P27 – L’impossible rencontre avec le schizophrène

La schizophrénie est de loin la pathologie la plus médiatisée. Elle est aussi celle qui concentre le plus de fantasmes. On va donc essayer d’y voir plus clair. Mais commencez par oublier tout ce que vous croyez avoir compris sur la maladie, notamment à travers le cinéma qui fait souvent des schizophrènes de dangereux criminels, sociopathe et pervers. A l’occasion relisez ce que nous écrivions en M16 sur le statut de la clinique dans la théorie de la médiation.

Les troubles de la Personne : la schizophrénie P27

Je me souviens parfaitement d’une anecdote que Jean Gagnepain racontait au cours des années 80 dans un amphi qui porte aujourd’hui son nom. Avec son ami et collègue, le psychiatre Olivier Sabouraud, il avait organisé une série d’entretiens avec un patient diagnostiqué schizophrène. Celui-ci s’exprimait dans une langue que personne ne pouvait comprendre puisqu’il en était l’auteur et l’unique utilisateur. A l’aide d’enregistrements des entretiens, Gagnepain qui était linguiste de formation avait réussi à capter des récurrences, à saisir des constructions et finalement à élaborer quelques propositions sans même savoir ce que cela signifiait. Prononcé en présence du patient, cet énoncé sans référent avait eu pour effet de le mettre dans un état d’agitation tel qu’il lui avait fallu une quinzaine de jours avant de retrouver son calme. Lorsqu’il s’était à nouveau présenté devant les deux hommes, il parlait une autre langue, c’est à dire qu’il avait passé tout le temps entre les deux entretiens à inventer une nouvelle langue à nouveau hermétique à tout autre personne que lui.

Syd Barrett, un des créateurs du Pink Floyd. On attribue son départ du groupe au LSD. Ce n’est vraisemblablement qu’un déclencheur d’une pathologie déjà présente. Sa page Wikipédia évite de parler de schizophrénie mais il semble bien que ce soit le cas. Barrett avait le chic pour faire des déclarations assez sibyllines : « Je disparais en évitant la plupart des choses. »

Cette expérience puisque c’est de cela qu’il s’agit confirmait l’idée dynamique que Gagnepain se faisait de la schizophrénie. L’enfermement souvent décrit par les psychiatres serait plus un détachement d’autrui, le détachement évoquant autant le résultat que le processus qui le cause. La volonté du patient n’intervient pas : cette force centripète opère à son corps défendant et en grande partie à son insu. Le schizophrène repousse, sans pouvoir faire autrement toute grégarité, toute communauté et toute complémentarité. Il installe constamment de l’altérité, il s’enferme dans un rôle et ne peut le réinvestir en situation. L’hermétisme du schizophrène se renouvèle si l’inaccessibilité de l’ego du patient montre des failles comme dans l’expérience linguistique de Gagnepain.

C’est ce que confirme les constatations d’Hubert Guyard dans un essai auquel nous avons déjà fait plusieurs fois référence: «  L’indépendance est un processus d’analyse qui, chez le schizophrène, fonctionne abusivement. En d’autres termes, les limites de son autonomie ne sont jamais stables, mais au contraire sans arrêt reculées. Ceci peut s’éprouver dans la dynamique même du trouble. La discordance suit son cours, inexorablement ; elle fait en quelque sorte boule de neige, enfermant le malade progressivement mais sûrement dans un univers de plus en plus retiré. Le retrait du malade semble se nourrir des interpellations de son entourage. L’indépendance semble comme relancée à chaque tentative d’entrer en contact. » L’expérience de Gagnepain peut paraitre cruelle et le patient l’a sans aucun doute perçue comme une persécution à laquelle il a néanmoins trouvé une parade par la néologie (création d’un nouveau langage). On y reviendra beaucoup plus en détails en P30.

Une interaction repoussée

Si ce que je vais dire ici vous semble particulièrement obscur, je vous renvoie en P9 au chapitre sur la déontologie et en P11 sur la délégation. Je rappellerai rapidement que l’Institué nous permet de poser notre indépendance vis à vis d’autrui et d’établir notre souveraineté, le domaine au sein duquel nous sommes notre propre patron avec une enceinte au-delà de laquelle notre pouvoir n’a plus cours ou plus exactement doit être négocié et partagé. La capacité déontologique générative permet la répartition des rôles mais bien qu’établis, ces derniers se réaménagent en fonction de la conjoncture.

Tant qu’il est seul sur son île, Robinson Crusoé occupent tous les ministères et tient tous les maroquins : c’est l’homme à tout faire et tout est à faire puisque le naufragé va se reconstruire un monde à l’occidentale. A l’arrivée de celui qu’il va baptiser Vendredi comme il a déjà nommé son île « île du désespoir », Crusoé étend sa partie : de simple propriétaire, il devient maitre et gouverneur, c’est à dire propriétaire des lieux et dirigeant de la société qu’il a recréé puisque Vendredi va malgré lui devenir serviteur, sinon esclave. Les rôles se répartissent alors différemment dans les parties. On constate au passage que la dette de Vendredi envers Crusoé à qui il doit la vie le rend corvéable à merci. 

Pour le schizophrène, Vendredi ne débarque jamais sur l’île et s’il y parvient, le psychotique le repousse à la mer ou se retranche dans la jungle. Ce retranchement n’est pas une manifestation de mauvaise volonté mais une impossibilité de réaménager la définition du rôle qu’il s’est donné, ou plutôt qu’il sauvegarde. Il segmente bien l’ensemble des compétences et fait autorité dans l’espace qu’il se donne mais il est dans l’incapacité de s’adapter aux circonstances, de partager les attributions, d’intégrer autrui dans la répartition. La coupure est définitive et non négociable en situation.

Ce retranchement se traduit par un détachement notamment affectif et le patient est incapable de réelle convivialité. Il apparait toujours en décalage avec l’ambiance générale, imperméable à la liesse comme au chagrin. Il est difficile, voire impossible, de l’associer à une activité commune (empathie, conversation, collaboration, communauté, relation amoureuse).

André ne répond pas

André a une cinquantaine d’années et souffre de troubles de la sociabilité depuis son adolescence. Lorsqu’il n’est pas en institution, vit en partie dans une grande maison familiale où lors des vacances pas mal d’autres membres de la famille se côtoient et se croisent. Il est de coutume qu’il mange avant tout le monde, vite et bruyamment, en compagnie de sa tante qui elle-même souffre de troubles du même ordre. Il se nourrit sans délicatesse (c’est pour cela que ses repas ont été avancés) d’une seule main (sa nourriture est prédécoupée) et ne semble pas particulièrement apprécier celle-ci. Du moins, il ne le montre pas car en réalité, il est plutôt gourmand, picore subrepticement à l’occasion et sa mère doit cacher les provisions de friandises et de biscuits. Elle lui rationne également ses cigarettes. Il vient parfois prendre le dessert avec la famille mais ne s’adresse pratiquement qu’à sa mère qui s’occupe de lui (son père est décédé). Il mange vite et repart dès qu’il le peut, sans précipitation mais d’un pas assez déterminé.

Sa mine est toujours renfrognée. Il parle avec un rythme précipité, presqu’explosif et des phrases courtes, presque toujours les mêmes. « On mange ? », « Je vais faire un tour », « Je regarde la télévision ». Il déambule toute la journée dans la maison, le jardin et les alentours, jamais très loin : c’est une sorte de perpétuel tour du propriétaire, à un train de sénateur. Sa démarche s’y apparente : il se tient droit, chemine lentement mais sans trainer, toujours les mains dans les poches, un rien crâneur suis-je tenté de dire, avec un rythme d’une régularité. Il observe les autres parfois fixement, mais jamais très longtemps. Il entre sans crier gare, jette un coup d’oeil intrusif, disparait, lâche parfois une phrase rapide. D’autres fois, il vient « rôder » tout en gardant une distance raisonnable. Il voudrait nous montrer qu’il est chez lui et qu’on le dérange qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

Grand amateur de sport, il suit notamment le Tour de France à la télévision. Mais son attention est de courte durée. Il ne supporte pas qu’on s’assoit dans la même pièce pour regarder la télévision devant laquelle il a son fauteuil. Il tourne la tête si on est derrière lui, montre des signes d’inquiétude ou d’agacement, puis il se lève, change de chaine ou éteint le poste, sort. Sans réelle mauvaise humeur mais avec une certaine brusquerie qui peut passer pour de l’hostilité. 

Sa poignée de main est molle, « bâclée », sans aucun contact ferme. Il n’est pas rare qu’il tende la main droite pour saluer avec le petit doigt et l’annulaire repliés sur le briquet qu’il tient. Avec la même brusquerie, il offre ou demande une cigarette sans même attendre de véritable réponse. Il ne soutient pas le regard, observe parfois en coin et peut paraitre subrepticement curieux : on pourrait prendre son attitude pour de la sournoiserie et cela provoque parfois de l’inquiétude chez ceux qui ne le connaissent pas et les plus jeunes.

Visiteurs indésirables

Lors de certaines visites à la maison, André peut débarquer à l’improviste pour demander à sa mère : « Ils partent bientôt? » sur un ton entre la muflerie et le foutage de gueule. Bref l’hospitalité n’est pas son fort. Il supporte mal en fait qu’on change ses habitudes, son rituel quotidien : ses journées sont toutes organisées de la même manière. En cas d’imprévu, il est alors plus agité tout en restant néanmoins capable en apparence de supporter l’arrivée de visiteurs : il s’enquiert rapidement auprès de sa mère de l’identité des nouveaux venus. Et la question revient souvent : »Ils partent quand ? », ce qui tend à prouver que les visites sont considérées comme des invasions. Il n’aime pas non plus qu’on lui force la main et se rebelle parfois contre les directives de sa mère. Mais son opposition est de courte durée : il passe rapidement à autre chose. Il n’est  pas rare non plus qu’il revienne observer les autres et tourner autour mais toujours à distance.

André n’entre jamais en contact physique avec les autres sauf pour des poignées de main furtives et sans conviction. Quelque chose dans son attitude d’assez indéfinissable ne pousse pas à l’embrasser, sans doute l’absence d’invitation physique : une moue peu avenante barre continuellement son visage. Personne ne tente de lui faire la bise, peut-être justement pour ne pas l’embarrasser. Il n’inspire pas le contact, c’est le moins qu’on puisse dire. Sollicité, il ne répond pas vraiment. D’ailleurs ceux qui le côtoient renoncent assez rapidement à essayer de communiquer avec lui. On le salue, certains de ses cousins lui adressent un peu plus la parole mais l’échange ne va pas plus loin. Il ne peut pas s’impliquer davantage et les tentatives dans sa direction ne sont guère concluantes. S’il joue un peu au ping pong, ce n’est que pour quelques échanges et ce n’est pas lui qui « engage » la partie. Il pose toujours assez rapidement et subitement la raquette sur la table. S’il « lit » le journal tous les jours, il ne fait que le feuilleter.

A noter toutefois qu’il entretient une coexistence sans heurt avec les autres membres de la famille. Grâce à la taille de la maison, les habitués le croisent peu et cela ne se fait jamais dans la promiscuité. C’est en fait sa mère qui fait le lien la plupart du temps. Il semble cependant que la présence de trop de personnes le fatigue et peut le rendre irritable. 

Avec André, on est tout de même loin du portrait inquiétant de Norman Bates dans Psychose même s’il a eu quelques comportements ostensiblement plus hostiles à l’égard de quelques personnes mais aucun véritable passage à l’acte. Reste qu’une gêne est toujours palpable dans le semblant de relation parce que justement, André ne répond pas aux attentes. Par exemple, il ne pense pas à ouvrir un cadeau qu’on lui offre. Il le confie à sa mère avant de s’éloigner ou alors l’ouvre précipitamment sans remercier. S’il peut se montrer curieux, parfois même indiscret et intrusif, il repart dès qu’on cherche à aller plus loin dans la relation. La conversation est ainsi impossible. On ne recueille que quelques mots, souvent maugréés. Et quand il lance des phrases incongrues (« je vais t’intenter un procès »), il n’attend pas de réponse. Demandez pour quelle raison, il ne poursuit pas l’échange. Il interpelle parfois l’ami de sa soeur mais toujours avec son nom de famille comme s’il refusait toute complicité alors qu’ils se sont croisés pendant de nombreuses années. Vu de l’extérieur, cela aurait pu passer pour du manque de savoir vivre. On peut plutôt les interpréter comme des tentatives maladroites et paradoxales de retenter la relation : maladroites parce que peu avenantes et protocolaires et paradoxales parce que presqu’agressives et oxymoriques. André empruntait le chemin de l’agressivité pour me signifier le contraire.

L’unisson impossible

Autre cas, tout aussi troublant : je rencontre Edmond à l’occasion de la préparation d’un spectacle de patient du CHS. On me le présente comme un poète très réactif capable d’improviser, de slamer et de rimer avec n’importe quel mot et sonorité. Je suis là en tant que correspondant de presse et il se plie volontiers à l’exercice même si d’un point de vue personnel, je me montre plus réticent ne voulant pas qu’il croit que je le prend pour une « bête de foire ». Il n’en est rien : je lui donne deux mots et il produit deux vers de bonne qualité mais sur un ton dénué de tonalité affective, d’une voix douce et détachée, assez atone pour tout dire. Ce qui me frappe le plus, c’est l’impression qu’il me donne de ne pas vraiment me voir, d’être presque transparent à ses yeux qui me regardent pourtant assez fixement. Edmond me sourit d’ailleurs mais c’est plutôt un sourire figé, pas forcé, mais sans le côté rassurant qu’inspire normalement un sourire.

Je verrai quelques jours plus tard Edmond sur scène avec d’autres patients  et tout le personnel encadrant s’accordera à dire que le résultat était assez stupéfiant et très émouvant. Je remarque quant à moi l’année suivante, lors d’un autre spectacle où Edmond chante en duo avec une soignante qui l’accompagne à la guitare une certaine raideur. Raideur corporelle dans une ambiance générale festive et dansante et une raideur prosodique dans sa manière d’interpréter la chanson qui entre en décalage avec le phrasé très « legato » de sa « partenaire ». Edmond est donc tout à fait capable d’écrire par lui même des textes avec des règles qu’il s’invente (c’est le principe de la versification) mais montre de la difficulté à chanter une mélodie en duo malgré tous ses efforts.

Créé seulement en 1908 par un psychiatre zurichois, Eugen Bleuler, le terme de schizophrénie provient du grec σχίζειν (schizein), signifiant fractionnement, et φρήν (phrèn), désignant l’esprit. Le grec ancien σχίζω  signifie également fendre, séparer : pensez au schisme ou au schiste. Fendre ou fractionnement, les deux termes ne s’excluent pas dans le cadre qui nous occupe. D’ailleurs le terme de Spaltung en allemand veut plutôt dire séparation, clivage, scission ou dissociation. C’est cette même idée de séparation qui est comprise dans le terme d’autolyse tel que l’utilise Gagnepain mais nous verrons dans le chapitre suivant que cet auto-isolement par rapport au corps social s’accompagne d’une fragmentation du moi.

Dans cette partie, je voulais juste insister sur cette coupure sociale. Le schizophrène est capable d’établir le rôle mais il s’y enferme jusqu’à se montrer incapable de s’adapter à la situation que présente la présence d’autrui. Sa compétence est définitive et il ne se montre pas capable d’improviser. Les soignants m’ont indiqué qu’Edmond avait réussi à stabiliser son cas mais d’une manière générale, les schizophrènes semblent prisonniers d’idées fixes jusqu’à la stéréotypie verbales comme chez André.

Une passion sclérosante

Eddy est spécialiste de jazz. C’est une véritable encyclopédie en la matière mais c’est aussi son seul sujet de conversation, son unique centre d’intérêt : il est comme figé à l’intérieur de ce savoir qu’il nourrit pourtant de toutes les nouveautés possibles et d’informations d’une très haute précision. Rien ne semble compter en dehors et Eddy manque totalement d’empathie vis à vis de ses interlocuteurs, leur sourit peu avec un visage de clown triste, ne demande jamais de nouvelles et les utilise finalement en fonction de ses projets personnels qu’il leur présente très volontiers. Si la communication semble possible, elle l’est toujours autour du même thème : le jazz. Les personnes qui le croisent mettent cela sur le compte de la passion, ce qui constitue une valorisation sans pareille pour Eddy qui ne touche qu’une petite retraite. Sa vie professionnelle n’a semble-t-il jamais constitué un véritable sujet d’intérêt pour lui. Tout son argent passe dans l’achat d’albums et de places dans les festivals : il n’hésite pas à aller backstage, à remplir son carnet d’adresses et il espère organiser un festival dans sa ville de résidence.

En retraite, il s’est mis à donner des conférences mensuelles chaque deuxième jeudi du mois. Chaque séance est consacrée à un ou une artiste de jazz, homme et femme en alternance, par ordre alphabétique, ce qui donne un caractère encyclopédique et systématique à l’entreprise. Il a commencé les conférences dans une cave aménagée qu’il a dû par la suite partager avec une association. Il s’est d’abord montré inquiet de la cohabitation et a voulu bien séparer les deux activités. A chacune de ses séances, il a tenu à écarter tout le mobilier non-nécessaire à son intervention : tout ce qui sort du cadre habituel de son ministère de conférencier est transporté dans l’autre pièce sans qu’il remette les choses en place une fois terminé.

L’affluence ou une faible fréquentation ne le perturbe pas particulièrement et il ne prend pas en compte non plus la fatigue de son auditoire. Il déborde allègrement et regrettant toujours de ne pas pouvoir faire écouter les morceaux dans leur intégralité. Il se perd volontiers dans des anecdotes biographiques qui rendent les exposés un peu décousus et peu synthétiques. Quand Eddy perd le fil, il va rechercher dans ses notes le détail qui manque, quitte à s’interrompre pendant plusieurs secondes, et gère mal le résumé ou l’ellipse qui lui permettrait d’enchainer et de ne pas perdre son public. Les conférences sont très préparées, les extraits minutieusement choisis, mais le rendu est légèrement chaotique comme si Eddy n’arrivait pas à improviser et restait pris dans le cheminement qu’il s’est fixé, attaché à ses notes. Il ne prend pas en considération la lassitude qui peut s’emparer de son auditoire. Il ne rebondit pas sur les remarques que font parfois les spectateurs mais répond tout de même aux questions en fin de séance lorsque c’est le moment.

L’intonation des conférences d’Eddy ne présente aucune particularité, même si son ton est impossible à confondre avec celui d’une autre personne : il est intarissable sur le jazz mais n’accorde guère d’importance à l’intérêt que son interlocuteur peut réellement porter à la question. Si le sujet de conversation vient à changer, Eddy s’absente et disparait à l’occasion. Son regard manque singulièrement d’expression : il pourrait donner l’impression d’être blasé, mais son ton s’emballe un peu lorsqu’il parle de performances d’artistes sur scène. Il s’est mis à l’informatique très tardivement uniquement devant la nécessité d’illustrer ses conférences et aussi de communiquer en vue du festival à venir. 

Coupure du courant

Hubert Guyard écrit ceci et cela nous renvoie aux coupures d’Eddy durant ses interventions : « Le langage est profondément atteint ; il instaure de l’étrangeté. Il est fréquent d’observer une dislocation de la pensée : « L’un des phénomènes marquants, presque #pathognomonique, est le barrage : le débit s’arrête brusquement, pour quelques secondes et sans que le malade en marque de gêne, la pensée subit une éclipse, elle est comme suspendue ; puis la conversation reprend sur le thème précédent ou sur un autre brusquement apparu. Une forme atténuée du même fait est le fading mental dans lequel les propos se ralentissent comme si le malade se détachait pour un instant de ce qu’il dit ». L’entretien est profondément modifié. Il ne tient pas compte de l’ici et maintenant du dialogue. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un dialogue, ni même d’un monologue, dans la mesure où le propos ne se construit pas au fur et à mesure mais semble constamment repartir sur d’autres bases, sans jamais s’achever ni tenir compte du déjà exprimé. »

Le patient dont parle Guyard produit une parole qui manque de cohésion avec un débit disloqué. Ce qui nous ramène au parler staccato d’André, aux absences d’Eddy, au chant « monotone » d’Edmond. Vous aurez toutefois noté que chacun est touché à des degrés très divers et que, mis les uns à côté des autres, les trois hommes ne donnent absolument l’impression de relever d’un même syndrome. D’ailleurs, l’un d’entre eux et je vous laisse deviner lequel n’a jamais eu affaire à l’institution psychiatrique. Seul point commun que nous leur connaissons : ils sont tous les trois célibataires et pas le moins du monde dans la séduction.

Suzanne est elle aussi célibataire et l’a toujours été. A 75 ans, elle ne fait pas son âge. En fait, elle me donne un peu l’impression d’être hors du temps, comme ces nonnes habitées par Dieu et qui n’ont jamais eu à porter ses enfants ni à laver ses slips. Elle vit de manière autonome dans un foyer-logement. Elle s’exprime aussi d’un manière surprenante : ce qu’elle dit fait sens, même si ça ne concerne que son quotidien direct et ne présente guère d’intérêt pour quelqu’un d’autre qu’elle et ses constructions grammaticales sont tout à fait correctes mais le ton décalé de sa voix produit un effet étrange. Elle démarre de manière impromptue et finit sa phrase sans reprendre son souffle et sans qu’il soit possible de l’arrêter, sur un mode qui pourrait faire penser à une plaisanterie alors que le contenu ne relève en rien de la boutade. Son visage, lui même, exprime une espèce de jubilation intérieure contenue qui détonne parfois avec la gravité ou la banalité du propos. Je l’ai même entendu parler de l’état de santé dramatique d’une personne qui lui était proche sans qu’elle en paraisse affectée. Au contraire, elle semblait presqu’enjouée, sur le point d’en rire. Son débit rapide et inextinguible pourrait passer pour de l’enthousiasme.

Le film Joker a surexploité ce fou rire des schizophrènes qui éclate intempestivement ou mal à propos. Le malade n’est nullement indifférent puisque ce n’est pas son affectivité qui est touchée mais ses expressions d’humeur ne sont pas en phase avec la situation. Et c’est de là que vient le malaise profond qu’on ressent en présence d’un schizophrène. Embarqué malgré lui dans une autarcie morbide, il n’est pas en phase avec la situation ou plus exactement avec l’attendu conventionnel que requiert la conjoncture. Pour peu que l’on tente de chercher à franchir la spaltung, le schizophrène ne va pas adopter l’attitude commune qui consiste à entrer dans la négociation. Il ne répond pas à votre salut comme prévu, ne montre aucune émotion dans les gestes et dans le regard, ne joue pas spontanément à des jeux de société (hormis les échecs peut-être) et ne participe pas à des activités collectives ordinaires. Trivialement, on pourrait dire qu’il ne fait rien comme tout le monde, ce qui procure un sentiment d’inquiétante étrangeté à son environnement social. Il se protège de l’intrusion que peut représenter le don, l’offre, la demande, l’adresse par une fin de non-recevoir qui peut devenir de l’agitation si le sentiment de persécution l’emporte entrainant une angoisse ou une douleur psychique insupportables pouvant mener à des réactions violentes, voire autodestructrices. Le schizophrène est donc loin d’être insensible mais ce qu’il ressent ne peut pas être partagé selon les conventions et en temps voulu.

Le passage suivant est tiré du long témoignage d’un patient conscient de ses troubles et qui en décrit précisément les symptômes : « Parfois, il est absolument impossible de s’exprimer d’une manière que les autres pourraient comprendre, à force de périphrases, d’explications biscornues pour essayer d’exprimer ma façon de voir les choses, quand ce n’est tout simplement pas de la salade de mots. Un terme assez explicite pour décrire le discours mélangé et inintelligible d’une personne avec un trouble mental ou neurologique, qui peut suivre une logique de rythmes, de sons, ou d’associations libres, mais incompréhensible pour la personne qui écoute. De plus, les relations sociales viennent avec un certain nombre d’enjeux et de codes à respecter pour paraître sympathique, à l’écoute et socialement acceptable. Des enjeux et des codes qui ne vont pas de soi, à nouveau. Personnellement, je ne ressens quasiment aucune empathie, même si je peux ressentir de la compassion, et c’est un handicap social de plus (empathie, réaction mécanique et mimétique face aux sentiments d’autrui, compassion, faire l’effort intellectuel de se mettre à la place de l’autre et d’éventuellement en ressentir les émotions). 

Délire sans crier gare

Autre élément : je peux faire des crises pour tout et rien. Une lumière un peu trop forte, un son un peu trop strident, un inconfort physique à cause de la texture de la chaise ou de l’envahissement de mon espace vital, ou même des choses qui ne s’expliquent pas, comme un sentiment d’insécurité, d’incompréhension, ou de décalage avec les autres qui semble venir de nulle part. Si une personne valide peut juste s’éloigner de ce qui l’embête, chez moi les informations sensorielles vont s’entrechoquer dans ma tête, et ma seule réaction sera de m’énerver ou de pleurer, et souvent je ne saurai même pas pourquoi. Il ne faut pas y voir une réaction enfantine, mais une expression normale d’une situation que je ne comprends pas. Aussi, j’ai besoin d’avoir ma routine, les petites choses qui me rassurent, avoir des rituels ou des habitudes qui me permettent de retrouver ma consistance. Il est très compliqué pour moi de dormir chez quelqu’un d’autre ou même avec quelqu’un. J’ai besoin de rester seul un certain nombre d’heures par jour, et chez moi j’ai besoin que les objets soient à leur place, et que je me garde un peu de temps pour jouer à des jeux vidéo ou regarder des films que j’ai déjà vus, parce que la répétition de certaines choses me rassurent. Le monde autour de moi aura beau changer de face tous les jours sans que je n’y comprenne rien, mon lit aura toujours la même place et La princesse Mononoké ne changera jamais ses lignes de dialogues. » 

La schizophrénie est donc un trouble évolutif et dynamique. Il ne faut donc pas se méprendre sur le sens de capacité figée : cette psychose est plus précisément une incapacité à adapter un cadre très rigide et établi à une situation inattendue et à prendre spontanément autrui en compte. D’où cette nécessité d’avoir recours à la routine pour limiter les risques de désagréments perturbateurs. Le surgissement de la crise explique des attitudes subitement étranges des patients : Syd Barrett quittant la scène après trois morceaux, Antonin Artaud écourtant une conférence en proférant d’étranges paroles.

Bien sûr, les symptômes de la pathologie ne sont pas toujours aussi spectaculaires et les troubles obsessionnels font souvent partie de notre quotidien. Anne est femme de ménage. Elle a défini son rôle une fois pour toutes : c’est le ménage, pas la lessive, le pliage ni le rangement. Elle est raisonnablement consciencieuse mais elle ne ferait pas le lit ses employeurs. La paire de chaussettes qu’il peuvent laisser en boule dans l’escalier qui mène au panier à linge sale y est toujours après son passage. Mieux : elle la pousse de l’autre côté avec son balai-brosse. Ce n’est pas la première fois : plusieurs fois, l’expérience a été renouvelée avec un polo ou un caleçon. Elle s’est défini sa fonction ménagère et n’en sort par aucune initiative. D’un autre côté, ça arrange tout le monde car ses employeurs ne la paient pas non plus pour qu’elle redécore l’appartement. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi, ça veut dire que nous sommes parfois déterminés et figés dans des comportements que vient expliquer le modèle de la Personne. Si le cas est notable, je n’en fais pas non plus un symptôme d’une quelconque psychose mais ce comportement parce qu’il est systématique n’est pas tout à fait anodin. Anne pratique également la line-dance, activité très cadrée qui correspond parfaitement à son caractère très respectueux de la loi et des rituels qu’elle se fixe dans sa manière de travailler. Une attitude psycho-rigide exclusive de ce type peut montrer une tendance sans atteindre un degré maladif.

Portrait d’Henri Michaux par Jean Dubuffet

Si la plupart des cas de schizophrénie se déclarent entre 15 et 25 ans, cela corrobore l’hypothèse du modèle qui suggère qu’il s’agit d’un trouble de l’acculturation de la génitalité et donc un problème d’ordre social. La théorie de la médiation propose de comprendre cette psychose autolytique comme une refermement du moi sur lui-même par un rejet maladif de la grégarité. La Personne définit toujours de l’unité de compétence mais se montre progressivement de moins en moins capable de contredire cette responsabilité instituée lors d’une négociation conjoncturelle adéquate. Cette inadaptation chronique qui tend à s’aggraver laisse le patient démuni contre les agressions de l’extérieur. Le schizophrène tente de rester maitre chez lui grâce à des habitudes qui lui sont propres, une routine rassurante et stabilisatrice, car il éprouve de la difficulté à maintenir son équilibre, toujours fragilisé par la nécessité sociale de répondre de ses actes, d’assumer sa fonction sociale et de réagir aux exigences de la situation, de tenir sa place tout en s’adaptant, de s’intégrer dans une complémentarité avec autrui, d’être dans un rôle interactif. Cette pluralité affole le malade qui trouve refuge dans le rejet de celle-ci.

Une sécession dérangeante

Le schizophrène inquiète parce qu’il fait sécession et ne répond plus aux conventions qui permettent la communauté et aux sollicitations qui autorisent le partage. Régi par un déterminisme indépendant de sa volonté, il se trouve enfermé dans son refus inéluctable de faire avec et ne voit dans la main tendue qu’un facteur de dérangement ou de prise de contrôle. Cette attitude est très souvent mal interprétée par la société qui attend de chacun un engagement dans le devoir, une implication dans l’échange, un minimum de respect des codes et des conventions. 

Dans Vol au-dessus d’un Nid de Coucou, Grand Chef est emmuré dans son mutisme : derrière son visage imperturbable, il a clôt ainsi la question de la communication. Son rôle est clairement défini : il passe le balai. Si lentement qu’il en devient invisible. Il ne participe à rien d’autre et n’occupe que l’espace de son corps massif et imperturbable puisqu’il ne parle pas. Il a  réduit son comportement à presque rien et nul n’a accès à ses pensées. Seul Mc Murphy, un simulateur psychopathe, sera capable de le pousser dans ses retranchements et d’ébranler ce bloc apparemment impénétrable pour en faire sauter le verrou lors d’une partie de basket mémorable. Un grand moment de cinéma. 

Bon, il est de temps de conclure ce premier chapitre en répétant que la théorie de la médiation voit dans la schizophrénie un trouble de la compétence et de la responsabilité avec des incidences profondes sur l’appartenance et le partenariat, sur l’autre face de la Personne.

Tout le reste est littérature. A la revoyure !

Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat des personnes. Quelques détails bénins ont pu être remaniés pour éviter une identification trop évidente.

Pour aller plus loin :

Un article qui fait un point rapide sur le rôle du cinéma dans la stigmatisation de la schizophrénie.

https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/31839-Schizophrenie-role-cle-cinema-stigmatisation-la-maladie