S8 – « R’garde don su’ l’cataloc’ ! »

L’impropriété du Signe fait qu’il n’y a aucun rapport naturel entre la forme des mots et ce qu’ils désignent. L’arbitrarité sociologique fait que chaque langue fait ses choix à son gré. Et la créativité en la matière est impressionnante.

le plan du signe S8

La comparaison interlinguistique permet parfois de prendre le recul nécessaire pour comprendre le côté formel de ce qui se dit. En sortant de sa langue maternelle, on rencontre des oppositions et des contrastes qui n’y existent pas. Ou au contraire, certaines de nos différences n’en sont pas dans une autre langue.

L’arabe est ainsi redoutable pour un francophone car il ne dispose que de trois voyelles, ce qui leur laisse une large amplitude. /a/ ou /ê/, c’est du pareil au même en arabe, fait troublant pour un locuteur habitué à faire la différence entre un barbare et un berbère, sur le plan phonétique en tous cas.  Notre « u » français est tellement peu répandu que rares sont les étrangers qui le prononcent sans accent. 

En revanche, le /R/ français laisse une amplitude de prononciation importante : l’accent y trouve un espace à investir et la variété des réalisations atteste de la provenance géographique, sociale et dans une moindre mesure historique du locuteur : on roulait les R sous l’ancien régime et les campagnes en ont parfois gardé l’habitude. Nous identifions nous-mêmes notre interlocuteur avec ces variations qui n’affectent pas obligatoirement la compréhension. Un énoncé comme celui de notre titre relève en fait d’une socio-linguistique qui étudie les modalités d’appropriation de la langue par des groupes sociaux.

Aux Canaries, quand on est gai comme un pinson, on met ses doigts dans sa bouche pour le dire.

Chaque langue exploite partiellement les multiples potentialités sonores qu’offre l’appareil phonatoire. Beaucoup de langues orientales sont tonales. Le vietnamien joue sur six tons au nord et cinq au sud. En Australie et en Afrique, quelques langues incluent des clics : c’est un son produit avec la langue ou les lèvres sans l’aide des poumons. Nous en utilisons mais comme signal pour appeler un animal par exemple. Plus rares, comme aux Canaries ou dans le Béarn français, il existe des langues sifflées. Mais ce ne sont vraisemblablement que l’outillage de langues qui leur préexistent. On joue du sifflet au lieu de passer un coup de fil.

Alors que la longueur ou la force des voyelles n’a aucun impact sémantique en français, l’italien, l’espagnol ou l’anglais ont des accents toniques spectaculaires mais pas obligatoirement chargé de sens. En italien tout de même, casino signifie bordel ou casino suivant la position de l’accent. Le basque et le japonais ont des accent de hauteur : on a intérêt à avoir l’oreille musicale. Le grec ancien par exemple, mais aussi le latin et l’arabe, jouent quant à eux sur la durée des voyelles. Vous serez ravis d’apprendre qu’un macron est une petite barre horizontale qu’on place au-dessus d’une voyelle pour signaler une quantité vocalique longue.

Le français n’exploite donc qu’une petite partie de toutes les possibilités phonatoires. Mais c’est amplement suffisant. La quantité de phonèmes ne présage en rien de la quantité de concepts. D’ailleurs, de nombreuses combinaisons ne sont pas encore employées et j’ose espérer qu’un de ces jours, la balanderine fera son apparition dans le dictionnaire.

Si je vous présente ce catalogue, c’est pour vous faire sentir la non-naturalité de la phonologie. Les choix phonologiques sont totalement arbitraires (et donc variables selon les langues) et parfaitement impropres : tout ce qui fait du bruit peut être utilisé pour matérialiser une opposition dans le Signifiant. Mais, exception faite de certains cas de schizophrénie, on a tout de même autre chose à faire que d’inventer une langue de toutes pièces que personne ne prendrait la peine d’apprendre.

Et quand on en arrive au Signifié comme nous le verrons par la suite, les rapports syntaxiques ou morphologiques sont on ne peut plus formels, c’est à dire soumis à des règles abstraites sans un quelconque ancrage dans le réel observé. C’est assez coton à admettre car on est porté à s’imaginer la structure comme une sorte de filet à jeter sur du solide et on a tout de même l’impression que les mots sont des étiquettes bien faites qu’on colle sur des choses à peu près définies, que ce qu’on dit est motivé par la nature des éléments, et qu’ainsi les concepts seront bien gardés. Or tout est vide et fluctuant dans la structure. Il n’y a pas plus de raison de dire oiseau, bird ou avis pour désigner un pingouin qu’empereur, manchot ou slip. A ce niveau, le choix n’est absolument pas motivé et ne procède d’aucune rationalité. Mais les règles grammaticales trouvent ensuite leur propre logique. On pourrait faire le parallèle avec la numération décimale : une fois admise la base 10, tout ce qui en découle est logique. Mais le choix du 10 peut se discuter. L’informatique fonctionne d’ailleurs en mode binaire avec des octets.

Attention toutefois à ne pas non plus rapporter à l’étymologie une motivation qui n’existe pas. Pas la peine d’aller rechercher dans les racines indo-européennes d’une proto-langue un ancrage naturaliste illusoire. Le cheminement diachronique d’un mot n’en fonde pas la nécessité. Pas plus que nous, les Grecs ou les Indiens n’avaient un rapport privilégier à la réalité: quelques siècles avant Jésus de Nazareth, un certain Panini le pensait pourtant jusqu’à prétendre que le sanskrit avait été offert par les dieux. Inutile de vous dire qu’en bon grammairien, il s’empressa d’empêcher qu’on y touche. Bizarrement le sanskrit ne sera baptisé ainsi que bien plus tard 

Le terme samskrita apparaît en effet plusieurs siècles après, pour désigner cette langue. C’est un terme qui existait déjà et qui veut dire construit, préparé, parfait. Il était jusque là utilisé pour qualifier un mets bien cuisiné conformément à une recette. Source: http://bbouillon.free.fr/univ/hl/Fichiers/Cours/sanskrit.htm

Manana en sanskrit correspond (sans rire ?!) à un état profond de la pensée sans joie ni colère : la réflexion en quelque sorte. Après, j’ai un peu de mal à croire que ce choix syllabique n’est autre que fortuit et que les dieux ne sont pas de sacrés farceurs. Si vous voulez vivre une aventure un peu plus sexuelle avec le sanskrit, cliquez ici.

http://spokensanskrit.org/index.php?mode=3&tran_input=sex&direct=es

Au-delà de la boutade, bien garder à l’esprit cette impropriété intrinsèque, ce gouffre entre ce qui se dit par le Signe et ce qu’on cherche à dire, c’est au contraire se garantir de ne pas torpiller la glossologie avec une transcendance sous-jacente et larvée par laquelle on finirait toujours par en revenir au pré-découpage de la réalité par une main invisible qui aurait bien fait les choses. C’est ainsi qu’on a rétro-pédalé dans le yaourt pendant des siècles découvrant dans la nature ce qu’on y avait mis sans le savoir. Avec la théorie de la médiation, nous évitons le piège du tout cuit venu d’ailleurs. Nous sortons de l’ornière mais du coup, il faut admettre l’impropriété structurelle du Signe même s’il existe comme on le verra la possibilité d’une propriété conjoncturelle mais relative.

Ce jeu persistant entre mots et choses peut paraitre inconfortable mais c’est également un gage de liberté de l’expression. Si rien ne colle jamais tout à fait, tout est toujours possible et ré-ajustable. Paradoxe de la condition humaine.

Tout le reste est littérature. A la revoyure !

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