P42 – Un masochisme en odeur de sainteté

Avant d’aborder le sadisme, revenons sur quelques cas de masochisme « plus ordinaire ». Avec Masoch et Aury, on évoluait dans un univers de fantasmes de la grande bourgeoisie. Les manifestations du masochisme sont souvent plus quotidiennes, loin des cérémonies et de la littérature, et surtout éloignées de la sexualité à laquelle la psychanalyse a malencontreusement tout rapporté.

Les troubles de la Personne : le sadomasochisme P42

Par son côté spectaculaire, l’#algophilie occulte un masochisme sans violence physique ni rituel SM que la psychanalyse a souvent confondu avec la névrose. Les symptômes prêtent, il est vrai, à confusion. La théorie de la médiation définit la névrose comme une hypertrophie du prix à payer, un auto-entravement obsessionnel qui n’est pas de type social même si cela peut avoir un impact sur la relation avec autrui. Le névrosé ne s’accorde pas le droit de jouir alors que le masochiste éprouve éperdument la Loi en forçant une relation apparemment en sa défaveur. La névrose ne convoque pas l’autre alors que la perversion l’invite pour lui faire subir ou l’obliger à malmener, ce qui psychiquement est une violence. Pratiquer l’abus de pouvoir sur autrui ou provoquer cet abus de pouvoir par autrui, c’est tout un : soumettre ou suborner, c’est pousser l’autre à perdre un peu de sa dignité. Dans les deux cas, il y a défaut de considération pour autrui. Cela revient à ne pas lui octroyer la position congrue dans la relation et par conséquent lui dénier le respect qui lui est dû pour le réduire à un rôle non choisi. On est loin d’une problématique d’estime de soi, même si les apparences peuvent porter à confusion.

Le martyre de Sainte Barbara ne fut pas télévisé pour des histoires de droit de retransmission.

Le névrosé n’a pas besoin de l’autre pour se mettre en échec : il est son propre frein à la satisfaction et à la liberté. Comme on l’a déjà vu avec Masoch, le masochiste va « tordre », « twister », « biaiser », en un mot pervertir la relation avec l’autre en l’obligeant à son insu tout en passant pour la victime.

Dans La Secrétaire, Lee qui se scarifie va s’épanouir dans sa relation sadomaso avec Edward. D’introvertie, elle va devenir maitresse. Si dans un premier temps, elle ne trouve aucune satisfaction à être déconsidérée par sa propre famille, son ego va paradoxalement être boosté par l’impérieuse nécessité de faire tomber son employeur dans le piège de l’abus de pouvoir. Les tendances sadiques contrôlées de celui-ci permettront à leur relation de rétablir une sorte d’équilibre par consentement mutuel à l’indignité. Que chacun trouve son compte dans un tel ravalement d’amour-propre où les deux partenaires se jouent de l’autre tient du miracle. Il me semble pourtant que le cas se présente beaucoup plus souvent qu’il n’y parait.

Saint Sébastien eut le malheur de tomber amoureux le jour où Cupidon était ivre.

En ce qui concerne la recherche de la douleur, on parle d’algolagnie (désir de douleur). Le masochisme est parfois taxé d’algolagnie passive et le sadisme d’algolagnie active. Ce qui me semble inexact puisque le masochiste provoque les conditions de la douleur, non pas face à un bourreau sadique, mais avec un dominateur occasionnel (parfois payé dans le cas des prostituées) instrumentalisé et finalement dominé. Quand on en arrive à des questions de souffrance morale, les cas se font moins spectaculaires, d’une part, parce que la douleur est psychique et d’autre part parce que cela se passe en privé et que ça ressemble bien à une manipulation qui cache son nom.

A 69 ans, Bénédicte vit avec son fils de 45 ans. Elle a perdu son mari depuis de nombreuses années et Jérôme a grandi sans véritable repère d’autorité à la maison à l’exception peut-être du frère de Bénédicte, un pervers narcissique manipulateur qui a réussi matériellement dans la vie et s’est créé une situation financière confortable, ce qui ne l’a pas empêché de décéder en laissant une situation financière pour le moins confuse. Bénédicte a toujours été le souffre-douleur de son frère qui la rabaisse constamment, tout particulièrement en lui faisant sentir la faiblesse de ses revenus, son emploi de simple aide-soignante et sa propension à se faire avoir. A la mort de son père, Jérôme s’est installé hors de la maison, a eu un temps une vie de couple et a semblé s’affirmer comme un caractère solide et fiable, fréquentant son oncle et ses cousines, toujours prêt à leur rendre service. Il est aussi le premier à pousser des coups de gueule quand celles-ci abusent de sa bonne volonté. Pour le mariage de l’une d’elle, il s’est par exemple chargé d’acheminer un taxi londonien qui a ensuite trainé devant la maison de sa mère pendant des mois. 

Bacon était masochiste mais ne cessait de s’autoportraiturer… mais d’une manière pour le moins destructrice.

A la suite de déboires sentimentaux et professionnels, Jérôme s’est à nouveau installé dans la maison parentale. Il y fait parfois des travaux de manière assez compulsive. Sa consommation d’alcool et de stupéfiants l’empêche d’avoir une vie professionnelle stable. il rencontre aussi des problèmes de santé. Flambeur, il ne peut avoir de l’argent sans sortir et arroser ses copains. Ses horaires sont incontrôlables, ses humeurs aussi. Il squatte l’ordinateur de sa mère quand ce n’est pas son portable ou sa propre voiture. Cette dernière se plaint régulièrement à ses rares amies proches du manque de savoir-vivre de son fils, de ses accès d’humeur, ou de sa gloutonnerie : gros mangeur, il pille régulièrement le réfrigérateur ou laisse la vaisselle en plan. D’une manière générale, il ne fait pas sa part mais parfois, il semble vouloir rattraper tout ce qu’il n’a pas rendu comme service en rentrant du bois ou en refaisant les WC. Mais cela n’empêche pas Bénédicte de continuer à préparer des recettes (c’est une excellente cuisinière) dont Jérôme se régale même si cela ne lui est pas destiné. Quand elle est invitée chez des amis, Bénédicte se plaint des « exploits » en goinfrerie de Jérôme ou des amis de son fils qui s’imposent. Cependant elle ne met jamais en pratique les conseils qu’on lui prodigue : elle continue à faire « la bonne poire » comme elle dit, à laisser son fils la mépriser, mal lui parler, s’emporter contre elle ou au contraire vouloir trop en faire quand elle ne demande rien. Et quand une amie fait des remarques sur Jérôme qui abuse de sa bonne volonté et n’assume pas ses responsabilités, elle lui trouve mille excuses et rejète la faute sur les patrons mauvais payeurs, les fréquentations pas fiables ou la malchance. Résultat : à 45 ans, son fils souffre d’une immaturité chronique et s’il est fort en gueule, assez manipulateur lui-même, prompte à critiquer et à l’arrogance facile, il est incapable de se construire une situation indépendante de sa mère. Celle-ci n’invite que rarement chez elle à présent car Jérôme ne réserve pas toujours un accueil agréable aux visiteurs et se contente souvent d’aller s’enfermer dans sa chambre. Bénédicte râle mais lui trouve toujours des excuses et finalement le conforte dans cette situation où il vit en quelque sorte en couple avec elle. Si on veut bien considérer que l’émancipation fait partie de ce que des parents doivent apprendre à leur progéniture, Bénédicte semble avoir failli à sa mission… à moins qu’en sacrifiant trop facilement sa propre autonomie et en acceptant l’invasion de sa maison, elle ne tienne captive celui qui se prend déjà pour le maitre des lieux.

Frida Kahlo souffrit beaucoup mais à son corps défendant. Sa présence ici n’est donc qu’une faute de très mauvais goût.

Bénédicte se fait régulièrement rouler par des « amis » lors de ses voyages. Elle finit souvent par payer plus que son dû, à être aux prises avec des goujats ou des indélicates qui abusent mais redoute tout autant de partir seule. Elle accepte ces déconvenues avec une certaine fatalité sans cependant pouvoir s’empêcher de raconter ses déboires et sans doute d’éprouver un certain plaisir à le faire. On est en droit de se demander dans quelle mesure elle ne provoque pas ces situations d’abus. On peut même envisager qu’elle fait exprès de ne pas prendre suffisamment de précautions afin en réalité de tenter le profiteur. L’occasion faisant le larron, comment se fait-il qu’elle tombe plus qu’à son tour sur des manipulateurs qui profitent de son incapacité à dire stop ?

Bénédicte me semble assez emblématique de ces mères protectrices qui se victimisent volontiers pour garder une emprise sur leur progéniture ou leur mari. Se mettre entièrement au service de quelqu’un, c’est parfois créer la dépendance (de l’autre) sous couvert de dévouement. « Le pouvoir est en cuisine », dit on souvent dans les sociétés patriarcales où les femmes peuvent passer pour des souffre-douleurs et des servantes alors qu’elles sont aux manettes. Elles entretiennent souvent leur mari dans un statut faussement dominant : il croit gérer le destin de sa famille quand c’est elles qui tirent les ficelles. Il assure les rentrées d’argent et le standing mais c’est elles qui élèvent les enfants qui porteront son nom à lui mais leur empreinte à elles. Elles payent souvent cette domination effective par la soumission de leur corps, le sacrifice de leur vie professionnelle et d’une partie de leurs aspirations. Elles s’effacent derrière lui mais le considèrent parfois comme un enfant, finalement pas si responsable qu’il voudrait le faire croire. 

“Derrière chaque grand nu, il y a un homme qui crève d’envie.” Amedeo Modigliani

On entend souvent dire que derrière chaque grand homme, se cache une femme. L. Grant Glickman écrit plus ironiquement : « Derrière chaque grand homme, il y a une femme qui n’a rien à se mettre. » Faudrait bien évidemment pas généraliser mais on pourrait affirmer que derrière un homme qui perd pied, il peut y avoir une manipulatrice. Nous reviendrons en P46 sur cette question nettement plus tragique que ce petit intermède misogyne. 

Si on te frappe sur le joue droite…

Je me risque à étendre ce cas de figure aux martyrs chrétiens. Et au premier d’entre eux Jésus. Je m’aperçois également que j’écris ces lignes un dimanche matin: hasard ou coïncidence? Je ne crois pas. Jésus provoque son martyre, c’est à dire la violence, en refusant de dire à Pilate et aux grands prêtres ce qui pourrait apaiser leur colère. Prétendre qu’on est le fils d’un dieu plus puissant que l’empereur romain et tous les autres dieux réunis, c’est une réelle provocation, un appel à la cruauté et à la punition. Jésus n’a par ailleurs pas réellement cherché à fuir la confrontation avec les autorités : il est tout de même allé jusqu’à Jerusalem alors qu’en Judée, on l’aurait laissé tranquille. Le prosélytisme chrétien est toujours allé à la rencontre des tracas et les martyrs ont tous su à quoi ils s’exposaient. Mais ils savaient aussi que leur triomphe passerait par ce chemin détourné et que la faiblesse du paganisme mais aussi la fragilité du pouvoir séculier se révèleraient dans cette confrontation périlleuse et en apparence inégale.

Joker !

Les martyrs étaient conscients que leur victoire spirituelle et intellectuelle (finalement la seule qui vaille car à quoi bon gagner une bataille si tout le monde croit que vous l’avez perdue) adviendrait alors même que leur existence physique s’achevait dans des souffrances atroces. Le résistant qui ne révèle pas le nom de ses camarades sous la torture est héroïque : il ne cherche pas à convaincre le bourreau du bien fondé de son acte. Le martyr qui met sa souffrance au service d’une puissance qui dépasse le pouvoir qui l’opprime est masochiste parce qu’il met sa douleur au service de la gloire de Dieu certes mais aussi de la conversion du non-croyant, c’est à dire de l’abdication du pouvoir qui pousse le bourreau à vouloir humilier le martyr. Le pervers dans l’histoire n’est pas la brute qui frappe et cherche à briser mais le futur saint qui entend retourner la situation en sa faveur. Le sacrifice de sa propre Personne assure l’écrasement de la dignité de l’autre. « Tu me massacres mais je t’ai manipulé jusqu’à ce que tu perdes définitivement le contrôle de la situation. » La violence est un aveu de faiblesse narcissique : elle se déchaine quand son refoulement déontologique n’opère plus. On aura l’occasion de le constater chez les tueurs en série.

Autrement dit, le martyr est comme cet élève au fond de la classe qui fait tout pour se faire punir mais essaie de passer pour innocent et victime expiatoire d’un prof-bourreau dont il conteste insidieusement le pouvoir cours après cours. Si le prof a le malheur de prendre personnellement ces provocations qui n’en ont parfois pas l’air, il court le risque de s’emporter, d’élever le ton ou pire de lever la main sur l’élève. L’abus de pouvoir sera alors la reconnaissance de la puissance de la victime si, rappelons-le, elle est l’instigatrice de ce processus. C’est sans doute pour cela que certains s’attirent des emmerdes à répétition : ils trouvent dans l’abus de pouvoir à leur encontre le moyen de combler une défaillance narcissique. Assumer le rôle de souffre-douleur et de bouc-émissaire, c’est s’assurer une charge. La dignité n’est piétinée qu’en surface car à la fin des fins comme dirait Lordon, l’être bafoué est en fait reconnu dans le supplice moral. C’est pour cela que le sadique et le masochiste ne sont pas complémentaires ni inverses. Ils souffrent du même trouble de l’échelle de la dignité mais ils adoptent des stratégies radicalement différentes pour palier à leur défaut égotique. Le masochiste sape chez l’autre la dignité qui lui permet de résister à la violence : l’idée, c’est de lui faire perdre son sang-froid, le contrôle de ses pulsions, sa liberté. « Tu me martyrises parce que je te fais peur. Je crée chez toi un appel d’être qui t’aspire irrésistiblement ». Lacan avait compris que le masochiste provoquait l’angoisse chez l’autre et jouait avec elle. C’est tout à fait contre-intuitif.

Le dolorisme chrétien est-il soluble dans le capitalisme financier?

Pour conclure sur le martyre qui n’est tout de même pas le cas le plus banal, il s’empare d’humain que la lumière divine a totalement investi : l’illuminé. Si on parle d’inspiration divine, on peut dire le soufflé. Il parait totalement plein mais son gonflement est fragile. Le fidèle dont la Personne est fondamentalement construite sur la foi (pas le croyant peu convaincu donc) ne peut qu’être intégriste. Le croisé et l’inquisiteur convertissent par la force. Le martyr s’expose volontairement à l’indignité (dénuement, pauvreté, emprisonnement, supplice) pour contraindre le pouvoir : si on le frappe sur la joue droite, ne tend-il pas l’autre joue? Qu’est-ce que cela signifie, sinon que la violence dégrade celui qui y a recours. Pour le chrétien prosélyte, la conversion de l’autre est au bout du calvaire mais pourquoi l’amener à changer d’avis en retournant la violence contre lui ? Pourquoi… sinon parce qu’on pense qu’au fond, sa Personne est fragile et qu’on peut la mettre dans le droit chemin. C’est une démarche autoritaire et perverse. Autant la confrontation des idées est égalitaire et loyale, autant le fait de piéger l’adversaire en lui faisant croire qu’il est le maitre de la situation tout en l’attirant dans un piège théologique où son équilibre ontologique va être mis à mal jusqu’à le contraindre à l’usage de la force, relève de la perfidie. Se laisser détruire physiquement ou socialement au nom de la foi revient à forcer la main du bras qui, s’il est armé, craint pour son pouvoir. Accorder son pardon ou son amour à quelqu’un qui vous brutalise pour garder le dessus psychiquement, c’est nier sa puissance au nom d’une autre dont vous êtes le détenteur. Le religion catholique a totalement dévoyé cette stratégie en convertissant par la force dès que l’église et la royauté se sont mis en cheville. Et à partir de ce moment-là, les martyrs se sont raréfiés. 

Amour-propre et déchéance

Terminons par un dernier exemple que j’ai pu observer sur un campus d’été. Il n’a aucune prétention scientifique mais j’aimerais avec lui montrer la tortuosité des rapports humains soumis à la perversion.

Bianca a ainsi une quarantaine d’années. Elle est calabraise d’origine, très typé, le regard noir et perçant, les cheveux bouclés anthracite luisant. C’est ce qu’il est convenu d’appeler une femme de caractère, lorsqu’on n’ose pas dire autoritaire. Elle est professeur de FLE et a la réputation d’être exigeante, de ne pas se laisser marcher sur les pieds et de mener ses classes à la baguette. Elle apparait tellement sûr d’elle que son contact est parfois un peu rude. Elle s’exprime de manière assez péremptoire et définitive avec une voix veloutée mais plutôt masculine. On ne discute pas avec elle : elle a raison. Sa méthode est la bonne et alors que je suis le responsable pédagogique, elle n’en tient absolument pas compte. Comme nous pratiquons l’échange de classes, elle me demande notamment de faire des dictées à ses étudiants. Comme je l’interroge sur le bien-fondé de l’exercice pour des étrangers, j’ai droit à une réponse cinglante : ça ne me regarde pas,  elle est responsable de ses étudiants, c’est elle qui décide ce qui est bon pour eux. Je me retrouve donc à pratiquer un exercice que je réprouve pour éviter d’entrer en conflit avec elle car je sens que ça ne nous mènera qu’à l’impasse. Parmi les étudiants, personne ne souffle trop. D’ailleurs, il me suffit de dire que c’est Bianca qui a prévu le programme pour écraser toute réticence. Elle entretient autour d’elle une certaine crainte et même les collègues observent avec elle une distance prudente.

Elle est mariée avec Pierre qui a un côté Jean-Paul Belmondo jeune, son assurance crâneuse, plutôt exubérant et volontiers hâbleur, avec un certain charme gouailleur et littérairement très cultivé. Il est également professeur de FLE mais il publie régulièrement des polars et commence à se faire un nom. Il ne vient sur le campus d’été que pour faire quelques conférences. 

Le couple a vécu à l’étranger pendant de nombreuses années, une sorte d’âge d’or, puis s’est établi en France à la naissance des enfants. Pierre travaille tout au long de l’année mais Bianca peine à trouver des heures. tous deux pestent contre le système français qui n’est pas capable de leur fournir des postes à la hauteur de leurs compétences qu’ils mettent en avant.

Le couple vient chaque année donner des cours sur le campus estival parce qu’ils louent leur villa dans l’arrière-pays à prix d’or et laissent leurs deux enfants chez les grands-parents pendant un mois. 

Pierre est alcoolique, il carbure au whisky et court plusieurs kilomètres chaque matin pour donner le change et purger son corps. Il ne fait jamais illusion longtemps. Il se contrôle mal dès qu’il a trop bu et il peut facilement devenir entreprenant avec de jeunes étudiantes. Bianca ferme les yeux sur son comportement, ne lui fait aucune remarque en public et tient parfaitement son rôle de « donna del sud » avec des airs mystérieux et un porté de tête très noble et presque théâtral.

Elle a tout de même eu une liaison avec l’intendant du campus lui-même marié et volontiers cavaleur. Un secret qui les tient tous les deux et qui explique sans doute pourquoi l’intendant ne fait aucune remarque au sujet de Pierre qui se beurre copieusement tous les jours, pas toujours discrètement. 

Sur le campus d’été, on vit dans une certaine promiscuité pendant six semaines : repas et activités en commun, cours et logement en internat. Tout le monde repère très vite l’attitude incertaine et pas tout à fait coordonnée de Pierre : quand il ne court pas, ne fait pas la sieste ou n’écrit pas, il se lance dans de grandes conversations surtout avec des jeunes filles, fait étalage de son érudition et plus trivialement drague avec maladresse. On le sent « chargé », il s’embrouille un peu dans ses discours et il disparait sans crier gare vers une salle de classe où il planque ses bouteilles. 

Bianca se montre très digne et malgré la chaleur de l’été azuréen, toujours impeccable dans sa mise quand Pierre malgré ses efforts vestimentaires, transpire beaucoup et répand l’odeur si caractéristique des alcooliques. On les voit rarement ensemble. Ils font d’ailleurs chambre à part pour une affaire de ronflements. On la plaint en secret mais elle n’inspire pas non plus la compassion. Son air un peu hautain ne la désigne pas pour la pitié. Elle ne recherche la sympathie de personne et conserve toujours ce petit côté dédaigneux des femmes qui considèrent que la vie et la société ne leur ont pas offert la place qu’elles méritaient. Elle est à la fois déclassée et ambitieuse. Elle sent que je suis sur sa route car elle vise la direction. Contrairement à moi qui seconde la directrice « historique » loyalement parce que j’ai négocié un salaire correct, elle conteste sournoisement son autorité. Je l’ai un jour surprise à donner un cours particulier rémunéré, prescrit par elle-même à l’un de ses élèves, et c’est tout juste si je n’ai pas eu à m’excuser. Il a fallu avoir recours à l’arbitrage de l’intendant et de la directrice. Son bon droit prend pour Bianca le pas sur le règlement. Pierre l’avait bien évidemment soutenu mordicus dans cette affaire, clamant haut et fort que je n’étais qu’un « sous-fifre » avant de découvrir que mon statut me plaçait au-dessus de lui sur le campus.

Je me suis toujours demandé comment elle pouvait le supporter. Pierre avait une attitude indigne pour un prof adulte et un homme marié. Ivre, il enfreignait de manière visible les convenances par un comportement assez déplacé. Elle l’avait trompé en douce (l’indiscrétion venait de ma directrice) et ne pensait pas que les cours particuliers seraient découverts. Avec la bienveillance de l’intendant, ils trichaient également avec le règlement intérieur en cachant leur gros chien dans leur chambre. Pierre devait le sortir à l’aube et à la nuit tomber pour cette infraction passe relativement inaperçue.

La respectabilité de Bianca paraissait presqu’un peu désuète tellement elle semblait vouloir contrôler son apparence. Son allure de grande dame à éventail inspirait pourtant la déférence et tranchait avec la tenue de play boy débraillé de Pierre. Le contraste était saisissant et incompréhensible. Elle si prompte à faire une remarque et à juger d’un regard, comment pouvait-elle se taire devant les écarts de conduite de son mari ? Comment pouvait-elle ne pas exiger de lui qu’il cesse de boire ou au moins de se montrer en état d’ébriété ? Dans un couple sain, quand l’un se comporte mal, l’autre essaie de rectifier le tir. A moins que plus ou moins sciemment, elle le laissât agir ainsi pour mieux le manipuler. Plus il se révélait indigne au dehors, plus elle avait de raisons de le mépriser et d’avoir de l’emprise sur lui en privé. Plus il s’enfonçait dans son alcoolisme, plus elle portait la culotte… et sans doute la cravache morale. Son goût pour l’autorité à elle, frustré par une ascension sociale en panne, se nourrissait de sa déchéance publique et sa dégradation intérieure à lui. Bien sûr, il avait le travail et l’aura de l’écrivain.

Mais elle savait qu’au fond de leur intimité, elle pouvait le maltraiter moralement, faire chambre à part, ne pas lui adresser la parole. S’il buvait autant et s’il faisait autant d’esbroufe en société, c’était parce qu’au fond, il était profondément perdu, immature, incapable d’être par lui-même un homme avec des responsabilités, notamment celle de bien se tenir en public et de réprimer son désir de draguer des jeunes filles sous les yeux de sa femme. Il n’était pas à la hauteur de ce qu’elle pouvait attendre de lui (notamment ne pas travailler pendant l’été, s’offrir des vacances et ne pas avoir à louer leur villa) et elle se sentait en retour autorisée à le mépriser, et comme elle ne lui était d’aucun secours pour la confiance en lui et un renforcement narcissique, il buvait beaucoup trop, essayait de se donner une contenance dans la conversation et la séduction mais s’enfonçait inexorablement dans son effondrement intérieur. Bianca pouvait donc supporter d’être humiliée par l’attitude inconvenante de Pierre parce qu’elle avait une emprise sur lui et pouvait lui faire payer la chance qu’il avait d’avoir encore une telle femme à ses côtés : il n’en profitait plus sexuellement certes mais nous n’étions pas censés le savoir. Aucun des deux n’a jamais demandé d’aide ou même évoqué le problème. Toute conversation avec l’un d’entre eux restait superficielle et impersonnelle. D’ailleurs à les entendre, tout allait bien si ce n’est que la métropole, l’éducation nationale et les Français ne les méritaient pas.

Leur relation était donc particulièrement secrète et toxique, mutuellement vénéneuse. On hésite à parler de pathologie dans ce genre de cas sauf qu’une perversion destructrice de cette intensité ne peut pas avoir cours sans conséquences dangereusement néfastes et irréversibles sur les protagonistes. Dans quelle mesure Pierre et Bianca étaient-ils conscients du naufrage de leur mariage ? Difficile à dire. D’ailleurs, étaient-ils mariés? Pas si sûrs car elle portait toujours son nom de jeune fille, un nom plein de fureur qui évoquait l’ouragan. J’ai assisté à ce scénario délétère et tragique pendant cinq années consécutives sans évolutions notables si ce n’est l’abandon par Pierre des conférences pourtant valorisantes aux yeux des étudiants. Ils ne se sont jamais fait d’amis sur le campus

C’est ma propre épouse (de l’époque) qui m’avait expliqué que des femmes de cette trempe pouvaient continuer à vivre avec des ratés comme lui pour mieux les dominer. Cette leçon, je l’ai d’ailleurs payée très cher des années plus tard.

Cela aurait pu devenir de la littérature. Mais Madame Bovary, ce n’est pas moi. A la revoyure !