P28 – La dislocation des compétences

Au chapitre P27, nous avons abordé la schizophrénie comme un trouble de la relation sociale. Ce n’est pas très original. Les symptômes superficiels ont été largement décrits mais partent un peu dans tous mes sens et il va falloir chercher à comprendre bien plus en profondeur pour pouvoir vraiment saisir la racine de la pathologie.

Les troubles de la Personne : la schizophrénie P28

Si vous vous souvenez bien, le terme même de schizophrénie peut vouloir dire fragmentation de l’esprit et pas uniquement esprit coupé du réel. En effet, l’analyse générative #déontologique nous permet d’analyser ce qu’il y a à faire et de répartir les obligations (droits et devoirs) entre agents sociaux dans la phase #déontique. La vie sociale est ainsi constamment réorganisée : nous passons notre temps à couper les cheveux en quatre et à recoller les morceaux. Et pas seulement dans la répartition des rôles et la distribution des parties. Nous gérons aussi le partage des responsabilités en maintenant de l’identité d’obligation sur une pluralité de pouvoirs, ce qui donne de la cohésion et de la complémentarité à l’ensemble.

Imaginez l’ensemble des obligations à remplir dans le cadre d’une association. Ses différentes responsabilités sont distribuées dans des commissions et chaque commission a des comptes à rendre lors des réunions et des assemblées générales. Elles ont toutes en commun la raison sociale de l’association (par exemple, organiser des concerts pour faire découvrir des groupes locaux qui font de la composition) et cet objectif partagé maintient la cohésion entre les différentes commissions (programmation, logistique, régie son, régie lumières, trésorerie, billetterie, comptabilité, communication, accueil du public, sécurité, vie associative). Qu’on organise un concert et toutes les commissions s’activent pour que ce soit une réussite. Les responsabilités sont réparties et chacun fait confiance à l’autre implicitement sur un objectif commun bien défini et conforme aux statuts de l’association. 

Imaginez à présent qu’en raison d’un trop grand cloisonnement entre les commissions, celles-ci prennent une telle indépendance que logistique, communication et accueil du public travaillent sur une date différente ou que le trésorier décide de faire du profit personnel ou que la programmation s’attache à la promotion du strip-tease masculin, local certes, mais juste histoire de pécho d’la meuf sur des reprises de Claude François, ou que la sécurité soit l’occasion pour les skinheads du coin de malmener les ados hardeux. Imaginez le cauchemar en réunion. C’est la dissolution assurée à la prochaine assemblée générale.

Désagrégation irrépressible

La personne ne peut pas envisager une telle dissolution où chaque commission partirait de son côté. C’est pourtant ce qui se produit chez le schizophrène avec la désagrégation de sa personnalité. Incapable de s’envisager avec une pluralité de rôles (probablement complémentaires ou tout simplement compatibles) dans une existence unique, il assiste impuissant au fractionnement de son propre ego. Le malade segmente les rôles mais il le fait tellement profondément qu’il n’arrive plus à dépasser ce cloisonnement dans la vie quotidienne. Il ne parvient plus à s’y retrouver et à reconstituer une unité politique dans son existence de tous les jours (en période de crise du moins).

D’où ce sentiment de dislocation douloureuse, d’éclatement sensoriel, voire d’expérience de corps morcelé. Au stade le plus aigu de la pathologie, le malade fait non seulement sécession complète avec autrui mais c’est sa personnalité elle-même qui perd sa cohésion : ses facettes s’autonomisent jusqu’à acquérir une totale indépendance dans les épisodes les plus délirants chez certains patients. 

La contradiction indépassable que vit la personne en souffrance peut devenir insupportable et douloureuse. Le patient souffre de ne pas pouvoir ré-unifier cet émiettement et résoudre le paradoxe qui nait de cette incompatibilité. 

Le fait d’être un homme, un immigré ou de vivre dans une famille stressante avec un degré trop élevé d’exigences sociales seraient des facteurs aggravants et tendrait à corroborer l’idée médiationniste que la rigidification de la segmentation en rôles sociaux, vécus comme incompatibles, est la cause du problème. En effet, si l’aspect masculin peut être laissé de côté (à moins qu’on veuille soutenir que les hommes sont plus soumis à la pression de la réussite que les femmes), les différentes attentes sociales contradictoires engendrées par le déracinement ou l’exigence familiale sont autant de rôles à assumer et de risques à courir.

Risquons une image pour bien nous faire comprendre. Imaginez les stalles de départ d’une course hippique. Dans chaque stalle, il y a un cheval sans jockey prêt à s’élancer et la cavalière ou le cavalier, c’est vous. Lorsque les portes s’ouvrent, vous choisissez la monture la plus adéquate. Les chevaux gambadent par groupes et vous passez sans mal de l’un à l’autre au gré des obstacles. Peut-être, allez vous choisir d’en chevaucher deux ou trois à la fois car vous êtes vraiment très à l’aise dans votre vie sociale et vous remplissez vos obligations sans difficultés. Le schizophrène, lui, est enfermé dans un box, souvent à cheval sur deux stalles, ce qui rend sa position inconfortable, voire intenable. Ce qu’il gagne en indépendance vis à vis des chevaux, il le perd en adaptabilité et en reconnaissance.

L’hallucination est la projection de l’imagination dans le réel, de l’intérieur vers l’extérieur : ce qui devrait rester virtuel, se matérialise pour les sens. L’hallucinant entend des voix qui s’adressent à lui, côtoient des êtres imaginaires. Sa propre personne peut se dédoubler dans la même logique : il ne s’appartient plus. On parle à ce sujet d’aliénation, terme que Marx avait déjà employé pour décrire la condition ouvrière en milieu capitaliste. 

Parce qu’il ne s’appartient plus et se sent dépossédé, le schizophrène peut se sentir possédé par le Diable, par un animal comme dans les cas de lycanthropie ou par n’importe quelle force extérieure. Les psychiatres parlent alors de délire d’influence. Le malade attribue à un pouvoir externe la paternité de ce qui lui revient. Vous noterez au passage qu’avec ma mauvaise foi chronique, je vois là une définition de la religion. Le délire est en fait un refuge parfois cauchemardesque mais qui propose une solution à une situation intenable : le patient est pris entre deux ou des obligations qu’il n’arrive pas à assumer en même temps ou à organiser dans le temps car c’est à l’institué que nous devons la capacité de planifier. J’y reviendrai en P29.

Le film Un Homme d’exception de Ron Howard s’inspire de la vie de John Nash. En voici le synopsis :

En 1947, étudiant les mathématiques à l’université de Princeton, John Forbes Nash Jr., un brillant élève, élabore sa théorie économique des jeux. Pour lui, les fluctuations des marchés financiers peuvent être calculées très précisément. Au début des années cinquante, ses travaux et son enseignement au Massachusetts Institute of Technology ne passent pas inaperçus et un représentant du Département de la Défense, William Parcher, se présente à lui pour lui proposer d’aider secrètement les États-Unis. La mission de John consiste à décrypter dans la presse les messages secrets d’espions russes, censés préparer un attentat nucléaire sur le territoire américain. Celui-ci y consacre rapidement tout son temps, et ce au détriment de sa vie de couple avec Alicia. Ce job n’est toutefois pas sans risques : des agents ennemis surveillent ses moindres faits et gestes. Mais personne ne le croit.

Personne ne le croit parce que tout se passe dans sa tête. Le véritable John Nash sera diagnostiqué schizophrène en 1959 et ne s’en sortira que trente ans plus tard. Est-ce que ce sont ses travaux sur la prévisibilité de l’économie financière (pourtant réputée irrationnelle dans les milieux anticapitalistes) qui vont mener le mathématicien à la schizophrénie ? Ou sont-ce les prédispositions psychiques paradoxales de Nash qui vont le pousser à faire des recherches improbables qui lui vaudront tout de même une reconnaissance aussi mondiale que tardive ? Toujours est-il que l’intérêt du film fonctionne sur la contradiction entre la vision que le héros a des évènements et qui est celle du spectateur jusqu’à un certain point et celle de ses proches (son épouse en l’occurrence). 

Un point de vue imprenable

C’est le principe-ressort du fantastique en littérature dont Je suis d’ailleurs de Lovecraft est l’exemple le plus saisissant. L’état d’aberration mentale où conduit la contradiction oblige le lecteur à faire un choix : celui du surnaturel. Mais nous sommes là dans la manipulation narrative, expérience dont le lecteur sain se remet assez rapidement. Le schizophrène est quant à lui pris durablement dans l’impossibilité de faire le lien en ses différents rôles. C’était sans doute le cas de Nash déchiré pendant une dizaine d’années entre ses ambitions sociales et professionnelles et ses aspirations mathématiques et scientifiques. Sa maladie ne se révèle qu’au cours de sa trentième année après une série de revers dans son ascension sociale et sa promotion académiques et des allégations d’homosexualité et d’exhibitionnisme.

« Ma tête est comme un sac à vent gonflé avec des voix qui se disputent à l’intérieur », confie-t-il à Sylvia Nasar qui a écrit sa bio dans A Beautiful Mind (titre original du film). Mais il fait ce constat a posteriori car au plus fort de la crise, il est victime d’hallucinations qui lui font croire qu’il est au coeur d’un complot familial (dans la réalité) et d’une affaire d’espionnage (dans le film nettement plus glamour et spy-ci). Ce téléguidage est au coeur même de l’aliénation : là où le patient ne peut plus soutenir la violence des éléments contradictoires, il l’attribue à une force extérieure, sinon supérieure. Il préserve son unité, désintégrée par l’#autolyse ethnique qui envahit son psychisme et empêche la synthèse politique, en rejetant vers l’extérieur la contradiction interne. 

Le film montre que Nash a appris à vivre avec ses amis imaginaires. On m’a raconté le cas d’un patient qui avait acheté un chien et qui n’allait ouvrir que lorsque le chien aboyait : le reste du temps, il savait que les coups à la porte ou les conversations provenaient de son esprit.

Comme je l’ai dit plus haut, un certain nombre de films ont joué sur les hallucinations avec des héros aux personnalités fracturées. Du dédoublement  très théâtral de Gollum dans le Seigneur des Anneaux jusqu’au 23 identités de Kevin dans Split, le cinéma a présenté la schizophrénie sous un aspect assez terrifiant. Or le dédoublement de la personnalité n’est pas reconnu en France. « C’est un concept américain, explique Marine Raimbaud, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne, soi-disant, 3 à 5% de la population en souffriraient, cela fait beaucoup quand on sait que la schizophrénie touche 1% des gens, ce qui est déjà énorme. Personnellement, je n’ai jamais eu de patient qui souffrait de troubles de dédoublement de l’identité et aucun de mes collègues non plus, donc j’ai des doutes. Mais a priori, comme dans Split, chaque personnalité se succède, sans avoir conscience de l’existence des autres ». 1% de 60 millions de Français, cela fait au moins 600 000 cas rien qu’en France. Ça peut paraitre beaucoup au vu du tableau que nous avons dressé de la pathologie. Cependant un certain nombre d’entre eux mènent une existence plutôt normale. La manière avec laquelle le trait est parfois souligné rend la schizophrénie encore plus noire et angoissante qu’elle ne l’est.

Le personnage de Norman Bates met en scène une personnalité dédoublée, perverse et psychopathe qui n’appartient qu’au scénario de cinéma. Dans la réalité, les schizophrènes sont beaucoup plus souvent les victimes que les agresseurs.

Jean-Luc Brackelaire écrit par exemple que « le schizophrène s’enferme dans un rôle sans partage ». La formule peut sonner définitive et inéluctable. Mais rappelez-vous que la clinique médiationniste n’a pas pour but de soigner la maladie mais de cerner la pathologie. On peut toutefois lui objecter que des traitements médicamenteux ont beaucoup soulager la souffrance des patients et que la fuite en avant qu’implique le modèle peut parfois être réversible. Nash est un cas célèbre de rémission de la maladie. Hubert Guyard nuance ainsi l’énoncé de Brackelaire : « Le schizophrène contradictoirement multiplie les rôles en même temps qu’il en rend contractuellement le partage de plus en plus complexe, ou complet. À l’infini des étrangetés va répondre l’infini des communautés ; là où implicitement l’indépendance subdivise les rôles, une diplomatie explicite, mais contrainte, va tendre à les réunir. Bref, le schizophrène se voit politiquement obligé de recoller les morceaux qu’il a lui-même ethniquement instaurés. Plus le malade se trouve soumis à la dislocation, — ou mieux à l’indépendance, — et plus il se voit contraint de lier ses parties dans un seul et même contrat, fût-ce au prix d’un délire. À l’abus de l’indépendance va correspondre un fonctionnement abusif de la délégation. » Bon, d’accord, je vous le concède, c’est du brutal !

Une délégation abusive

Pour Guyard, entre le patient et autrui, les ponts ne sont pas coupés mais ils doivent être multipliés, rassemblés ou délégués, ce qui rend le passage plus compliqué et délicat (pour lui ou son entourage) entre une segmentation exponentielle des rôles et une participation synthétique et globalisante.

André (voir P27) passe quasi-exclusivement par sa mère pour communiquer avec le monde : dans une assistance, c’est systématiquement à elle qu’il s’adresse, obligé qu’il est d’ignorer le reste. Il s’en remet à elle pour la majeure partie de son existence avec parfois des excès d’exigence ou des rebuffades comme pour signifier qu’il existe quand même mais qui retombent comme des soufflés. C’est en ce sens qu’il y a abus de la délégation. 

De même, même après avoir dépassé la cinquantaine, il signale à celle-ci qu’il s’absente : « Je vais faire un tour », alors même qu’il ne va jamais loin. Lorsque André ne passe pas par sa mère, le contact avec l’autre est ténu, minimal : c’est la poignée demain fugace avec le briquet dedans ou le nom de famille lâché sans plus de commentaire. Le négativisme n’est donc pas total : l’échange advient mais sous des formes particulières. 

Eddy se sert du jazz pour rester en relation mais sa vie sociale entière passe uniquement par ce vecteur. Autre remarque possible : il ne compte absolument pas sur son interlocuteur pour lui fournir une information. Il est en possession en quelque sorte de tout ce qu’il lui faut mais il utilise volontiers les autres pour la logistique et d’une manière générale, tout ce qui ne touche pas directement à son domaine d’expertise. On pourrait croire qu’il délègue ce qui ne l’intéresse pas et qu’il ne juge pas digne de sa responsabilité mais je ne pense pas qu’il puisse faire autrement : il ne peut pas ne pas déléguer ce qui n’est pas de son ressort obligatoirement restreint. Ce n’est pas qu’il est irresponsable mais il limite volontairement sa responsabilité pour la rendre supportable et sans faille. C’est Monsieur je sais tout mais sur un domaine bien défini et sans désir particulier de se mettre en valeur.

A l’inverse, le délire permet un décloisement sauvage ou une solidarité aussi absolue qu’imaginaire. « Lorsque j’écoutais les nouvelles de la radio, — et je les entendais presque chaque jour, — je me sentais responsable de tous les malheurs, catastrophes ou décès annoncés, ce dont je m’empressais de demander pardon, par la pensée, aux chefs d’Etats intéressés. Par ailleurs, je me réjouissais de toutes les bonnes nouvelles — comme la signature d’un traité d’amitié ou le rétablissement d’un malade illustre (comme par exemple quand le Souverain Pontife tomba malade brusquement en décembre 1954), et je m’en attribuais partiellement le mérite tout comme pour les morts, mais cette fois dans l’autre sens, en manière de récompense pour les durs efforts que je fournissais ». Cela pourrait passer pour le récit d’un paranoïaque s’il ne s’agissait là de celui d’un patient schizophrène sorti d’affaire après une très longue période #négativiste caractéristique.

Le fonctionnement dialectique de la Personne rend difficile la compréhension d’une observation foisonnante. A la fin de son article, Guyard se livre à une étude de cas passionnante et surprenante qui montre un aspect méconnu de la schizophrénie : la dispersion.

Tout le reste est littérature et on y vient ! A la revoyure !

Pour aller plus loin :

Hubert Guyard : « Répulsion et Persécution : Les troubles de la Personne », in Tétralogiques, N°22, Troubles de la personne et clinique du social.

http://www.tetralogiques.fr/spip.php?article76

Jean-Luc Brackelaire : La personne et la société, Bruxelles, De Boeck, 1995 (le bouquin semble à l’heure actuelle épuisé)