P30 – Influence et persécution

La possession est revenue plusieurs fois sur le métier. Ça ne me semble pas être tout à fait par hasard, la propriété faisant partie du modèle de la Personne. Mais nous allons voir qu’elle interfère avec un autre plan, celui de la Norme, et en trouble l’interprétation.

Les troubles de la Personne : la schizophrénie P30

On m’impose des pensées obscènes. Quand je croise une femme dans la rue, on m’impose des images d’accouplements. Je voudrais cesser d’y penser mais je ne peux pas. Je suis obligé. Je vois des faux souvenirs, des endroits où je ne suis jamais allé, des personnes que je n’ai jamais rencontrées. » Ces phrases de Didier sont tirées d’un document où l’on retrouve  toutes les citations que je vais exploiter ici. Il a été élaboré par des psychiatres et des infirmiers à partir de cas diagnostiqués comme schizophrènes. On s’en remettra donc à leur expertise sur ce point : la délégation par l’exemple.

Mais avant d’exploiter ce document, revenons à Hubert Guyard :  « La dissociation des plans d’analyse que propose la théorie de la médiation permet ainsi de comprendre que l’invariant du trouble puisse se trouver dans un fonctionnement autolytique de l’indépendance, et prendre pour contenu aussi bien des phénomènes de représentation que des phénomènes moteurs ou techniques, ou encore des phénomènes affectifs ou moraux. » Nous avons ainsi vu que le corps et sa conduite P29, (et nous le verrons pour le langage et la planification P31) pouvaient être indirectement affectés par le retrait schizophrénique. Le matériau segmenté l’est tellement que l’ensemble ne présente plus de cohérence. L’univers du patient tient sinon du chaos, du moins du cahot comme dans le fading (tendance à manquer de cohésion).

Devant cette menace perpétuelle de désintégration, le schizophrène développe des stratégies pour conserver ensemble tout ce qu’il peut. Il s’organise une routine où l’essentiel est sous contrôle sans trop de risque d’intrusion de l’inattendu qu’il repousse (André en P27 : »Ils partent quand ? »). Les idées fixes et les domaines de prédilection obsessionnelles pourraient justement relever d’une même stratégie de concentration pour éviter l’éclatement. Si on y regarde bien, on peut comprendre l’attitude introvertie des patients comme une sorte d’effort de concentration centripète pour garder ensemble ce qui peut encore tenir : j’ai remarqué que dans les ateliers où on fait chanter des patients, ils battent la mesure avec le pied ou un balancement du tronc, léger et régulier, qui contraste toujours avec l’attitude beaucoup plus déliée des accompagnants.

Dans le cas de la catalepsie (à laquelle on donne parfois le nom étrange de flexibilité cireuse), le malade tient la pause qu’on lui donne. On peut suggérer qu’il s’abandonne, ou plus exactement qu’il abandonne son corps et que son psychisme se replie dans un rôle intérieur qui échappe à l’observation.

Au contraire, la crise et l’agitation se manifestent physiquement par des gestes plus amples mais incontrôlés, d’une brusquerie violente (crise clastique). D’une manière générale, on peut dire que le schizophrène n’arrive plus à tout contrôler en même temps : la structuration formelle est tellement forte et prégnante que le patient est incapable de tout gérer. Il préfère alors abandonner certains segments de son être : il s’en absente totalement pour mieux se concentrer sur ce qui peut encore rester en ordre. Il ne peut pas être au four et au moulin aurait dit Bernard Palissy dont l’idée fixe le conduisit à tout brûler cher lui (même le parquet) pour entretenir le foyer.

Certains d’entre nous ont peut-être ressenti un équivalent de ce phénomène quand trop de responsabilités écrasantes s’abattent sur nous. On ne sait plus où donner de la tête ni comment s’organiser. On n’essaye de tout faire en même temps sans arriver à tout assurer ni répondre à toutes les attentes tant elles semblent cloisonnées et inconciliables. Il peut arriver qu’on craque, qu’on se réfugie là où rien ni personne ne peut nous atteindre : c’est le burn-out. On laisse tout tomber pour ne garder que la portion congrue de la partie : le rôle minimum nécessaire à la survie. On coupe les ponts. On peut végéter, s’abimer devant la télé, chercher refuge chez un parent, ou au CHS, se laisser aller. Il ne s’agit pas d’une dépression mais bien d’une décompression. Le sujet sain s’en remet avec du repos. Des éléments plus fragiles auront besoin d’une assistance.

Pour Freud, ces décompensations psychotiques se caractérisaient par « le fait pour un sujet d’échapper à des contraintes contextuelles inacceptables ou impossibles à intégrer, en créant une nouvelle réalité qu’il est le seul à percevoir et qui le protège tout en l’enfermant ». C’est Freud qui le premier a compris que le symptôme, voire le délire, constituait une solution pour le malade et qu’une stratégie défensive (excusez le vocabulaire militaire mais j’essaye d’éviter le mot logique pour ne pas tout ramener au langage).

En découvrant les propos de Didier (ci-dessus, faut suivre, bon diou !), je me suis dit que c’était là une manière pour lui de se sortir d’une impasse : il fait une complète sécession de son désir. Il n’est pas capable de s’assumer comme sujet désirant et rejète sur une puissance extérieure anonyme (on) la responsabilité de désirs inacceptables. Ce n’est pas une ruse dans ce sens où le processus est involontaire. 

On retrouve assez fréquemment ce syndrome d’influence sur le mode du reproche et du complot. «J’entends la voix de ma voisine m’insulter, me traiter d’ordure. Elle se mêle de ma vie privée, de tout ce que je fais. J’ai l’impression que je ne peux pas échapper à ses critiques constantes. » rapporte Agnès dont je ne connais rien d’autre mais extériorise sa honte et l’attribue à sa voisine. Et elles ont bon dos les voisines : « Ma voisine de palier complote contre moi. Elle est jalouse. Elle ne supporte pas que je sois plus belle, plus séduisante qu’elle. Elle est sans arrêt à m’épier. Elle chronomètre le temps que je passe sous la douche, aux toilettes. Elle écoute mes conversations téléphoniques. » Là, c’est Elodie qui projète sa culpabilité sur une proche. « Une voix commente tout ce que je fais. Elle m’insulte quand je ne lui obéis pas », rapporte un autre témoignage anonyme et dans ce cas, le patient obtempère donc et fait probablement des choses que sa Norme réprouve. L’hallucination, comme le rêve, permet à ce qui est censuré de s’exprimer. Mais chez le schizophrène, la délégation est totale : la responsabilité est projeté sur un autre physiquement existant mais peut aussi rester plus diffus. Les voix ne prennent pas nécessairement une enveloppe charnelle ou matérielle. « Je n’avais pas vraiment envie de mourir. J’ai pris mes cachets pour en finir avec ces ordres qu’on aboie constamment à mes oreilles. Fais-ci, fais-ça, fais pas ci, fais pas ça. Ne fais pas la pute ! Arrête d’aguicher les hommes ! J’en pouvais plus. J’ai pris mon semainier, j’ai vidé tous les médicaments dans un bol. Un verre de bière et j’ai tout avalé ».

C’est la culpabilité de Patricia qui se matérialise dans ces ordres : elle ne les attribue pas mais n’assume pas qu’ils viennent d’elle. « Quand je sors dans la rue, on dirait que tout le monde m’épie. Je ne sais pas ce que je leur ai fait pour qu’ils me surveillent tous comme ça. » Là, on assiste à une atomisation de la responsabilité. Kevin est carrément cosmique et pourrait bientôt prendre contact avec John Nash : « On m’observe par satellite. Tout ce que je fais est communiqué aux services secrets américains. Dès que je sors de chez moi, on me file. Je ne les vois pas toujours mais je sais qu’ils ont des G.P.S. » On serait tenté de dire que le délire de Kevin rejoint la réalité de Donald… mais non pas aujourd’hui.

Dans Possession, Isabelle Adjani a pris son rôle très au sérieux.

Pour Gilles, l’influence se traduit par une sorte de vampirisation psychique : « J’ai la tête complètement vide, on me vole mes pensées. ». C’est un thème que Maupassant utilise dans le Horla qui puise les forces du narrateur. Pour Yves, la dépossession est plus organique : « Je n’ai plus de rein, plus de vessie. Je ne peux plus uriner, ou alors au prix de douleurs terribles. Je subis une expérience scientifique. On va me greffer une pompe à déchets filtrants. Toutes les nuits, des grouillots taillent dans ma chair. Quand est-ce que ça va s’arrêter ? » 

Dernier exemple : « J’entends mon père me parler à la radio. Je ne comprend pas qu’il s’amuse à me faire peur comme ça, parce qu’il est mort depuis trois ans. » La frontière mort-vivant est franchie comme dans le fantastique et on comprend le désarroi du patient dont le délire fait pourtant rejaillir un deuil impossible.

Par ce petit échantillon, cependant très riche, on voit que chaque patient est un univers à lui seul et je m’en veux un peu d’avoir pris ce raccourci pour vous présenter le syndrome d’influence mais je voulais vous proposer une sorte de bouquet-pot-pourri d’exemples hors contexte certes mais accrédités par des cliniciens. Si vous vous reporté au document original assez complet, vous pourrez constater que nous avons laissé quelques extraits de côté car ils ne nous semblent pas relever obligatoirement de la schizophrénie. A la suite de Jean-Luc Brackelaire qui a ainsi comblé la brèche que proposait le modèle de Gagnepain. Pour être tout à fait exact, là où Gagnepain s’était arrêté au terme de narcissisme (qui n’est pas une pathologie sauf hypertrophie), Brackelaire  a remis la paraphrénie au goût du jour. Ça méritera un chapitre entier et même plus…

Tout le reste est littérature ! A la revoyure !

Pour aller plus loin :

Voici une brochure simple et très bien faite dont j’ai tiré de nombreux exemples.

https://www.lilly.fr/global/img/fr/ma-sante/maladie-psychiatriques/pdf/c-est-etrange-autour-de-moi.pdf