne va pas s’étendre mais la violence gouvernementale est omniprésente en France depuis 1983 sur le plan économique et social, et elle a mis un coup d’accélérateur depuis 2017 par l’aspect réactionnaire et régressif des mesures actuelles. C’est une violence bourgeoise et propre sur elle, institutionnelle et sournoise, qui permet à ces braves gens de dormir sur leur conscience tout en continuant à augmenter leur capital. Chez ces gens-là, on est civilisé, on ne hausse pas le ton et on se bat encore moins.

En France, devant l’insurrection populaire, la violence politique a pourtant pris une tournure violemment physique. Mais les mass médias inféodés au pouvoir se chargent de l’atténuer pour mettre « en valeur » les dérapages des opposants.

Baston dans les règles

L’ennemi n’est pas un égal comme peut l’être l’adversaire. Desproges disait qu’il est d’autant plus con qu’il ne sait pas que c’est lui l’ennemi. Le mec à qui vous casser la gueule n’est qu’une force physique à anéantir et tout le problème est de ne pas aller trop loin pour qu’il redevienne un adversaire lorsque les hostilités cessent et que la tension retombe. 

Un boxeur ne déshumanise pas totalement son adversaire, il se contente de le sonner sans le massacrer au sol et la brutalité du combat ne le relègue toutefois pas à la bestialité. S’il respecte les règles, le boxeur reste dans un cadre social et humain. Qu’il se lâche et il n’est plus qu’une bête féroce incapable de gérer ses pulsions. Le CRS ou le garde mobile est dans le même cas de figure professionnel avec des règles précises à respecter dans le maintien de l’ordre. J’ai l’air de déconner? mais non!  

La force publique (police ou armée) peut être envisagée 

comme violence légale, naturelle en tant que violence mais culturelle sur le plan 3 parce qu’elle est légalisée par la communauté sur qui elle s’applique, qui la réclame et l’accepte dans un cadre défini par les textes, 

et d’autre part comme contrainte légitime, naturelle comme contrainte mais culturelle sur le plan 4 parce qu’elle est légitimée ou si l’on préfère reconnue comme protectrice du bien commun. 

Le code de la sécurité intérieure précise autant que faire se peut les règles à suivre, un exercice toujours périlleux étant donné que le flic intervient dans un moment de crise où les cartes se brouillent volontiers. Je vous donne un aperçu du style juridique:

Face à cette violence légale, encadrée et contrôlée par l’institution, la brutalité civile est prohibée sous toutes ses formes. Il est interdit de bousculer, renverser volontairement, gifler, frapper, agresser de n’importe quelle manière, faire souffrir, séquestrer, tuer, ou même menacer autrui. Bien évidemment, dans des circonstances ordinaires, la violence ne peut s’exercer contre les représentants de la Loi dans l’exercice de leur fonction. Mais si ces représentants de la loi ne la représentent plus, que convient-il de faire? Que convient-il de penser quand on entend cela?

«Si nos collègues venaient à être injustement condamnés, nous saurons ce qu’il nous reste à faire… et notre colère, personne ne pourra la contenir» (Alliance, syndicat de police)

https://www.liberation.fr/france/2019/06/13/les-syndicats-font-la-police-dans-les-tribunaux_1733613?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR0Eia4w51M_r1zf8FqD-ahry1v7mhwNDTQb0tiZ4hHMdADMr_HuSWGtzBg#Echobox=1560455676

A la question « la rixe est-elle la fille de la colère? », Thomas d’Aquin répond ceci:

« La rixe implique une certaine opposition allant jusqu’aux voies de fait, puisqu’un homme cherche à en blesser un autre. Mais un homme peut chercher à blesser de deux façons. Ou bien il cherche purement et simplement le mal de l’autre. Cela relève de la haine, dont l’intention est de blesser l’ennemi, ouvertement ou secrètement. Ou bien il cherche à blesser l’autre, celui-ci le sachant et s’y opposant. C’est là ce qu’implique le mot de rixe. Et cela appartient proprement à la colère, qui est appétit de vengeance. Il ne suffit pas en effet à celui qui est en colère de nuire secrètement à celui contre lequel il s’irrite, il veut encore que celui-ci le sente, et qu’il souffre contre sa volonté, en représailles de ce qu’il a fait. Tout cela, nous l’avons vu plus haut lorsqu’il s’est agi de la passion de la colère. C’est pourquoi la rixe naît proprement de la colère. » 

La Somme Théologique II, question 41, article 2 

Alliance et d’Aquin sont donc d’accord sur ce point: c’est déjà ça. Mais un professionnel du maintien de l’ordre ne peut se laisser aller à sa colère sans abuser de son pouvoir, sans sortir de son #métier. Quelle que soit l’humiliation qu’il a subi, le flic ne peut céder à son instinct de vengeance. C’est son boulot de contrôler ses nerfs. Cela dit, ministre et préfets dans leur bunker font tout par que le « gardien de la paix » ressente de la frustration qu’il déchargera ensuite lors d’une charge des forces de l’ordre car chacun sait qu’après sommation, tout ce qui passe se tabasse.

On voit la contradiction qui se fait jour. Comment maintenir l’ordre lorsqu’on est soi-même en désordre? Psychiquement, c’est difficilement tenable pour des hommes (et des femmes) enclins à jouer du tonfa et à tirer au LBD, mis dans des situations de stress face à une foule nombreuse et mouvante lors des manifestations. La tension et l’angoisse auxquelles le flic est exposé le rendent vulnérable, à cran, nerveux. Que les ordres soient paradoxaux ou contradictoires et le flic nage dans le malaise quand il ne disjoncte pas. Comme il est quand même pas payé pour trop réfléchir, il balance des coups de matraque pour conjurer son propre malaise dès qu’on lui en fournit l’occasion. C’est tout de même une drôle de besogne, pour ne pas dire un sale boulot. Et on comprend que la tâche soit souvent remplie par un hooligan à brassard.

Quand en plus, on entend un syndicat réclamer l’impunité pour ses ouailles qui dérapent, on est en droit de s’inquiéter de l’état de santé mentale et citoyenne de ces hommes de Loi.

Le tyran abuse de son pouvoir: il dépasse les limites de ses prérogatives et se considère au-dessus des lois puisque c’est lui qui les écrit. Ça nous renvoie à notre syndicat qui menace les juges. Ni plus ni moins. 

Thomas d’Aquin

Ecoutons à nouveau Thomas d’Aquin qui, pour le coup, se demande si la sédition est un péché mortel. Je rappelle que sédition est un synonyme d’insurrection et de rébellion.

« Le régime tyrannique n’est pas juste parce qu’il n’est pas ordonné au bien commun, mais au bien privé de celui qui détient le pouvoir, comme le montre Aristote. C’est pourquoi le renversement de ce régime n’est pas une sédition; si ce n’est peut-être dans le cas où le régime tyrannique serait renversé d’une manière si désordonnée que le peuple qui lui est soumis éprouverait un plus grand dommage du trouble qui s’ensuivrait que du régime tyrannique. C’est davantage le tyran qui est séditieux, lui qui nourrit dans le peuple les discordes et les séditions, afin de pouvoir le dominer plus sûrement. C’est de la tyrannie, puisque c’est ordonné au bien propre du chef, en nuisant au peuple. » 

La Somme Théologique II, question 42, solution 3

Autrement dit, si en temps normal la sédition va contre les intérêts de la multitude, lorsque le tyran est au pouvoir et agit contre les intérêts du plus grand nombre, la sédition n’est pas condamnable. Au contraire, Thomas d’Aquin définit le droit à l’insurrection. Il ne peut exister que parce que le concept de droit comme légalité légitime est décomposable. La contrainte légitime, c’est-à-dire le droit d’exercer sa force pour renverser un pouvoir au nom d’une légitimité, cette violence-là n’est pas légale (contrairement à la répression policière) mais elle est légitime puisqu’elle agit dans l’intérêt du peuple (contrairement à l’abus de la répression policière).

On en revient à ce que nous avions évoqué en P7 et que nous retrouverons dans la vendetta. Pour assurer sa domination, la partie A violente sournoisement mais sûrement la partie B qui finit par réagir pour se défendre entrainant une autre réaction plus ostentatoire de la partie A. J’avais pour résumer la chose utilisé la formule: joug, contre-joug et contrecoup. 

Bon, il ne faudrait tout de même pas en conclure que Thomas d’Aquin autorise à dézinguer le mobilier urbain mais il reconnait la légitimité de la désobéissance civile contre la tyrannie. Reste à ce qu’elle demeure souhaitable ou même acceptable par la majorité des gens pour ne pas devenir contreproductive. C’est l’incivilité sympa, le terrorisme soft et le sabotage bien ciblé. Vaste programme!

Tout le reste est littérature! A la revoyure!

Pour aller plus loin:

quelques éléments sur la déontologie des forces de l’ordre françaises et les dérives actuelles. Un documentaire de 13 minutes très précis et d’autant plus accablant.

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/video/2019/05/16/violences-policieres-les-images-decryptees_5463052_4355770.html?utm_campaign=les_decodeurs&utm_medium=PaidSocial&utm_source=Facebook&xtor=CS2-33281034-%5BFB%5D-%5Bdecodeurs%5D-%5Btous%5D&fbclid=IwAR3cYyEVkVGNZztbBMpCxiqeW3cPGdy36PP8DRYWWQsMinKkY01vCY0hPak