O9 – Paré à appareiller ?

Tout s’appareille ou presque: non seulement les fonctions naturelles comme la motricité, la nutrition ou le sommeil mais également ce qui est déjà traité par une rationalité. Je vous livre en vrac quelques illustrations que je trouve justement exemplaires.

le plan de l’outil O9

Il ne faudrait pas réduire l’Outil à son acception triviale, son sens habituel. L’outillage ne recouvre qu’une petite partie des objets utiles: il vous suffit de lever le nez de votre écran (on consacrera un chapitre à l’écriture) pour découvrir un univers technique.

L’habitat, tout d’abord. Aussi petit et exigu soit-il, votre logement abrite de l’Histoire. L’architecture ne fait pas que loger du sujet et du corps: elle héberge de la Personne, et délimite par conséquent le privé du domaine public. Je n’entrerai pas dans un grand périple ethnologique à travers les cases et les yourtes, les pièces communes et les alcôves, les patios et les balcons, les jalousies et les rideaux, les cuisines américaines et les open spaces. Non, rien de cela! Je ne poserai qu’une seule question: quand vivez-vous nu(e)s chez vous?

Le mobilier fait bien évidement partie du plan 2. Là encore, plus que de simple rangement et d’occupations basiques, il s’agit d’Histoire, celle de ceux qui les meublent et tout ce qui habille les pièces. Là encore je ne poserai qu’une seule question: quelle est la part de l’indispensable et du futile, du nécessaire et de ce dont vous ne vous êtes pas servi depuis longtemps mais dont vous ne pouvez pourtant pas vous résoudre à vous débarrasser?

Je vous l’ai déjà dit plus tôt, l’habit est une sorte de seconde peau. Mais en dehors des hommes-grenouilles, personne ne vit en combinaison: c’est pourtant le nec plus ultra sur le plan de l’efficacité. J’ai connu un homme qui ne portait que des combinaisons, ce qu’on appelle communément un bleu de travail quand il est bleu. Lui, les achetait blancs et les teignait en différentes couleurs. Ça faisait de lui un original. D’une manière générale, le vêtement n’épouse qu’en partie les parties du corps: il y a de la matière en trop. Le col de chemise, le revers de veste, l’ourlet du jean, l’ampleur du pantalon bouffant, il y a du tissu qui se perd et si le costume est ajusté, la cravate qui va avec est inutile. La toge n’est qu’un immense gâchis, et je vous épargne, le boubou, le sari, le turban, le kilt et la cape. Le vêtement offre un autre corps, un corps de culture modelé par la mode ou la tradition, personnalisé ou uniformisé. En cachant le sexe de celui ou de celle qui le porte, il l’affirme d’une autre manière.

Comme l’habitat, l’habit (il semble que les deux mots viennent de la même racine latine habere: avoir) définit du visible et de l’invisible. Le vêtement ample et opaque cache ce que le moulant et le transparent donnent à voir. Et les parties exposées ne le sont pas au hasard: comme une porte entr’ouverte sur un jardin intérieur où on ne résiste pas à jeter un oeil, l’échancrure et le décolleté, le téton qui affleure et le similicuir moulant focalisent l’attention et le désir. Et c’est là que réside le paradoxe de l’érotisme. Montrer mais pas trop…

Se rincer l’oeil chez les naturistes, c’est bon pour ce pornographe de De Funès! L’obscénité et la nudité intégrale manquent de cachet, de cache-sexe oserai-je. Et le sous-vêtement est justement là pour ne presque rien caché mais pour dissimuler tout de même. Entre la danse des sept voiles et le calendrier des Dieux du stade en moule-bite, on ne nous aura rien épargné tout en nous laissant sur notre faim.

Le voile islamique, le hijab, a beaucoup fait parler de lui; il ne dévoile que le visage de la femme sous prétexte que la chevelure stimule le désir en affirmant la féminité: c’est pas faux. Les nonnes l’avaient bien compris avec leur guimpe. Quand aux tondeurs de femmes de tous poils, ils ont sévi tout au long de l’histoire.

Je vous recommande la lecture du paragraphe « Tontes fascistes » dans l’article de Wikipédia: c’est un peu hors de notre propos mais passionnant.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Femmes_tondues

Le niqab qui ne laisse que les yeux apparents vient parfois compléter le hijab, l’abaya ou le tchador. Paradoxalement, il donne ainsi plus d’intensité à l’expression des yeux puisque c’est l’unique point d’ancrage du regard de l’autre.

Le vêtement, et a fortiori la lingerie fine, appareille donc la séduction, le jeu entre l’interdit et l’invitation, ce que l’on garde pour soi et ce que l’on offre à la vue d’autrui. Le traitement technique porte alors sur la censure et la licence. Selon les civilisations, on se couvre plus ou moins mais partout on s’isole plus ou moins pour dormir, chier, pisser, baiser et accoucher. 

Puisqu’on parle poils, voyez comme nous gérons la pilosité de nos corps et de nos visages. On est passé des Jésus Guevara aux skinheads glabres, et nous voilà avec des hipsters à mèche, tempes rasées et barbes savamment taillées. L’artificialisation des cheveux a toujours été un sujet de premier plan puisque même les moines et les yogis y prêtent attention.

Au même titre que le vêtement, il donne à voir la personne.

La mort a, dès l’aube de l’humanité, fait l’objet d’un soin technique particulier. Sépulture, momification, enterrement, funérailles, deuil, il existe un nombre incalculable de pratiques et de savoir-faire pour accompagner le trépas et cultiver la mémoire car la technique est un des plus sûr moyens contre l’oubli. Comme on note ses courses sur un bout de papier, on fait graver le nom du défunt sur sa pierre tombale. Certains se font bâtir des pyramides, des mausolées ou des tumulus; d’autres impriment des livres, donnent leur nom à des rues, constituent des albums de familles, construisent des arbres généalogiques, conservent dans des musées les oeuvres d’art d’art d’un côté et puis les outils du peuple de l’autre: on s’émerveille autant aujourd’hui devant la fibule celte que sur le tracteur de l’écomusée.

On appareille aussi bien le soin que la terreur. Le laser fait des miracles en chirurgie, et l’industrie de l’armement en tire des armes létales, ou pas, mais particulièrement efficaces. La radio-activité a servi de multiples causes pas toujours compatibles: le danger qu’elle constitue pour l’organisme a un effet dissuasif sur le plan international et militaire mais pas sur l’Etat français qui ne connait visiblement pas la loi de Murphy. 

Avant de finir, survolons l’univers du jeu qui, mis à part les devinettes et le simulacre, nécessite un appareillage. Même le chifoumi instrumentalise les doigts: ciseaux, papier, pierre (qui casse) et parfois puits. Le sport transforme le corps en machine à performance: dès qu’on dépasse le niveau de la simple activité ludique, il n’est plus un simple instrument puisque il ne redevient pas tout à fait ce qu’il est naturellement après la performance. L’athlète entretient son physique comme on assure la maintenance d’une machine ou l’alimentation d’un moteur.

Le tirage au sort nécessite un accessoire. On tire à la courte-paille. On joue à pile ou face. On cache un objet dans sa main qu’on place derrière son dos. Voilà pour le bout minimaliste. Regardons à présent l’extrémité qui nous mène tout droit à la fête foraine où les attractions clinquantes et les machineries à vertige ont pris des proportions délirantes. Train fantôme, montagnes russes, palais des glaces et machine à sous démultiplient les sensations. L’appareillage du plaisir a sa version chimique car ne l’oublions pas, toute la droguerie et la pharmacologie relèvent du même domaine, ce qui donne à voir l’immensité du champ technique qui n’a donc rien à envier à celui du langage, de la société et de la morale. Il a seulement longtemps été boudé par les sciences humaines pour des raison idéologiques que j’avais déjà évoquées.

On pourrait même être amené à se demander s’il reste encore du spirituel dans ce monde bourré de gadgets. Evidemment que oui mais Jacques Ellul n’a pas attendu le 2.0 pour comprendre que ce n’est pas être technophobe que de mettre en garde contre l’hypertrophie technique dont la manifestation la plus spectaculaire est actuellement le transhumanisme: « ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique ». Nous en rediscuterons plus longuement mais je peux d’ors et déjà vous annoncer que je vois dans cette aliénation la suprématie des moyens sur la finalité: la confiance accordée à la machine pour elle-même et donc à l’instance technique hors de son investissement industriel enferme l’ingénieur dans sa bulle technologique. On n’est pas dans la magie d’Harry Potter mais dans l’art de Jean Tinguely, l’humour critique en moins.

Tout le reste est littérature! A la revoyure!

Pour aller plus loin:

Gagnepain avait un parler franc et direct. Je ne résiste pas à vous livrer tel quel quelques lignes des Huit Leçons où il traite des logements sociaux.

« Dans l’architecture, il s’agit de loger du monde : on peut artificialiser, non seulement de la représentation, mais aussi ce que nous sommes, à savoir du corps ou, plus exactement, car nous ne sommes pas que du corps, de la personne, c’est-à-dire de l’histoire. Si nous logeons du corps, nous logeons nos contours de sujet, ce qui correspond à faire des niches ou des clapiers, comme on le fait pour loger les chiens ou les lapins. Mais loger de l’homme, ce n’est pas seulement loger du sujet qui mange, qui dort, qui respire ; puisqu’il s’agit de loger de l’histoire, on fait ce que l’on appelle de l’habitat. Faire de l’habitat équivaut à loger de l’histoire, laquelle ne se réduit pas à la corporéité du sujet. C’est pour cette raison qu’il n’existe pas de logements qui ne comportent de place perdue, tels les greniers, les caves qui servent à déposer l’histoire de la famille. Les H.L.M. sont des habitats réduits à la portion la plus congrue, permettant de manger, dormir, respirer et guère plus : on les appelle des logements sociaux dans lesquels on loge généralement des immigrés, c’est-à-dire finalement ceux dont on fait des sous-hommes, mais les sous-hommes n’existent pas, ils ont tous les mêmes droits que nous à être de l’humanité, même si l’on ne reconnaît pas nécessairement qu’ils soient humains. De la même façon, ce sont les banlieues, qui ne sont autres que des habitats à bon marché, qui logent tous ceux que l’on a pas pu mettre ailleurs ; qu’ils se constituent en bandes, c’est- à-dire en mini-sociétés n’est pas étonnant : c’est simplement, pour eux, la manière de montrer qu’ils existent, et qu’ils existent socialement comme groupes. Ainsi, loger de l’homme n’est pas loger du chien : dans ce que nous appelons la schématique, du grec skhema — ce qui donne des contours au sujet comme à la personne —, il faut de la place perdue. »