O10 – Une visée industrielle appelée empirie

Le réinvestissement industriel peut se faire de trois manières: la première est souvent associée à la science puisqu’il procède, comme elle, d’une adaptation de l’instance à la conjoncture. La théorie de médiation désigne cette visée sous le terme d’empirie à ne pas confondre avec l’empirisme, un courant philosophique pour le moins réducteur puisque notre méthode s’appuie largement sur l’analogie.

Le plan de l’Outil O10 

L’empirie est l’ensemble des procédés par lesquels l’homme expérimentalement agit sur son outil en vue, non d’un dépassement, mais d’une meilleure réponse aux exigences de l’univers auquel il se trouve affronté. Je serai plus concis que Gagnepain. L’ingénieur rajuste continuellement le tir car ça tombe toujours un peu à côté. Le scientifique également,et c’est ce qui les rapproche: l’un exploite l’Outil, l’autre oeuvre dans le Signe. L’expérimentateur est un ouvrier qui se met au service d’une théorie à appliquer et il y a belle lurette que nos sens ne mesurent plus rien dans le laboratoire: thermomètre, chronomètre, microscope et autres capteurs relèguent l’empirisme (foi absolue dans l’observation sensorielle) aux calanques grecques de Philinos de Cos.

Pour en revenir à l’industrie au sens où non l’entendons ici mais également à son sens commun, la productivité est inhérente à l’empirie. Que les moyens soient adéquats au résultat escompté, c’est l’objectif de l’empiriste. Le calcul technique cherche donc à minimiser les moyens industriels nécessaires à finaliser la réalisation. Une analyse des fins en tâches adéquates est tout aussi nécessaire qu’un affinage de l’analyse en Matériaux. Le poids du tableau à suspendre sera tout autant à prendre en compte que la nature du mur pour le sélection du piton (clou ou vis) et de l’éventuelle cheville, voire l’utilisation d’une perceuse, à percussion ou pas, et le choix de la mèche. L’efficacité maximale sera atteinte si les moyens consacrés (temps, énergie, matériaux) sont suffisants pour que la réussite de l’opération soit pérenne sans non plus excédée le raisonnable: un alliage 10 % d’or et 90 % de platine pour une haute résistance est sans doute excessif pour un tel ouvrage de suspension.

La fusion nucléaire serait très utile mais réclame plus d’énergie pour la déclencher qu’elle n’en produit actuellement à la sortie: autant dire qu’à l’heure actuelle, sur le plan qui nous intéresse, ça ne sert à rien. C’est comme si pour vous deviez vous mettre en sueur pour démarrer un feu destiné à vous réchauffer. Les moyens investis doivent être à la hauteur de l’attente mais la fin doit également justifier les moyens.

Le rendement optimal est l’obsession du productivisme qui ne barguigne pas souvent sur les moyens (pourvu qu’ils ne coûtent pas cher) pour parvenir à ses fins: produire plus coûte que coûte. Les grandes puissances économiques ont pillé les ressources naturelles sans compter car c’est toujours la planète qui fait les frais de cette politique de croissance à tout prix. Le capitalisme prédateur s’obstine dans cette logique: produire plus pour finalement… produire plus. Dans cette logique quantitative, nous sommes condamnés à consommer plus pour écouler la marchandise et éviter la surproduction.

En dehors de l’intérêt financier qui dépend de l’économie (de l’échange et par conséquent de la sociologie), l’empiriste vise à améliorer le rendement: c’est même son but. Faire plus vite avec moins pour la même fin. Rien n’oblige ensuite à produire plus si ce n’est l’appétit capitaliste et l’aveuglement productiviste. 

Empiriquement, l’homme envisage seulement de faire plus rapidement au moindre effort: l’efficacité dégage alors du loisir et c’est le système d’exploitation capitaliste qui pousse à utiliser ce temps libéré pour continuer à produire dans un but non plus de rendement technique mais de rentabilité financière.

La surproduction et les crises qu’elle engendre sont chroniques à ce système qui n’a jamais rien voulu entendre. Le patronat freine toujours des quatre fers en entendant parler de réduction du temps de travail (sauf bien sûr s’il s’agit de chômage technique ou de licenciement). Marx, je crois, avait calculé qu’à partir de midi on travaillait gratuitement pour le patron et en 1930, John Maynard Keynes avait prédit que d’ici la fin du XXème siècle, les technologies seraient suffisamment avancées pour que des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis mettent en place une semaine de travail de 15 heures. Bon…

Et puisque je parle d’économistes célèbres, arrêtons-nous deux secondes sur la valeur d’usage chère à Marx (mais aussi à Aristote, Smith et Ricardo avant lui) qui l’oppose à la valeur d’échange

« L’utilité d’une chose fait de cette chose une valeur d’usage. Mais cette utilité n’a rien de vague et d’indécis. Déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n’existe point sans lui. Ce corps lui-même, tel que fer, froment, diamant, etc., est conséquemment une valeur d’usage, et ce n’est pas le plus ou moins de travail qu’il faut à l’homme pour s’approprier les qualités utiles qui lui donne ce caractère. »

Karl Marx, Le Capital; Livre I, Chapitre 1

La valeur nous renvoie au plan 4 et à la faculté d’évaluer l’intérêt. Mais la dichotomie valeur d’usage / valeur d’échange montre bien qu’utilité et échange sont deux concepts totalement dissociables. Pour être précis, le produit est plus ou moins utile alors que la marchandise est plus ou moins échangeable et donc monnayables. S’ils se recoupent, les deux plans sont parfaitement distincts. L’utilité de la production est dans un second temps socialement ré-analysée, institutionnalisée pour employer un grand mot: elle fait l’objet d’un accord entre vendeur et acquéreur. L’eau est primordiale et son utilité très importante. Mais il n’est pas inéluctable de la faire entrer dans le circuit marchand contrairement à ce que prétend Monsieur Nestlé. C’est un choix politique à prendre collectivement donc.

La quantité de travail relève en ergologie de l’effort humain. Si je parle d’effort utile, vous comprenez que je me réfère au Matériau. C’est un Matériau présent dans tout Ustensile puisque rien ne se produit sans travail humain. Même l’eau doit m’arriver potable et si elle ne vient pas à moi, je dois aller la chercher: l’utilité de l’eau et l’utilité de l’effort pour y accéder s’inscrivent dans un Engin unique. Si j’ai un trajet à faire pour m’approvisionner et rentabiliser, c’est à dire augmenter l’utilité, de mon effort, je vais avoir recours à un récipient pour la stocker. Je me dégagerai ainsi du loisir. Le stockage, c’est du temps libéré. Je peux aussi aller vivre prêt du point d’eau ou construire une canalisation. L’empirie se résume donc à une recherche d’efficacité, de temps libéré et de minimisation des moyens employés pour une finalité atteinte et durable.

Je vous ai parlé dans un chapitre précédent d’une pièce métallique de moto remplacé par une pièce de bois à obsolescence programmée, une installation temporaire dont l’ophélimité (utilité ressentie et non objective) était suffisante: la finalité était d’arriver à bon port, pas de réparer durablement la moto. Si l’obsolescence programmée fait actuellement scandale, c’est qu’elle n’est inscrite nulle part dans le contrat. Le dysfonctionnement est ressenti comme une trahison. Or toute production humaine est vouée à disparaitre: sa durée de vie doit simplement répondre à un cahier des charges. L’efficacité est donc assortie d’une garantie empiriste: le concepteur prend la responsabilité du bon fonctionnement de sa création vis à vis de l’utilisateur pendant un temps défini. Mais je m’égare dans le social.

Pour rester dans l’ergologie, je dirai pour conclure que l’empirie vise à adapter l’outil à la conjoncture par une recherche d’adéquation aux circonstances: sélection adaptée des matières et combinaison appropriée en Ustensile en vue d’Opérations précises et organisées en unités d’exécution minimales. En résumé, le moins d’énergie, de temps, d’outils et de matériaux possible pour une besogne bien pensée avec des étapes et un enchainement clairement définis.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!