P33 – Ascenseur pour le cosmos

Si les schizophrènes inquiètent par leur étrangeté, les paraphrènes jouent un double jeu et peuvent jusqu’à un certain point ainsi mener de front leur délire et une vie sociale ordinaire. Voyage au coeur du narcissisme exacerbé et de l’ego XXL.

Les troubles de la Personne : la paraphrénie P33

Dans son tableau nosographique des maladies mentales , Jean Gagnepain ne mentionne pas la paraphrénie. Il parle tout simplement de narcissisme quand Jean-Michel Le Bot intitule le chapitre qu’il lui consacre « la grandeur narcissique ». C’est en fait une proposition de Jean-Luc Brackelaire que de réhabiliter le terme de paraphrénie. Il n’est pourtant pas récent puisqu’il date de 1863 et la pathologie avait été décrite par Kraepelin en 1912. On avait fini par le classer entre la schizophrénie et la paranoïa comme une sorte de concept intermédiaire. La théorie de la médiation propose au contraire d’en faire une pathologie à part entière. Ce qui lui a joué un mauvais tour, c’est vraisemblablement le nombre très réduit de cas avérés et l’hétérogénéité des fabulations délirantes qui les accompagnent. Rappelons au passage que le délire est un discours qui n’est validé que par son seul promoteur. Freud avait très justement saisi qu’il s’agit d’une construction salvatrice et d’une issue de secours pour le psychisme en redonnant de la cohérence à ce qui n’en a plus.

Nous avons vu que sans traitement, la schizophrénie tendait à s’aggraver et la fracture à se renforcer. Le patient a plutôt tendance à fuir l’aide qu’on essaye de lui apporter et à retourner en persécution les tentatives d’approche. Les nombreuses observations cliniques ont permis de dégager un scénario-type évolutif, une marche régulière et méthodique selon Magnan, pour la paraphrénie qui peut s’étendre sur de longues années et qui débute plutôt après 40 ans, soit beaucoup plus tardivement que la schizophrénie. Cela a à mon avis son importance. Tout débute par une période d’inquiétude. On la taxe parfois d’incubation avec des manifestations hypocondriaques. Dans un deuxième temps, le malade se construit une issue délirante et systématique à ses souffrances : c’est l’épisode du délire de persécution pendant laquelle il élabore une explication fantasmagorique à son trouble. La persécution fait bientôt place à la phase de révélation et d’apothéose où le persécuté trouve l’épanouissement dans une charge fantastique et grandiose, un emploi noble, royal, voire divin ou cosmique pour ses capacités exceptionnelles. Le paraphrène peut ainsi rester scotché dans un état mégalomaniaque ou dans des cas plus rares, sombrer dans une prostration démente.

Pour que Clark Kent soit diagnostiqué paraphrène, il faudrait que Loris Lane se montre un peu plus raisonnable.

A l’enfermement du schizophrène, répond ici l’élévation du paraphrène. Le patient s’échappe dans une fuite en avant mais vers le haut. Ce qu’il vit réellement est intégré dans le délire comme des éléments constitutifs d’un destin singulier. Si on parle de trouble #autolytique à ce sujet, c’est que l’ambition du patient perd peu à peu contact avec la réalité : son délire chronique s’en détache sans toutefois que le malade ne perde pied dans le réel. Le psychiatre Henri Ey qui s’est beaucoup intéressé à la question parle de bipolarisation ou de diplopie du moi. L’univers du délirant voit se côtoyer deux mondes, imaginaire et réel, entre lesquels le paraphrène circule sans trop de soucis.

Cette capacité à vivre ces deux destins de front fait que la pathologie peut ne pas se déclarer publiquement. Je pense même pour ma part que nombre de paraphrènes non déclarés sont en circulation dans l’espace public. Gagnepain parlait d’un trouble narcissique et le narcissisme même exacerbé n’est pas, dans la société française et depuis le romantisme, considéré comme une pathologie. On le range au rayon rêverie et loisirs et j’irai même jusqu’à dire qu’on l’encourage pour en faire de l’argent à travers les jeux vidéos, les cosplays, les jeux de rôles. Mais la fantaisie reste pour la plupart d’entre nous cantonnée alors que chez le paraphrène, l’ambition fantastique tend à envahir le quotidien du malade. Là se pose toute la question de la normalité et du seuil de la maladie. Ce n’est pas la problématique du jour mais on pourra y revenir.

Revenons-en pour l’instant aux cas cliniques sans équivoque. Henri Ey dégage quatre aspects de la pathologie. Une pensée paralogique développe un univers surréaliste autour de thèmes comme la création, la palingénésie ou renaissance, la métamorphose, la maternité fabuleuse ou la grossesse monstrueuse. La mégalomanie qu’on associe à la folie des grandeurs a son revers dans la persécution : plus haut vous montez, plus on cherchera à vous abattre. Les malades sont victimes d’influence, d’envoûtement, de tentative d’empoisonnement, de transformation d’organes et le combat qu’ils mènent prend souvent une dimension cosmique. Il est difficile de faire la part de l’hallucination et de la fabulation chez le paraphrène d’autant que les autres facultés intellectuelles restent la plupart du temps intactes et permettent un comportement socialement acceptable.

Rappelons que le sujet qui fabule sait que son imagination est à l’oeuvre quand l’halluciné croit à l’existence des voix, visions et autres sensations.

Dali a donné une version narcissique de
Smoke in the Water

Je voudrais attirer l’attention sur un symptôme très particulier de la paraphrénie : l’auto-création ou auto-engendrement ou encore auto-démiurgie. Hubert Guyard avait déjà pointé la nécessité de trouver une manière de distinguer comment les deux psychoses sociales autolytiques niaient la génitalité chacune à leur manière. Alors que le schizophrène délèguerait l’ascendance à une figure tutélaire forte (Wagner pour Ludwig par exemple), le paraphrène va aller jusqu’à nier la responsabilité d’autrui dans sa propre existence : les géniteurs s’effacent au profit de figures d’auto-engendrement, de démiurge auto-créateur ou de mode de procréations fantastiques. Dans la phase aiguë du trouble, le malade ne doit rien à personne. Son existence même est de son seul fait.

Le paraphrène est donc toujours capable de définir de la responsabilité et ne rencontre pas de problèmes dans la répartition virtuelle des compétences. Celles-ci vont cependant prendre une autre dimension. Les soignants ou les proches peuvent devenir des adversaires mais leur opposition ne va pas être niée, au contraire : l’opposition entre fonctions va être renforcée ou même doublée. Dans le délire, le psychiatre peut devenir l’ennemi, la puissance maléfique, l’esprit du harcèlement. Ce peut être également le supérieur hiérarchique ou toute personne susceptible de s’opposer au dessein grandiose du sujet.

Celui-ci procède à une élection abusive de son office qui lui confère une responsabilité démesurée, non par la place qu’il prend dans la répartition des charges mais par la qualité surhumaine de la mission qui lui incombe. Là où le schizophrène peut devenir un fin conseiller dans la manière de replacer le balai dans le placard, tête en haut, sans toutefois jamais participer aux tâches ménagères, le paraphrène se spécialise dans le salut de l’univers ou la rédemption de l’humanité. Son offre de service est à la démesure de son moi surdimentionné et exagérément ambitieux.

Nous n’hésitons pas en effet à placer l’ambition sur la trajectoire de la paraphrénie. La différence, c’est que l’ambitieux va transformer le monde de manière scientifique, politique, industrielle ou militaire quand le paraphrène empruntera la voie magique qui, il faut bien le reconnaitre, ne s’ouvre que pour lui, sauf dans le cas de la religion ou de l’État qui peuvent alors être assimilés à un délire collectif de schizophrènes déresponsabilisés qui délèguent à outrance le pouvoir à une puissance providentielle.

La diplopie explique selon moi le nombre de cas bien moindre et finalement la plus grand acceptation sociale des mégalomanes. Le mythe du self-made man américain qui repose sur une conception individualiste forcenée s’oppose là aux déterminismes spinoziste, marxien et bourdieusien qui déresponsabilisent l’agent alors que le libéralisme philosophique en tous cas et dans une certaine mesure économique si on ne considère que la libre-entreprise à responsabilité illimitée, accorde à la réalisation de soi une place prépondérante et parfaitement fantasmée. Autrement dit, le paraphrène est un ambitieux qui « décolle » alors que le multimilliardaire transhumaniste est un paraphrène qui s’ignore. Reste à définir la frontière entre le délire de l’un et le projet de l’autre. Elle réside peut être dans le fait que les grands capitalistes de ce monde sont encore dans une compétition effrénée alors que le génie du paraphrène est sans égal possible.

Tout le reste est littérature ! A la revoyure !

Pour aller plus loin :

Un historique assez complet de la nosographie de la paraphrénie

https://www.psychaanalyse.com/pdf/LES%20PARAPHRENIES%20-%20NOSOGRAPHIE%20_fichier%20important%20(15%20pages%20-%20274%20ko).pdf

Pour ce qui est de la théorie de la médiation, on pourra trouver les références des ouvrages dans les chapitres sur la schizophrénie.

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