H19 – Quand Généreux rejoint Gagnepain

Les grands esprits se rencontrent. Eh oui! Pour ma part, j’ai un peu de retard mais je ne désespère pas de rattraper le temps perdu, d’autant que ça y est, deux de mes penseurs favoris se rejoignent dans ma tête. Et je le prouve!

les anthropochroniques H19

Je viens enfin de terminer la trilogie de Jacques Généreux, « à la recherche du progrès humain ». La Grande Régression date de 2010 et j’en finis à peine l’ultime chapitre. A ma décharge, j’ai lu entre temps La Déconnomie et Jacques Généreux explique l’économie à tout le monde. C’est pas pour me vanter comme aurait dit Desproges mais… voilà, quoi!

Et donc, Généreux écrit ceci à la fin du deuxième tome de la série, intitulé L’autre Société. 

« J’ai écarté une démarche courante consistant à définir un bien premier, une valeur ultime de la politique, à partir de quoi on cherche les prémisses compatibles avec cette visée, au risque de découvrir finalement que tout l’édifice repose sur des fables abstraites incompatibles avec la réalité humaine. J’ai donc plutôt cherché à établir des fondations solides (ce que nous savons sur le fonctionnement des êtres humains) pour en déduire des principes politiques qui seraient compatibles avec leur objet d’application, à savoir: la vie des humains en société. A partir de là, les finalités de la politiques et les axes d’un projet de société coulent presque de source. » (p 289 de l’édition de poche)

Ce que je résumerai en disant que pour proposer un projet de société qui tienne la route, et par conséquent faire de la politique au sens noble du terme, il faut s’appuyer sur un modèle de l’humain le plus scientifique possible.

Généreux a très bien montré comment, en mettant la charrue avant les boeufs, la fable de l’individu libre et responsable a mené au désastre actuel d’une société qui part en couille avec une élite financière qui a fait sécession du reste de l’humanité et qui rêve de transhumanisme.

Jacques l’économiste et mon maitre à penser

Je ne partage pas à 100% la vision de l’humain sur laquelle s’appuie Généreux mais, sur le versant social, nos points communs sont suffisants pour que nous ayons fait campagne pour le même programme en 2017. 

Car in fine, le but, c’est de faire des propositions autour desquelles réunir une masse critique de citoyens pour infléchir le cours de l’Histoire. On avait besoin pour cela de toucher les affects (ça, c’était le boulot de Mélenchon et des hologrammes) et d’organiser une idéologie cohérente (relisez L’Avenir en Commun).

Ce n’est pas passé loin mais ça ne l’a pas fait et le néo-libéral Macron est au pouvoir, le champion d’une philosophie que dénonce Généreux. Les Gilets Jaunes n’ont pas encore atteint cette masse critique nécessaire à la grande transformation mais le softfascism élyséen a bien compris le danger et a sorti l’artillerie lourde.

Jacques Généreux est malheureusement sorti du champ médiatique, sans doute rappelé à l’ordre par sa hiérarchie à Science Po. Ça n’empêche pas sa lecture de rester salvatrice et honnêtement, c’est l’un des théoriciens de politique économique les plus accessibles du moment, parmi ceux qui sont fréquentables, j’entends.

Au passage, notez que dès qu’une discipline est politiquement essentielle, l’idéologie dominante tend à l’expertiser, dans le sens de la faire revisiter par des experts, et la mettre hors de portée du grand public. Ainsi en va-t-il de l’économie, de la politique ou de la sociologie. Bernard Maris disparu, Généreux est, avec Jean-Claude Michéa, un des rares a tenté de rester clair et lisible par tout un chacun.

Pour en revenir au projet politique de Généreux, c’est aussi celui de L’Anthropologie pour les Quiches: faire des propositions, sans se priver du plaisir de critiquer constructivement. C’était aussi le projet de Jean Gagnepain dont le troisième volet de la somme épistémologique s’intitule tout simplement: Guérir l’homme, Former l’homme, Sauver l’Homme. Vaste programme aurait dit De Gaulle.

La révolution commence dans l’amphi

Gagnepain n’était pas à proprement parler un gauchiste. En 1986, il ne nous poussait pas dans la rue contre la loi Devaquet parce que la révolution, c’était ici, dans cet amphi que nous la faisions! C’est d’ailleurs en cela qu’il trouverait matière à discuter avec Généreux et Michéa comme il le faisait avec Bourdieu: un socle anthropologique suffisamment solide pour envoyer des fusées dans la bonne direction.

Pour en revenir plus précisément à Généreux, à la suite de ce qu’il écrit plus haut, nous lisons: « L’humain est un être social dont le désir d’être actionne un moteur dialectique qui associe en permanence l’aspiration à être soi-même, par et pour soi-même, et l’aspiration à être avec, par autrui et pour autrui. »

En moins déconstruit, je retrouve là la dialectique du plan de la Personne, un mouvement perpétuel entre deux pôles, l’un ethnique qui définit de l’ego et de l’identité, l’autre politique qui pose les modalités de la communauté et de l’échange. La théorie de la médiation traite la question du désir sur un autre plan mais à part cela, à un niveau opérationnel, on est assez proche de l’anthropologie générale à laquelle se réfère Généreux et de ce fait, les propositions sociétales qu’il avance (dans L’Avenir en Commun plutôt) sont, dans les grandes lignes, conformes à mes propres aspirations sociales.

Aucun projet de société intéressant ne se fera donc sans base anthropologique sérieuse et Généreux insiste à de nombreuses reprises sur la nécessité de réactualiser le programme. C’est ce que j’essaie sans fausse modestie de faire ici pour un public de non spécialistes.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!

Pour aller plus loin et parce qu’on n’a pas tous le temps de lire les bouquins en entier, voici une ITW de JG à propos de La Déconnomie:

https://www.liberation.fr/debats/2016/11/30/jacques-genereux-stop-a-l-anerie-economique_1532053