P31 – Rassembler la pensée fragmentée

Si la schizophrénie altère la Personne, elle affecte également les autres rationalités par le simple fait que les plans se coupent. Le langage est touché, ou plus exactement le traitement ethnique du langage et son réinvestissement conventionnel, ce que nous appelons la communication, mais également la cohérence du texte.

Les troubles de la Personne : la schizophrénie P31

Antonin Artaud fascine aussi bien les littéraires que les psychiatres. Le poète s’est, sa vie durant, échiné à s’incarner dans l’écriture. Incarner est ici à comprendre dans un sens fort puisqu’il s’agit pour Artaud schizophrène d’exister à travers le langage : d’une certaine manière, il ne parle jamais que de son être qui lui échappe et qu’il essaie de rassembler sur le papier inlassablement. « J’ai débuté en littérature en écrivant des livres pour dire que je ne pouvais rien écrire du tout, ma pensée quand j’avais quelque chose à dire ou à écrire était ce qui m’était le plus refusé… »

L’écriture va servir de vecteur à son délire et agir comme une auto-médication pour son être qu’il sent se désagréger : il l’exprimera avec des formules saisissantes qui transcrivent intensément la souffrance  (« expropriation », « émaciation de moi-même », « section de liens vitaux », « abstinence atroce ») : Artaud tente par l’écriture de recoller les morceaux de sa Personne qui s’éparpillent et qui le font s’abimer dans le néant. « Entre le corps et le corps il n’y a rien, / rien que le moi. / Ce n’est pas un état, / pas un objet, / pas un esprit, / pas un fait, / encore moins la vie d’un être, / absolument rien d’un esprit, ni de l’esprit, / pas un corps, / c’est l’intransplantable moi. / Mais pas un moi, / je n’en ai pas. » Evidement du corps, désintégration de l’ego, atomisation du langage, « décorporisation de la pensée avec conservation d’une parcelle de conscience » sont des thèmes qui reviennent en permanence chez l’auteur de manière pour le moins chaotique et qui expliquent sans doute la fascination qu’il exerce sur les commentateurs toujours prêts à emboiter le pas au délire dans la plus complète dévotion.

Mais les plus perspicaces du côté des psychiatres ont bien compris ce qui se jouaient derrière la littérature. Artaud tente de rester entier et en vie en se réinventant comme il peut : il a une conscience diffuse de ce qui se passe en lui aussi bien au niveau de l’image de son corps que de l’articulation de sa langue si particulière. Sa manière d’en parler donne parfois le vertige d’autant qu’Artaud a quelque peu frayé avec les surréalistes qui ont aimé ses images fortes avant de craindre le jusqu’au boutisme de celui qui n’était pas un poète de salon et incapable de par sa maladie d’appartenir à une communauté ni même à un couple d’ailleurs. « Qui suis-je ?/ D’où je viens ?/Je suis Antonin Artaud/et que je le dise/comme je sais le dire/immédiatement/vous verrez mon corps actuel/voler en éclats/et se ramasser/sous dix mille aspects/notoires/un corps neuf/où vous ne pourrez/plus jamais/m’oublier. »

Je tente ici une interprétation rapide du cas Artaud non pas qu’il ne m’intéresse pas mais parce qu’au contraire, je crains de m’y perdre. Beaucoup d’exégètes ont fait d’Artaud une sorte d’icône d’une pensée libérée du conformisme. Libre à eux. Je n’envisage ici Artaud que du point de vue sans doute réducteur du trouble de la Personne et de la responsabilité. La portée de ce qu’il profère à laquelle certains trouvent un intérêt en dehors de la pathologie n’est pas notre propos : de la même manière, peu me chaut ce que dit le bègue, c’est le bégaiement qui m’importe même si c’est un poil plus compliqué à déconstruire dans le cadre qui nous occupe car Artaud ne manquait pas d’acuité intellectuelle, bien au contraire. Mais les propos de l’auteur du Théâtre et son Double qui nous intéressent sont justement ceux qui se rapportent à sa seule condition (mais en fait a-t-il jamais parlé d’autre chose ?). On observe d’ailleurs au fil de son histoire un recentrage de plus en plus dense : la conservation (par une perpétuelle reconstruction) de son moi qui s’échappe.

La maladie va pousser Artaud à nier la génitalité de différentes façons : sa relation avec son propre corps pose problème. Il ne cesse d’en parler dans ses écrits mais c’est toujours un corps qui souffre, se vide et se désintègre. Le texte intitulé  Description d’un état physique constitue un témoignage exceptionnel sur ce que peut éprouver un schizophrène lors d’une hallucination cinesthésique : « une sensation de brûlure acide dans les membres, des muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable, une peu, une rétraction devant le mouvement, et le bruit. Un désarroi inconscient de la marche, des gestes, des mouvements.

Une volonté perpétuellement tendue pour le gestes les plus simples, (…) une fatigue renversante et centrale, une espèce de fatigue aspirante. Les mouvements à recomposer, une espèce de fatigue de mort, de la fatigue d’esprit pour une application de la tension musculaire la plus simple, le geste de prendre, de s’accrocher inconsciemment à quelque chose, à soutenir une volonté appliquée. une fatigue du commencement du monde, la sensation de son corps à porter, un sentiment de fragilité incroyable, et qui devient une brisante douleur, un état d’engourdissement douloureux localisé à la peau, qui n’interdit aucun mouvement mais change le sentiment interne d’un membre, et donne à la simple station verticale le prix d’un effort victorieux. Localisé probablement à la peau, mais senti comme la suppression radicale d’un membre, et ne présentant plus au cerveau que des images de membres filiformes et cotonneux, des images de membres lointains  et pas à leur place. Une espèce de rupture intérieure de la correspondance de tous les nerfs. Un vertige mouvant, une espèce d’éblouissement oblique qui accompagne tout effort, une coagulation de chaleur qui enserre toute l’étendue du crâne ou s’y découpe par morceaux, des plaques de chaleur qui se déplacent ».

Et au fur et à mesure, le corps sexuel mais surtout géniteur va envahir son expression avec un délire autour du sperme et des organes génitaux. Il parle de copulation et de jouissance mais s’en est éloigné depuis longtemps. Peu de temps avant sa mort, Artaud confie qu’il a vécu sa première expérience sexuelle comme un traumatisme avec l’atroce impression qu’on lui volait quelque chose. Dès 1937, il rompt avec Cécile Schramme incapable d’assumer vis à vis d’elle son rôle de corps sexuel et désirable, c’est à dire d’amant : « Chacune de tes lettres partage en deux mon esprit, me jette dans des impasses insensées, me crible de désespoirs, de fureurs. Je n’en puis plus, je te crie assez. Cesse de penser avec ton sexe (…) ne m’accable plus. Assez. » L’amour charnel, réel ou inventé, de sa fiancée qui transparait d’après lui dans ses lettres ne peut plus être assumé par le schizophrène, incapable également d’être un fils, un père, un orateur, en fait un quelconque acteur et partenaire politique (au sens où la théorie de la médiation l’entend mais aussi au sens plus restreint). Il fuit tous les rôles sociaux qui s’offrent à lui et s’embarque pour une véritable quête mystique, au Mexique d’abord puis en Irlande avant d’être interné après un renvoi forcé en France : il obtient alors finalement ce qu’il cherche tout en le redoutant : une prise en charge totale de tout ce qui ne le concerne plus pour qu’il puisse se consacrer à l’essentiel : lui, son être qui se néantise et s’annihile, sa Personne qui s’éparpille et plonge vers le rien.

D’Irlande, il avait écrit à sa famille qu’il était sur les traces de la culture celte « celle des druides qui possèdent les secrets de la philosophie nordique, sait que les hommes descendent du dieu de la mort Dispaler et que l’humanité doit disparaître par l’eau et par le feu ». Ça ressemble autant à une quête des origines qu’à une plongée vers le néant. Les schizophrènes sont souvent en proie à des hallucinations où des monstres ou Dieu les dévorent et les recréent comme pour le loup-garou. Artaud ne semble pas y échapper. En France, il écrit une curieuse lettre pour se plaindre aux autorités irlandaises : « Je suis sujet grec, né à Smyrne et mon cas n’intéresse pas directement l’Irlande […] J’ai quitté Paris, poursuivi pour mes opinions politiques et je suis venu demander asile à la très chrétienne Irlande […] La police française essaie de me faire passer pour un autre […] Je vous demande, Monsieur le ministre, de bien vouloir intervenir pour ma libération immédiate […] signé Antoneo Arlanapulos. » Ce n’est sans doute pas de la double personnalité mais une fuite devant la sienne propre. On peut aussi lire dans cet internement autant craint que recherché une fuite devant les responsabilités diverses pour finalement pouvoir se consacrer entièrement au « problème central », à savoir son propre ego et sa préservation. 

Mais un même dilemme de la compétence le poursuit : il ne peut pas être à la fois patient et créateur de son être. Il est possible que cette ultime contradiction va l’entrainer dans un long délire. Les années d’enfermement sont affectées par la persécution, l’envoûtement, la dépossession de lui-même. La souffrance est d’autant plus forte qu’Artaud n’écrit presque plus.

Le traitement aux électrochocs s’avère désastreux pour lui et semble aggraver la dissociation même si en apparence, les résultats ont pourtant l’air encourageant pour les médecins (moins de gesticulation et de confusion mentale) : « L’électrochoc, M. Latrémolière, me désespère, il m’enlève la mémoire, il engourdit ma pensée et mon cœur, il fait de moi un absent qui se connaît absent et se voit pendant des semaines à la poursuite de son être, comme un mort à côté d’un vivant qui n’est plus lui, qui exige sa venue et chez qui il ne peut entrer. » Sa propension à se retrancher de plus en plus loin à l’intérieur de son propre ministère restreint (par l’écriture et le dessin, il passe son temps à concentrer son être et sa création) va toutefois se stabiliser comme si, cahier après cahier, il avait réussi à enrayer le processus de néantisation par une renaissance perpétuelle, sa poésie en quelque sorte. « Et je vous demande, Jean Paulhan, de faire quelque chose pour que la liberté me soit enfin rendue. Je ne veux plus m’entendre dire par aucun médecin comme cela a été dit ici : Je suis là, Monsieur Artaud, pour redresser votre poésie. Ma poésie me regarde seul et un médecin pas plus qu’un agent de police n’a aucune compétence en matière de poésie, et c’est cela que les médecins, depuis 9 ans, n’ont jamais compris chez moi » Artaud peut être poète mais il ne peut tenir le rôle du patient en même temps. Les médecins sont ainsi perçus non comme des aidants mais comme des persécuteurs. A Hans Hartung qui propose d’illustrer ses oeuvres, Artaud répond sèchement, à la limite de l’insulte : « Car mes œuvres relèvent de l’invisible et de l’intime. Les faire illustrer par quelqu’un d’extérieur serait de l’ordre de l’obscénité. Je suis le seul à pouvoir prétendre à la manifestation de mes œuvres. » Autant il délègue aux autres tout ce qui n’est pas de sa compétence exclusive (il laisse le soin à ses amis d’organiser des opérations de charité qui lui sont destinées), autant son pré carré est impénétrable et toute intrusion y est impensable.

Artaud dessine et il écrit pour inventer un autre théâtre. Il fait une conférence publique mémorable, adresse deux lettres, une au dalaï lama et une au Pape à qui il règle son compte, tout comme il le fait avec l’institution psychiatrique et la société en général dans Van Gogh, le suicidé de la société. Il s’en prend en fait à la création tout entière dans une émission de radio légendaire : « L’homme est malade parce qu’il est mal construit. Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, dieu, et avec dieu ses organes car liez-moi si vous le voulez mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes vous l’aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté. Alors vous lui réapprendrez à danser à l’envers comme dans le délire des bals musette, et cet envers sera son véritable endroit », extrait de Pour en finir avec le jugement de dieu.

Les critiques d’Artaud rejoignent ainsi une hypothèse d’Hubert Guyard selon laquelle le schizophrène pourrait se faire législateur et légaliser sa manière d’être en dénonçant le dysfonctionnement de la société occidentale exagérément individualiste. L’hyper-individualisme responsabilise à outrance l’individu l’obligeant à performer sur tous les fronts : le schizophrène en est incapable et dans un mode d’organisation libéral tel que le nôtre le sujet est face à de multiples responsabilités et une pression tellement forte que la Personne peut s’en trouver gravement troublée. Artaud accuse volontiers l’institution psychiatrique elle-même :  « S’il n’y avait pas eu de médecins / il n’y aurait jamais eu de malades / pas de squelettes de morts / malades à charcuter et dépiauter, / Car c’est par les médecins et non par les / malades que la société a commencé. » Dans Van Gogh le suicidé de la société, Artaud reprend cette même idée que le peintre était sain d’esprit et sa peinture dérangeante a engendré une réaction violente de l’ordre établi : le fou est celui qui insupporte la société qui ne veut pas l’entendre. Ce qui vaut pour Van Gogh, vaut aussi pour lui qu’on a préféré mettre à l’écart et soumettre aux électrochocs plutôt que de vraiment entendre ce qu’il avait à dire. C’est un renversement subversif et la crudité provocatrice de ses écrits va dans le même sens : choquer le bien pensant, le tenir à l’écart à coups de foutre et de merde.

Antonin Artaud, l’année de sa mort.

« Le Bardo est l’affre de mort dans lequel le moi tombe en flaque, et il y a dans l’électro-choc un état flaque par lequel passe tout traumatisé, et qui lui donne, non plus à cet instant de connaître, mais d’affreusement et désespérément méconnaître ce qu’il fut, quand il était soi, quoi, loi, moi, roi, toi, zut et ÇA. J’y suis passé et ne l’oublierai pas. »

En proie à une graphorrhée (impulsion irrépressible d’écrire), il remplit des centaines de cahiers d’écoliers avec de textes et de dessins « expressionnistes », parfois à la limite du figuratif mais où on devine toujours le corps.

 Et que penser du poète quand il écrit dans Ci-gît : « Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère et moi » ? On pourrait croire à une boutade mais Artaud ne peut pas avoir d’humour, c’est à dire du recul sur sa propre condition : il faudrait pour cela que sa Personne soit intègre et bien définie. Or il passe son temps et toute son énergie à ne pas se disjoindre complètement. Artaud s’auto-engendre donc avec le plus grand sérieux et il souffrait trop pour être un simple farceur. Puisqu’ils ne sont pas destinés à faire rire les derniers textes d’Artaud le Mômo (tel qu’il se baptise, mômo étant issu du dialecte marseillais pour dire môme) dérangent, tout au moins nos habitudes de lecture. Cette renaissance par lui-même ne cadre plus avec la quête irlandaise du dieu celte de la mort Dispaler, figure à la fois démiurge et destructrice et du coup « à la responsabilité sans faille ». Dieu est toujours présent mais Artaud se rebiffe et l’accuse quand il ne prend pas sa place. Je ne suis toutefois pas en mesure de proposer une explication satisfaisante sur ce point.

Reste l’écriture (pas la graphie mais la signature verbale) d’Antonin Artaud. La syntaxe en évolue au fil des ans et au gré des crises. Certains textes, les lettres notamment, ne présentent aucune spécificité grammaticale mais les poèmes vont devenir de plus en plus déstructurés à l’image de son moi en miettes  : disloquée, heurtée, chaotique. L’écrivain recueille tous les fragments qui lui viennent  à l’esprit pour les conserver ensemble sur le papier. Il essaye ainsi de faire reprendre corps par le crayon sur les cahiers d’écoliers à ses pensées non pas incohérentes mais sur le point de perdre leur cohésion. On pressent un sens sous-jacent sans toutefois être parfaitement sûr de ce qui se dit. Y a t-il deux voix ? Qu’y a-t-il vraiment à comprendre en dehors de l’état psychique de l’auteur ? Y a-t-il un sens crypté réservé aux initiés du signifiant ? Est-ce que ça vaut vraiment le coup de se casser la tête pour en déduire un sens global, une ébauche d’organisation ?

Au niveau lexical, le vocabulaire où son registre volontiers grossier est généralement accessible sauf lorsqu’il prend définitivement la tangente dans une langue singulière faite de syllabes incompréhensibles mais avec un rythme certain : comme une poésie primale. Les retours à la ligne sont incessants, brisant net toute fluidité et au-delà, toute rhétorique ronflante. La justification elle-même est heurtée.

Les derniers poèmes sont disponibles sur la toile.

https://fr.wikisource.org/wiki/Artaud_le_M%C3%B4mo

Je voudrais rapprocher cette brisure de la linéarité du dispositif spatial auquel a recours Antoine qui communique avec sa psychologue par messages brefs sur répondeur ou par de fréquentes lettres dont l’aspect visuel et la mise en page sont invariablement ceux-ci. 

On observe des invariants ritualisés très singuliers : la date avec le mois en chiffres romains, la formule « J’ai perdu l’heure », l’absence de ponctuation et de majuscule, la croix formée de deux flèches autour de laquelle s’articule invariablement une ou deux phrases, un remerciement, la signature. Voici un florilège des phrases ou des mots ainsi présentés.

Cette circularité centripète est peut-être une manière de conjurer la force centrifuge qu’est la schizophrénie. Sous une apparence de désintégration, le propos se concentre dans cette organisation très personnelle.

c’est le / Boulanger / sur la / table

C’est l’ordre symbolique / que j’accepte pas / ça rentre dans le cadre / de la loi

J’accepte / pas l’ordre / je force / l’interdit

c’est quand / on accepte pas / l’interdit de la mère / avec des phrases

L’acceptation / de la limite / de l’interdit / de la loi

É / mi / li / enne

Antoine / petite soeur / gérard / norbert (ce sont ses frères)

c’est du commerce / Avec la mère / c’est le père / qui fait la loi

ça / se / le tra / vail

c’est pas / accepté / par le / système

La / fontaine / des laits / preux

Dans une lettre plus traditionnelle et plus longue, Antoine retrace son parcours, énumère ses métiers (dépanneur, père, patient). Chaque apprentissage parait de plus en plus laborieux. Le dernier rôle qu’il se donne, son « principal problème », consiste simplement à apprendre « les rudiments de la cuisine » pour se faire « un petit peu à manger ». Mais sur cette question, il reste très dépendant de l’institution ou au self même s’il a son autonomie par ailleurs. Il se nourrit peu, essentiellement de café au lait quand il n’a pas recours à un service de restauration. Il parle de l’hôpital en écrivant qu’il a rencontré « l’ordre psychiatrique ». Pas plus qu’Artaud, il ne donne leur titre aux psychiatres : ils ne sont que Mr UNTEL ou madame UNETELLE . L’un d’entre eux lui a apporté « les rudiments de la psychanalyse » et « la lumière jusque dans ma propre maison », un apprentissage dont on retrouve quelques traces dans les messages.

Antoine comme Artaud semblent incapables d’assurer plusieurs ministères,  même les uns après les autres. Ils concentrent alors leur énergie sur la conservation de leur être qui tend à se disperser, avec des protocoles qu’ils ont eux-mêmes construits. En chacun d’eux, deux forces sont en tension contradictoire : l’une pathologique et centrifuge qui disperse leur Personne et l’autre volontaire et centripète qui tente de rassembler les fragments d’un narcissisme déliquescent autour d’un rôle dans lequel ils sont enfermés malgré eux pour ne pas se perdre complètement.

C’est dans cette optique contradictoire qu’on peut comprendre leurs écrits. Ils expriment ce qu’ils sont dans une langue qui n’appartient qu’à eux. La négociation qui permet la communication, c’est à dire l’échange d’idées, est difficile, voire impossible car le message tient autant l’interlocuteur à l’écart qu’il cherche à être un pont vers l’autre.

Tout le reste est littérature ! A la revoyure !

Pour aller plus loin :

Pour aller plus loin et même très loin : écouter la voix (les voix ?) et la scansion d’Antonin Artaud est un expérience à tenter. C’est tout de même assez perturbant bien au-delà de ce qu’il dit. C’est à la fois habité et désincarné. Cela donne l’impression de venir des entrailles d’Artaud tout en étant surjoué et théâtral.