S9 – *Où c’était comme moi je parle

Dans l’épisode intitulé Vertige entre qua’zyeux en M15, j’annonçais une ré-analyse par recoupement des axes taxinomique et génératif. Je vous en touche donc un mot car cette analyse de second degré pourrait bien nous intéresser en sociologie.

le plan du signe S9

Répétons-nous un peu pour commencer : la capacité taxinomique génère de l’identité et la capacité générative engendre de l’unité. Ces deux axes se projètent l’un sur l’autre, les analyses se recoupent et d’une certaine manière, se contestent toujours sur fond de structure : c’est ce que la théorie de la médiation nomme la ré-analyse.

Premier cas de figure : de l’identité qui se maintient sur plusieurs unités fait naitre de la complémentarité. Des unités qui contiennent du pareil sont en effet liées entre elles par des contraintes. Voici un petit raccourci magique en forme de schéma.

Voilà. Ça me semble assez clair. C’est, du côté Signifié, la base de la syntaxe dont la manifestation la plus connue est l’accord en nombre.

Les-citoyens // réagissent. 

Le pluriel est marqué à deux reprises sur deux Mots (Mots glossologiques bien sûr et pensez à ignorer la discontinuité graphique et l’orthographe) : il y a accord des unités entre elles par simultanéité du choix (ou maintien) du sème pluriel sur les deux unités qui forment un syntagme. La contrainte partagée lie les Mots entre eux.

Et bien évidemment, l’accord peut s’étendre à d’autres unités. 

Tous les citoyens-z-européens qui se sentent concernés réagissent et manifesterontleur désapprobation sans attendre leurs dirigeants. 

Le simple fait de remplacer tous les par chaque va entrainer une série d’ajustements. 

Chaque citoyen européen qui se sent concerné réagit et manifesterasa désapprobation sans attendre ses dirigeants. 

La redondance est ici le moyen à l’oeuvre pour marquer l’accord. 

En revanche

La citoyenne réagit et le citoyen réagit. 

devient par factorisation 

La citoyenne et le citoyen réagissent. 

Mais la syntaxe ne se limite pas à l’accord. Elle couvre toutes les contraintes formelles qui se créent entre Mots. 

On distingue la relation de coordination et la relation de subordination.

Dans la coordination, les unités sont sur un pied d’égalité et la permutation est possible.

J’entends le loup, le renard et la belette ou j’entends le loup, la belette et le renard

On peut également multiplier les mots coordonnés. 

La relation Mot nominal-Mot verbal est considérée par la glossologie comme une relation de coordination : l’un contraint autant l’autre et pèse sur les deux un même choix de sème. 

Le bateau vogue et chantent les marins. 

Les sirènes hurlent et vogue la galère.

La permutation est possible entre unités. En revanche, elle n’est pas possible dans je-chante parce que le pronom dit faible fait partie du Mot verbal. Elle est pourtant autorisée dans l’incise dit-il, pensai-je et se pratique à la forme interrogative.

La coordination se manifeste également dans

Sur-la-terre et §-la-mer

L’équipage et le capitaine ont péri.

En revanche, la subordination n’est pas une relation d’égal à égal et bloque généralement la permutation entre les deux éléments en relation. Seul le Yoda se permet: le loup, j’entends. Et parfois surprenant est ce que se permet le Yoda. 

Dans les langues à déclinaisons, l’ordre est généralement plus libre. En sanskrit comme en latin, le verbe est ordinairement en fin de phrase, ce qui n’est le cas ni en italien ni en anglais.

La syntaxe peut donc donc être définie comme un ensemble de règles implicites (et souvent difficiles à expliciter) qui contraignent les fragments et les Mots et, quelque soit la langue, la gestion simultanée des syntagmes est une affaire diablement complexe pour le locuteur.

Le pronom relatif, par exemple, réclame un anticipation qui prend de nombreux francophones de court et ce tunnel dont-tu-ne-vois-pas-le-bout finit mal, en général. Soit on opte pour un que fautif faute de pratique (*ce tunnel que-tu-ne-vois-pas-le-bout finit mal), soit on évite la construction subordonnée par le biais de la parataxe, de la juxtaposition ou du détour toujours possible que permet justement l’impropriété : tu-ne-vois-pas-le-bout-de-ce-tunnel et il-finit-mal.

En Bourgogne-Franche-Comté, on a radicalement résolu le problème du lui et du le, avec *j’y ai dit pour je le lui ai dit. 

Dans il-suffit (1)// qu’elle-vienne (2), les deux mots s’impliquent mutuellement, le subjonctif en 2 réclame un verbe impersonnel en 1: il-faut, il-est-nécessaire sont possibles mais pas elle-suffit ou ça-suffit. Et il-faut en 1 réclame un subjonctif en 2 mais la qualité de « subordonnée complétive conjonctive par que » est erronée dans le sens où l’un et l’autre Mot s’impliquent également. Cet exemple repris à Jean-Yves Urien montre encore que la grammaire traditionnelle a besoin d’une bonne révision.

Ce n’est pas avec des formules de grammaire explicites qu’on en maitrise les règles. Tout le monde a en mémoire le credo de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir. Mais les règles de syntaxe sont souvent moins tordues même si elle sont pleines de subtilités. On les applique plus facilement qu’on ne les explicite. Essayez donc de justifier les constructions suivantes:

« Po, po, po po, po… »

La tête de mort et la tête de la mort

Cela dit alors que celle-ci

S’il était ici, nous n’en serions pas là.

Oui, à mes yeux, le cœur même d’une politique sociale, celle que nous devons porter n’est pas d’aider les gens à vivre mieux la condition dans laquelle ils sont nés et destinés à rester, mais d’en sortir.

Et après les spaghettis macroniens, un exemple Bella Bella pas piqué des hannetons mais décortiqué : 

Dáduqvlá wísmáʁi wˀácˀiáʁihis dúɢváyúaʁila uxvthiásaʁiqen hímˀásaʁi. 

Dáduqvlá / wísmáʁi wˀácˀiáʁi-his dúɢváyúaʁi-la uxvthiásaʁi-qen hímˀásaʁi. 

Regarde homme chien-avec jumelles-sur toit-pour chef. 

Un homme regarde un chien avec des jumelles sur le toit pour le chef.

Tout cela réclame une certaine gymnastique cérébrale. Apprendre une nouvelle langue, c’est changer d’habitudes syntaxiques. Traduire est un exercice éprouvant. Mais les enfants apprennent la syntaxe sans trop de douleur par les exemples comparés et moins on leur fournit d’explications, mieux ça vaut. Il suffit de leur parler correctement. Qu’est-ce à dire ? Qu’ils comprennent la construction par une mise en parallèle qu’on leur met sous le nez comme on apprend le fonctionnement du stylo-bille quatre couleurs en le démontant. On remarque aussi qu’ils apprennent à parler quatre à cinq ans avant de savoir écrire.

On constate également que les gens qui pètent plus haut que leur cul ont tendance à nous embobiner avec une syntaxe à rallonges jusqu’à eux-mêmes se prendre les pieds dans le tapis de la langue de bois.

Toujours est-il que la théorie de la médiation chamboule pas mal la conception classique qu’on suivait avec l’analyse logique à l’école. Cette dernière portait mal son nom puisqu’elle était souvent sémantique comme le prouvent les termes de complément circonstanciel et de sujet réel qui mêlent statut sémiologique et contenu sémantique. Les relations syntaxiques sont purement formelles et si l’on veut parler d’analyse logique, c’est dans cette optique qu’il faut le faire.

Sur le flanc phonologique, l’équivalent de la syntaxe existe sous forme de concaténation. Mais là, je ne suis pas assez calé (et sans doute un peu flemmard) pour vous expliquer pourquoi on a tendance à dire blibliothèque et crocrodile.

Tout le reste est littérature. A la revoyure !

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