P43 – Gilles de Rais, bourreau d’enfants

L’histoire du monde porte la trace de nombreux sadiques. Les cas les plus spectaculaires donnent lieu à des affaires criminelles. En France, l’une des premières et des plus célèbres concerne Gilles de Montmorency-Laval, baron de Retz et maréchal de France, plus connu sous le nom de Gilles de Rais.

Les troubles de la Personne : le sadomasochisme P43

Le sadisme ne s’oppose pas proprement dit au masochisme. Les deux troubles procèdent de la même absence d’échelle de qualification qui permet à la Personne de se jauger et d’établir avec autrui une répartition, non pas égalitaire, mais équitable des responsabilités. C’est grâce à cette capacité à graduer les rôles que l’autorité peut fonctionner sans que le supérieur ne se sente obligé d’écraser son subordonné ou que celui-ci ne se soumette jusqu’à ne plus être responsable de rien du tout. Simplement dans un contexte donné, les charges sont hiérarchisées (et par là même ceux qui les tiennent) et certaines se révèlent plus importantes que d’autres. Dans les cas les plus graves de sadisme, la victime est niée dans son humanité même : elle est dépersonnalisée au point de devenir un objet de supplice sans que son bourreau ne prenne plus du tout en compte son ego. L’humanité est alors niée par les deux bouts et on tombe dans une horreur sans nom.

L’exemple de Gilles de Rais est particulièrement célèbre, d’une part par la cruauté monstrueuse du personnage mais aussi parce que les minutes de son procès ont révélé précisément les atrocités qu’a commises cet ancien héros de la libération (guerre de 100 ans) et compagnon de lutte de Jeanne d’Arc. Des incertitudes pèsent sur ces aveux car de nombreux enjeux annexes ont pu interférer avec les crimes qui nous occupent. Dans sa « confession hors jugement », indépendante des procédures ecclésiastique et séculière, Gilles de Rais affirme avoir commis ses crimes « suivant son imagination et sa pensée, sans le conseil de personne, et selon son propre sens, seulement pour son plaisir et sa délectation charnelle, et non pour quelque autre intention ou quelque autre fin. »

Sans entrer dans des détails sordides, disons que Gilles de Rais disposait de ces très jeunes victimes comme de simples pantins. S’il en tirait une jouissance sexuelle, il se délectait également, non pas tant de leur souffrance, mais de leur mort, de leur étripage, de leur décapitation et de leur démembrement. Sa fascination pour l’écoulement du sang qui se révéla sans doute durant ses campagnes où il se couvrit de gloire n’est-elle pas le signe que ce qui l’intéresse le plus : le pouvoir absolu qu’il exerce sur l’autre et qui lui permet de les faire passer de vie à trépas. Ses victimes sont de jeunes garçons mineurs (parfois des fillettes) et donc irresponsables mais également sans défense. Gilles de Rais n’a aucun égard pour eux, aucune pitié, aucune compassion. L’empathie est totalement absente comme si, en ne leur accordant aucun statut personnel, il pouvait en disposer à sa guise comme d’un matériau sur lequel il réitère la même expérience meurtrière. 

Gilles de Rais est un tueur en série avant l’heure puisqu‘on pense que plusieurs centaines d’enfants ont péri de sa main ou de celle de ces acolytes selon des supplices assez similaires qu’on peut donc supposer ritualisés. Difficile d’établir le rapport exact entre tous ces meurtres d’enfants et les sciences occultes dont le seigneur s’est pris de passion. Dans son roman « Gilles et Jeanne », Michel Tournier propose une version littéraire du basculement. Le compagnon de la pucelle d’Orléans assista-t-il à son supplice à Rouen ? C’est peu probable mais il n’est pas hors de propos qu’il fut affecté très profondément par cette mort couverte d’opprobre d’autant que celle de son grand-père intervient l’année suivante seulement. De nombreux témoignages parlent d’un Gilles de Rais « errant dans les parties les plus solitaires de ses châteaux ; parfois aussi il en sort dès le matin et parcourt les rues et les campagnes. On croit et on répète de toutes parts qu’il est fou […]. Souvent il erre à l’aventure, laissant échapper des paroles incohérentes, sauvages, insensées, et ne rentre qu’à la tombée de la nuit, épuisé de fatigue. Il pleure parfois ; il jette des cris de douleur ; il tombe à genoux . »

Il n’est pas exclu que dans le cerveau perturbé de Gilles de Rais (qu’on décrit comme crédule par ailleurs) certain objectifs de l’alchimie se soient mêlés à ses propres aspirations. Cherche-t-il le pouvoir absolu par l’argent dont il a hérité et l’or qu’il cherche à fabriquer par la transmutation des métaux ? Cherche-t-il le secret de la vie lorsqu’il répand sa semence vitale sur le corps de ses victimes alors même qu’elles agonisent ? On a là un curieux transfert symbolique qui faisait peut-être sens dans l’esprit tourmenté du bourreau. La barbarie des crimes peut aussi avoir une explication plus en lien direct avec la brutalité morbide du sadique. Le sujet sain rejète spontanément la violence : même dans le cadre d’une société violente comme a pu l’être le moyen-âge, l’humain se détourne de humiliation que représente le fait de frapper ou de dominer physiquement (et a fortiori) moralement quelqu’un. Cette négation déontologique de la répartition de la considération est à double sens : l’oppresseur se déconsidère autant qu’il réduit l’opprimé.

Si vous assistez à une infraction violente, vous serez d’une part révolté contre l’agresseur et d’autre part spontanément du côté de celui dont la dignité aura subi l’affront, c’est à dire la victime. Si tel n’est pas le cas, il est toujours temps de consulter.

La personnalité de Gilles de Rais ne manque ni de reliefs ni de zones d’ombre. Recueilli par son grand-père décrit comme violent et sans scrupules à la mort de ses parents, il est élevé au-dessus des lois notamment à la faveur de son statut de haute-noblesse : il lui est même conseillé d’utiliser la force et la violence plutôt que le droit, ce qu’il fera à plusieurs reprises dans des affaires immobilières. Son goût attesté pour les armes et l’affrontement guerrier va trouver à s’exercer dans des combats contre les Anglais. Alors qu’on est encore sous régime féodal qui fait de lui le vassal de son propre grand-père, la mort de ce dernier laisse exploser les tendances à la dépense et au faste de ce jeune maréchal de France qui rêve d’égaler les princes et les rois, et de surpasser tout le monde dans la vie en temps de paix comme sur le champ de bataille. Aucune soumission ne semble plus pouvoir entraver sa toute-puissance, excepté le Diable qu’il craint avec une certain crédulité qui le laisse à la merci des charlatans qu’il sollicite pour renouveler la fortune qu’il dilapide notamment dans des mises en scènes et des costumes de théâtre. Ses dépenses sont telles qu’elles vont inquiéter sa famille et que le roi de France et le duc de Bretagne vont devoir s’en mêler.

Comme Sade dont nous étudierons le cas par la suite, l’argent lui brûle les doigts : son titre le place à la tête d’une immense fortune alors que le marquis dévorera plus exactement celle de sa femme. Il cherche à éblouir les autres avec ses largesses, en fait ses obligés en quelque sorte mais ne les traite jamais en égaux. Gilles de Rais se montre également récalcitrant à respecter les accords passés avec les autres féodaux. L’époque est troublée et les alliances changent mais le 13 septembre 1440, le sire de Rais est cité à comparaître devant le tribunal ecclésiastique de Nantes, sous les accusations de « meurtres d’enfants, de sodomie, d’invocations de démons, d’offense à la Majesté divine et d’hérésie ». Notre homme semble bien avoir un problème avec la loi des homme et celle de Dieu.

Cette folie des grandeurs que nous avions évoquée avec la paraphrénie n’est habituellement pas compatible avec le sadisme : nous ne pensons pas en effet qu’il est possible de cumuler les mêmes troubles sur les mêmes faces d’un même plan pour une simple raison de logique : comment être bloqué à deux endroits à la fois d’une contradiction entre pôles ou d’une partition entre axes d’analyse. Autrement dit, on ne pourrait pas être en même temps paraphrène et sadique comme il est impossible d’être paranoïaque et schizophrène. Gilles de Rais aurait-il basculé d’une trouble autolytique vers un trouble fusionnel comme pourrait laisser croire le changement radical d’attitude à la disparition de l’image paternelle, symbole de la Loi pour un être déontologiquement fragile?

La mort du grand-père de Gilles de Rais, seule véritable autorité dans sa vie, coïncide avec le début de ses crimes qui vont se succéder à un rythme soutenu. Le statut aristocratique de Gilles de Rais et la faiblesse de l’État naissant vont permettre au serial killer d’opérer pendant huit ans sans être inquiété pour ces meurtres-là en tous cas. Arrêté avec ses complices, Gilles de Rais va dans un premier temps rejeter les accusations en bloc et même refuser de reconnaitre l’autorité des juges. En fait, il est sous le coup de deux juridiction, l’une séculière, l’autre ecclésiastique (l’inquisition). On lui reproche des crimes de-lèse majesté ducale. Vont s’y ajouter des invocations démoniaques, une apostasie hérétique et des crimes contre des enfants (140 ou plus) avec cruauté et sodomie (interdite à l’époque). Gilles de Rais va avouer ses crimes de son plein gré, semble-t-il, même si certains spécialistes mettent parfois en doute cette confession recueillie et hallucinantes de détails sur laquelle nous nous sommes appuyés. Le meurtrier va donc être excommunié puis exécuté pour rébellion contre Dieu et contre le duc de Bretagne, pour commerce avec le Diable et enfin pour meurtres et sévices sur un nombre de victimes qui restera indéterminé (entre 140 et 800).

Nous posons l’hypothèse que dans l’infraction répétée, le sadique cherche son rôle à tâtons. On l’a vu, Gilles de Rais a toujours manqué de mesure dans la prestation sociale : il s’est souvent montré incapable de trouver sa juste place et de respecter les accords et les règles en vigueur : il injurie notamment et menace de mort un ecclésiastique en pleine messe de la Pentecôte et dans le même temps, il désobéit à son suzerain et ce à plusieurs reprises. En pleine féodalité, cette double infraction est gravissime puisqu’elle peut se solder par une peine de mort et révèle un trouble dans l’Institué chez Gilles de Rais. Ses actes de cruauté s’inscrivent dans cette perspective. Le baron ne respecte pas plus les lois féodales et religieuses en vigueur que celles de la plus simple humanité : il s’en prend à des innocents et ne cherche donc même pas à justifier son geste. Le ressort de ses crimes à répétition tient de lui-même comme il l’avouera. Dans la fragilité de ses victimes, le sadique semble contraint d’atteindre la monstruosité la plus ignoble : ce qui retient normalement l’agresseur et l’empêche de massacrer systématiquement sa victime, c’est cette échelle de dignité. En dépassant les limites du supportable, le sadique démontre à son insu qu’il n’a plus la mesure déontologique de ses actes. Il ne reconnait aucun droit aux victimes qu’il vide de toute humanité jusqu’à les dépecer comme du gibier et ne leur donne aucune chance comme dans un combat où règne encore un certain équilibre. Par là même, Gilles de Rais s’avilit lui-même dans la toute-puissance du monstre. Il défit le contrat qui lie tout humain aux autres. Seul un rapport de force est possible avec lui.

Il peut paraitre étonnant que ce « bourreau d’enfants » ait eu un semblant de vie sociale normale en marge de ces crimes odieux. Il semble toutefois que Gilles de Rais ait toujours eu du mal à tenir son rang : perpétuellement à la recherche de prestige par ses dépenses au-dessus de ses moyens pourtant énormes et à la quête de pouvoirs surhumains par l’alchimie (quitte à se faire berner par des charlatans), il ne sait pas se comporter en vassal loyal ou en humble fidèle. 

J’ai parlé auparavant d’une éventuelle diplopie comme pour la paraphrénie qui partitionnerait l’existence de ces malades. On peut poser l’hypothèse qu’en l’absence de l’établissement d’un rapport de qualification interpersonnel stable, le sadique vive dans une réelle angoisse vis à vis de la Loi, ne sachant jamais où elle se trouve et se trouvant toujours à la chercher à l’aveuglette. On peut imaginer que sans stabilité, le sadique se tienne à carreau tant qu’il ne perd pas l’équilibre auquel cas il outrepasse le contrat et se livre à un abus de pouvoir. Gilles de Rais était « bien né » et possédait le pouvoir dont il n’a fait ensuite qu’abuser. Le sadique ordinaire doit quant à lui élaborer toute une stratégie pour accéder à la position hiérarchique d’où il pourra exercer. Doit-on trouver là un des ressorts de l’ambition sociale ? L’irrépressible besoin de domination puiserait-il dans le sadisme l’énergie qu’il faut déployer pour pouvoir être en mesure de repousser les limites de la Loi ? Le sadisme ne serait-il pas en définitive le franchissement sans retour en mode « tout ou rien » d’un comportement de pervers narcissique ? On y vient, on y vient, car si le modèle médiationniste se veut général, on ne peut rien laisser de côté. Tout doit y trouver sa place.  

Tout le reste est littérature ! A la revoyure !

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