P26 – L’humiliation est un abus de pouvoir

Tout le monde connait la blague du caporal qui demande à la troupe: « Quelqu’un parle anglais parmi vous? » Un doigt se lève. « Très bien. Tu me nettoieras les chiottes. » Le petit chef oblige sournoisement un troufion à révéler un talent et il nie son expertise en lui assignant une tâche que n’importe qui aurait pu faire. L’humiliation est une mauvaise méthode pour asseoir son pouvoir mais la diplomatie est au militaire ce que la dentelle est au manchot.

Le plan de la Personne – P26

Si mon potentiel est sous-employé, c’est à dire si dans l’ensemble de mes possibles, n’est nécessaire qu’une faible partie de ce que je sais faire, je vais ressentir un mal-être. Si mon devoir est disproportionné par rapport à mon pouvoir, je vais éprouver de l’inconfort d’autant plus pénible que mon entourage fera la sourde oreille à mes demandes d’emploi. Pire! ma hiérarchie peut vouloir me maintenir dans cette position de « mineur social » pour asseoir sa domination. La négation de la dignité d’autrui se traduit ici par un refus d’offrir une charge à la hauteur de mes compétences. Servir de préposé à la photocopieuse quand on est à bac + 5 est vécu à la longue comme une humiliation. En être réduit à faire les poubelles pour se nourrir est sans doute l’un des actes les plus dégradants qui existent puisqu’il s’agit de survivre grâce à ce que les autres ne veulent plus: la place assignée au clochard et celle du détritus se rejoignent ainsi dans l’inutilité sociale. Une société opulente qui traite ainsi ses laissés pour compte se révèle profondément atteinte. Il n’est pas forcément question de réinsérer de force dans le cadre des marginaux qui s’en exclut mais de leur permettre de garder une dignité suffisante dans leur subsistance.

L’humiliation est un processus par lequel il est refusé à une personne une place sociale adéquate et suffisante qui correspond plus ou moins à son potentiel. L’anecdote citée en introduction relève d’une volonté de rabaisser dans un affront manifeste. La tâche proposée est finalement très inférieure à la compétence apparemment requise.

Dans le Dîner de Cons, l’humiliation est plus perverse encore. De grands bourgeois font semblant de valoriser l’expertise de passionnés qu’ils méprisent pour mieux les humilier à leur insu. Dans les deux cas, expertise et reconnaissance ne collent pas et de la disproportion nait l’humiliation.

Beaucoup d’offres d’emploi sont à ce titre humiliantes: on vous demande d’être bardé de diplômes pour accomplir une tâche subalterne et être payé au lance-pierre. A contrario, le régime au pouvoir semble valoriser le statut d’auto-entrepreneur pour les coursiers et les livreurs de pizza. L’humiliation se dissimule souvent derrière des apparences faites pour tromper: la propagande vous fait croire souverain pour mieux vous asservir. En 2005, la France vote non au traité européen lors d’un référendum qui fait donc appel à la compétence populaire et Chirac s’assoit dessus: il nie le peuple comme réel décideur. Cette humiliation est durable et aujourd’hui encore, il est souvent rappelé par les Gilets Jaunes et les souverainistes.

L’humiliation nait donc d’une disproportion entre ce qu’on peut accomplir (la fonction potentielle) et ce qu’on fait réellement (la charge effective). Dans une société capitaliste où le travail « productif » et rémunéré est survalorisé, le chômage est le paroxysme de ce déséquilibre: dans cette optique, ne pas produire, c’est être inutile. Toucher de l’argent sans valoriser le capital, c’est être un parasite. Le chômage est ainsi souvent vécu comme une maladie honteuse. Elever ses enfants n’est guère reconnu et les allocations familiales sont toujours perçues comme des aides alors qu’elles ont été conçues comme du salaire (voir Bernard Friot à ce sujet). On commence lentement à admettre qu’on peut être une aide précieuse à la société sans rapporter d’argent à un patron. Sans compter qu’un ami au chômage ou un retraité est particulièrement disponible et peut donc beaucoup mieux qu’un cadre dynamique et surbooké remplir sa « charge » de copain. Les bourgeois du XIXème qui entretenaient des cocottes les savaient à disposition pour tirer un coup entre deux rendez-vous d’affaires et une soirée avec les mères de leurs enfants. Et personne ne trouvait à y redire ou presque: chacun y avait sa place, une place ressentie comme juste. Ça faisait partie d’un contrat social pourri certes mais tacitement signé.

Une société est apaisée lorsque le plus grand nombre estime avoir l’espace social qui lui convient. Longtemps, les sujets du roi ont laissé une place prépondérante à la noblesse et au clergé. Le tiers-état représentait l’immense majorité de la population tout en étant socialement minoritaire: il ne comptait pas politiquement. Économiquement, c’était une autre affaire et et ça a fini par coûter leur tête à certains. La bourgeoisie a pris le pouvoir politique qui lui manquait pour compléter sa panoplie et le XIXème siècle français a été celui des banquiers et des commerçants.

La situation actuelle présente beaucoup de similarités avec une période pré-révolutionnaire. Une majorité de la population estime ne pas recevoir la portion congrue et suffisante dans la multitude des fonctions à occuper à l’échelle du pays ni la rémunération proportionnelle à l’importance des emplois qu’elle occupe. Elle a longtemps supporté les inégalités de charges sans trop rien dire. Elle supportait la baisse du pouvoir d’achat, la stagnation des salaires, l’augmentation des ponctions fiscales, la confiscation des pouvoirs, la main basse sur les décisions, la surdité des élus, leur manque d’intérêt pour les conditions de vie, le mépris pour la misère, le spectacle de l’argent facile et des privilèges. Chacun de ces fardeaux est une humiliation supplémentaire pour des citoyens qui ont l’impression d’avoir été relégués dans les cales d’un navire qui prend l’eau et où ils seront les premiers à se noyer.

Dans un article à venir sur la paraphrénie nous verrons qu’Emmanuel Macron n’est sans doute pas dans la manipulation, la perversion et l’abus de pouvoir mais il est inadapté à l’emploi qu’il occupe : un homme qui parle sept heures devant un public qui s’endort a vocation à être animateur dans les semaines commerciales et pisseur de copie dans la presse régionale.

En face, les zélites affichent leur incompétence, se vautrent dans l’indécence avec des propos déplacés et se montrent indignes des positions qu’ils monopolisent en profitant avant de servir. Élu pour servir les intérêts du pays, Macron s’est mis au service du grand capital pour profiter de sa protection. Ses décisions nuisent à la plupart des Français. Ils les insultent à la moindre prise de parole et restent sourd à ce que réclament les maires, les Gilets Jaunes et un nombre croissant de mécontents.

L’humiliation subie conduit à deux sentiments contraires: la honte ou la colère. La honte est l’acceptation de l’abus de pouvoir dont on est victime. La colère est son refus. La première mène à la résignation, au malheur et à la dépression. La seconde nourrit la résistance, la lutte et une certaine fierté retrouvée face à ce qu’on désigne alors comme une injustice.

Image du film « Pride » où homosexuels londoniens et mineurs gallois luttent côte à côte contre l’oppresseur commun.

A l’opposé de l’humiliation, la reconnaissance est un acte d’affirmation de la dignité d’autrui: le sentiment de fierté, ce qu’on appelle aussi l’estime de soi qui est en fait une revendication du moi, résulte de cette équité dans la responsabilité. Ce qu’on vous confie correspond à ce que vous pouvez faire et vous en éprouvez du bien-être au sens ontologique du terme. 

Mais il arrive aussi que ce qui est demandé dépasse la compétence disponible: quand l’expertise est insuffisante face au besoin, c’est un sentiment d’impuissance qui prédomine. Malgré mon diplôme d’ingénieur, la photocopieuse reste une énigme pour moi. Cette incompétence manifeste se transforme en humiliation lorsqu’un esprit malveillant vient me le faire remarquer. « Tu sers à rien! T’es vraiment un empoté, un incapable, une quiche!» L’impuissance se fait alors humiliation par rabaissement et retrait de la responsabilité. « Laisse-moi faire! je vais assurer à ta place!» 

Impuissance et humiliation sont donc les deux faces d’un même processus d’inadéquation de l’obligation et de la capacité. La honte est le sentiment qui accompagne cette situation inconfortable à moins que ça ne soit la colère qui fait entrer en jeu un mécanisme de défense pour repousser ce qui est ressenti comme une agression contre la dignité, celle-ci étant comprise comme l’espace social congru, pris et accordé.

La honte telle que nous la concevons ici ne doit pas être confondue avec la frustration et la culpabilité qui ne sont pas d’ordre social mais axiologique. Je ressens de la frustration lorsque j’ai l’impression d’avoir payé le prix et que mon effort n’est pas récompensé, lorsque le résultat n’est pas à la hauteur de mes attentes. La culpabilité résulte du déséquilibre inverse entre le prix à payer et le bien obtenu: le sentiment d’avoir été récompensé pour un effort que je n’ai pas fourni. Ce ne sont que des sentiments qui ne reposent pas toujours sur des réalités observables: ce sont des jugements de valeurs.

Par abus de pouvoir, le dominant peut transformer la honte du dominé en culpabilité en lui faisant croire qu’il est le responsable de son infortune, qu’il n’a que ce qu’il mérite et qu’il est encore heureux de s’en tirer à si bon compte.

La frustration et la colère sont des réactions à l’impuissance. La frustration est le ressenti de ne pas recevoir ce qu’on mérite et si on le mérite c’est qu’on a fait ce qu’il fallait pour. L’impossible récompense empêche la satisfaction et génère un manque. La colère nait du conflit et de l’impuissance à trouver une solution soit à l’amiable soit par une victoire unilatérale.

En France, le malaise actuel tourne autour de ces phénomènes. Le sentiment d’injustice qui règne dans notre société provient de ces déséquilibres. Une grande partie de la population se sent humiliée parce que ses dirigeants ne leur octroient pas l’importance suffisante. Cette absence de reconnaissance a conduit la bourgeoisie à renverser la monarchie et la noblesse en 1789. Elle pourrait bien mener le peuple à renverser l’État bourgeois qui maintient un déséquilibre flagrant entre son rôle et celui de la multitude car la soi-disant élite économique au mieux ne se montre pas à la hauteur de fournir assez de travail et de revenus à tous. Au pire, la classe dirigeante est accusée d’occuper tout l’espace social à son profit et d’en jouir injustement sans culpabilité. Les critiques hésitent encore entre incompétence dissimulée et malveillance assumée.

Le peuple est d’autant plus frustré qu’il subit depuis longtemps une austérité qui n’est pas partagé: les riches se goinfrent et le méprisent alors qu’il se sait producteur des richesses. La goutte d’eau qui fait déborder le vase est qu’ils le culpabilisent. La classe dominante ne se contente pas de diriger les affaires et d’imposer ses intérêts (et aussi son incompétence): elle rejette la faute des dysfonctionnements de son mode de gouvernement sur les Gilets Jaunes, les soi-disants privilégiés de la SNCF, les profiteurs du RSA, les oisifs au chômage, les aigris du système, les jaloux, les ratés. 

Selon les élites, l’économie de marché fonctionne bien mais on est trop cons pour le voir et pas assez bons pour en profiter. L’impuissance mènent certains au désespoir ou à la résignation, parfois à la servilité un peu honteuse. La culpabilité pousse au suicide. Enfin la frustration conduit à la colère et à la révolte, parfois à la violence quand l’État et la bourgeoisie font la sourde oreille, refusent d’entendre et de rétablir un semblant d’équilibre, de rendre un peu de dignité confisquée et d’un peu partager les richesses.

Nous sommes donc au coeur d’une crise des valeurs très grave qui conduit à des disproportions qui ne pourront éternellement perdurer.