P48 – Le parano contre-attaque

Si la persécution est un symptôme révélateur de la paranoïa, toutes les persécutions ne relèvent pas de ce trouble de la Personne. C’est ce qui en fait un symptôme invasif et trompeur. Méfiance, méfiance !

Les troubles de la Personne  : la paranoïa P48

Alors que le schizophrène n’arrive pas à assumer toutes les charges effectives qui se présentent à lui, le paranoïaque ne parvient pas à n’occuper que les fonctions qui lui reviennent. Le premier réduit sa responsabilité et son rayon d’intervention quand le second dépasse systématiquement ce qui devrait être son champ de compétence pour empiéter sur celui d’autrui. Mais ce n’est là que le résultat visible d’un processus à la fois plus complexe et plus profond car c’est parce qu’il se sent envahi et bafoué que le paranoïaque devient intrusif. Son invasion est de l’ordre de la contre-attaque à une agression réelle, exagérée ou carrément fictive. L’intrusion que pratique le paranoïaque peut donc être envisagée comme une reconquête de sa responsabilité mais également comme une quête chez autrui de sa propre compétence.

Freud décrit en 1896 le cas de Mme P, marié et mère depuis deux ans lorsqu’il la rencontre : « Six mois après la naissance de l’enfant, apparurent les premiers indices de la maladie présente. Elle devint fermée sur elle-même et méfiante, montrant de la répugnance pour les relations avec les frères et sœurs de son mari, et se plaignant de ce que les voisins, dans sa petite ville, se comportaient envers elle autrement qu’avant, de façon mal polie et sans égard. Progressivement, ses plaintes augmentèrent en intensité, sinon en précision  : on avait quelque chose contre elle, bien qu’elle ne pût avoir l’idée de ce que ça pouvait être. Mais il n’y avait aucun doute, tout le monde – parents et amis – lui refusaient toute considération pour la blesser  … quelque temps après, elle se plaignit de ce qu’on l’observait, on devinait ses pensées, on savait tout ce qui se passait chez elle à la maison. Un après-midi, il lui vint soudainement la pensée qu’on l’observait le soir lorsqu’elle se déshabillait  ». Elle éprouve ensuite des sensations xénopathiques (ressenti comme provoqué par une action extérieure): « Elle ressentait ses organes génitaux comme on ressent une main lourde ». Et elle présente des hallucinations visuelles. Freud poursuit en écrivant  : « Alors elle commença à voir des images qui la remplissaient d’horreur, des hallucinations de nudités féminines, en particulier un bas-ventre féminin nu avec sa pilosité  ; parfois aussi, des organes génitaux masculins  ». Enfin, vont venir s’ajouter à tous ces symptômes des hallucinations auditives, des voix qui disent : « Voilà Madame P. Elle s’en va. Où va-t-elle ? On commentait chacun de ses mouvements et chacune de ses actions, parfois elle entendait des menaces et des reproches. » Si on met de côté leur origine réelle et qu’on adopte le point de vue de la patiente, la persécution ne fait aucun doute : le harcèlement est multilatéral et se présente comme des agressions à répétition contre l’intimité et la dignité de Mme P.

Le thriller s’empare volontiers la paranoïa pour désorienter son public. La narration adopte le point de vue du narrateur suspicieux. Dans le cas du fantastique, les soupçons du narrateur trouvent une explication irrationnelle. Dans le cadre du policier, le complot est d’ordre criminel. En psychiatrie, la suspicion ne relève que de la pathologie du patient.

Qu’on l’espionne ou qu’on parle mal d’elle, elle se sent agressée de multiples manières, dégradée et déconsidérée, et ne trouve comme réponse et parade que la plainte, la méfiance, la défiance et finalement l’impolitesse envers son entourage qu’elle juge coupable de mal se conduire avec elle. De son point de vue, l’hostilité est générale et son anxiété se justifie par l’absence de motifs à ce changement d’attitude. Son propre comportement agressif répond du coup à une logique de contre-attaque : elle repousse les assauts d’incivilité par les mêmes méthodes belliqueuses. La métaphore quelque peu guerrière aide à comprendre ce qui est en jeu : quand les unités déontologiques se sclérosent chez le schizophrène, elles fusionnent chez le le paranoïaque qui ne segmente plus les compartiments de son existence comme il se doit : ce qui est obscène et par conséquent non destiné à être vu de tout un chacun est révélé au public et la patiente a l’impression d’être devenu le centre de l’intérêt général, même dans les moments et les parties de son corps qui devraient n’être réservés qu’à elle. Tout le monde semble se mêler de sa vie, la juger et même la menacer. Même seule, l’oeil des autres est encore sur elle quand ce ne sont pas les commentaires qui envahissent sa tête. On lui met la pression comme le symbolise cette main lourde sur son sexe. Dans cette optique, on comprend mieux la mauvaise humeur de Mme P qui se traduit par ailleurs par des états dépressifs et des difficultés à s’alimenter.

En 1915, un appareil photo,
ça ressemble à ça.

En 1915, Freud décrit l’autre cas d’une jeune femme « d’une trentaine d’années, d’une grâce et d’une beauté peu commune » (sacré, Sigmund ! Toujours le mot d’esthète !). Cette femme, Freud la rencontre à la demande de l’avocat auquel elle a fait appel pour la défendre des « persécutions » d’un homme avec qui elle a eu une brève liaison. Freud est appelé comme expert par cet avocat qui soupçonne sa cliente d’affabulation : d’ailleurs, Freud la verra deux fois et lors du deuxième entretien, elle rectifiera certains détails de l’affaire. Cette femme, fille unique et célibataire, vit avec sa vieille mère. Un collègue de l’entreprise où elle travaille, parvient en la courtisant à l’attirer chez lui pour conclure. Lors de leurs ébats, elle est surprise par un bruit « semblable à un battement ou à un tintement ». À sa sortie (ou plus exactement à l’issue du deuxième rendez-vous selon la version revue et corrigée de la patiente), elle croise deux hommes qui semblent chuchoter sur son passage : l’un d’eux dissimule un appareil photo. Se rappelant le bruit entendu dans la chambre, elle s’imagine que ce dernier a pris des clichés de leur relation sexuelle. Inquiète, elle assaille de questions son amant qui tente de calmer ses inquiétudes sans fondement, mais insatisfaite par ses réponses, elle contacte un avocat : selon elle, on a fomenté un piège visant à compromettre son honneur. Elle acquiert la conviction qu’il a fait photographier leurs ébats amoureux afin, écrit Freud, qu’il soit « en son pouvoir (à cet homme) de la couvrir de honte en montrant ces images et de la contraindre à ne plus lui résister », bref de se livrer à un chantage pour continuer à abuser d’elle à sa guise. Son ex a beau tenter de la rassurer en paroles et par lettres. Rien n’y fait : elle est persuadée qu’il va la contraindre à se donner à lui en jouant sur un soi-disant pouvoir, jeu d’autant plus cruel que le lendemain de leur premier rendez-vous, la jeune femme a vu sur son lieu de travail son amant en conversation avec sa supérieure.

En observant cette scène, elle a la certitude que son amant lui dévoile leur aventure sexuelle ou pire, qu’il entretient une relation amoureuse avec elle. Freud élabore sur cette seconde divagation une interprétation que nous ne retiendrons pas. Elle nous intéresse uniquement parce qu’elle confirme que la paranoïaque interprète systématiquement dans le sens de son scénario imaginaire des éléments fortuits : elle met en relation des faits qui auraient dû rester cloisonnés dans des compartiments hermétiques. En les reliant par des liens de causalité biaisés, elle conclut au complot contre elle et à la complicité de quatre comparses. Se sentant doublement trahie et anxieuse à l’idée que soit révélé des actes qui doivent rester secrets, la jeune femme va riposter par la voie légale en confiant l’affaire à un avocat. Incapable de mesurer elle-même de quel domaine relèvent les différents faits de son existence, elle confie à un expert légal le soin d’assurer défense en posant les bornes dont elle n’a plus le principe. La confiance qui habituellement règne entre les amants fait qu’ils peuvent se livrer l’un à l’autre sans retenue et sans crainte de voir sortir de l’alcôve tout ce qui s’y passe, et surtout pas des photos. La jeune femme extrapole également sur un simple échange de travail entre un employé et sa supérieure et le transforme en complicité amoureuse. Elle se fait des idées et celles-ci s’organisent pour former un scénario qui renverse les cloisons entre les différents secteurs de son existence. La confidentialité et la confiance n’ont plus court et cette perte lui rend la vie impossible.

Dans Take Shelter de Jeff Nichols, le héros perçoit des signes avant-coureurs d’une tornade dévastatrice  : observations et rêves. Pour lutter contre les prémonitions de cette agression naturelle, il décide de construire un abri sous-terrain anti-tempête, projet onéreux qui inquiète ses proches. Il se laisse persuader de consulter un psychiatre pour se débarrasser de ce délire de suspicion. Or…

Parce qu’il ne sait pas où poser les frontières du domaine où il est le patron, le paranoïaque va contraindre l’autre à lui indiquer la limite à ne pas dépasser en le renvoyant dans ses cordes par de la violence, des impolitesses, des injures ou des imprécations, en utilisant la Loi et surtout ses représentants, ou en se refermant sur soi pour offrir le moins de prise possible à l’agression. Parce qu’il n’a plus le principe qui lui permettrait de poser les bornes de sa souveraineté, le paranoïaque outrepasse ce qui se fait (on n’injurie pas ses voisins et on ne poursuit pas son ex en justice) et se mêle de ce qui ne le regarde pas, pas par une curiosité malsaine qui serait une violation d’intimité, mais pour lutter contre un sentiment d’envahissement qui peut tourner à la persécution : il cherche à savoir ce qui se trame contre lui. Il applique à la lettre l’adage selon lequel la meilleure défense, c’est l’attaque. Mais s’il donne l’impression d’être à l’offensive, le malade ne fait que répondre à un mal-être, une angoisse irrépressible qui naît d’un sentiment d’agression injustifiée. Le paranoïaque est dans une quête de respect très maladroite du fait qu’il ne maitrise plus les limites entre lesquelles peut s’exercer sa responsabilité. Je suis le maitre de ma réputation jusqu’à un certain point et sur certains sujets mais je ne peux pas empêcher les gens de penser ce qu’ils veulent de moi, pourvu que n’arrivent pas à mes oreilles des propos sans fondement qui saliraient mon honneur ou d’ordre privé qui ne regardent que moi. A moi, de ne pas accorder plus importance qu’elle n’en a à ma propre personne : si je me prends pour le centre du monde, je ne peux pas prétendre au confort de l’anonymat. En se croyant toujours sous les feux du regards des autres, le paranoïaque s’expose à se sentir jugé, en bien, c’est tout à son avantage, en mal, c’est générateur de complexes.

Gwenaële Boitard-Castellani présente le cas d’Attila (dont j’ose espérer que ce n’est pas le vrai prénom). Le regard des autres fait peser sur lui le sentiment d’être affreux. Gamin, on s’est moqué de sa soi-disant «  laideur  » et notamment de sa gynécomastie  : une fille lui a dit qu’il avait des seins et que « c’est parti de là et ça s’est propagé partout » . A 23 ans, il souffre également d’alopécie : il perd ses cheveux prématurément. L’image de lui-même n’est donc pas bonne mais c’est l’idée exagérée qu’il se fait du regard des autres qui le mine. Contrairement à ce que son pseudo pourrait laisser présager, Attila ne développe aucune hétéro-agressivité et l’herbe continue à pousser après son passage, mais se replie sur lui-même et s’isole pour se soustraire au jugement d’autrui et ne pas avoir à affronter des coups d’oeil qui jugent d’emblée négatifs. Il retourne la violence contre lui-même avec des pensées suicidaires quand il ne se gave pas de sucreries. Pour lutter contre les regards anxiogènes, il a essayer la musculation, histoire de se sculpter un corps idéal qui lui aurait permis d’obtenir une reconnaissance sociale, au moins pour son apparence. La lenteur du processus l’a vite découragé et c’est la réclusion à domicile qui lui permet d’atténuer son anxiété et d’échapper à ce qu’il vit comme une persécution. Les réseaux sociaux lui permettent de s’occuper sans s’exposer physiquement mais si l’écran lui évite d’apparaitre, Attila n’échappe pas aux critiques, aux moqueries et aux «  méchancetés  ». Il se demande si l’humour dont il sait faire preuve lorsqu’il se sent mieux est bien perçu. D’une manière générale, il a donc l’impression de ne jamais être compris et accepté pour ce qu’il est ou semble être. Fait notable, il a fait une tentative dans le théâtre à 17 ans. Le fait d’interpréter un rôle définit par un texte lui allait bien mais le travail en groupe l’a à nouveau découragé  : il lui fallait alors définir lui-même sa place et affirmer son espace de compétence. Suivi par des psychiatres, il n’accepte de consulter qu’à domicile, chez sa mère à laquelle il abandonne toutes les responsabilités de la vie quotidienne. Il dépend entièrement d’elle sur le plan matériel puisqu’il n’a aucun projet personnel. Il refuse également toutes les solutions proposées par les médecins pour sa calvitie naissante et sa poitrine. Face à l’adversité supposée d’autrui, Attila n’assume donc absolument pas sa position de jeune adulte, susceptible d’être autonome.

Il vit en reclus pour se soustraire au regard de la société qui le rend mal à l’aise. Contrairement à ce que Gwenaële Boitard-Castellani laisse entendre, Attila ne semble pas souffrir d’un délire quelconque : une sorte d’apathie le fait vivre dans un carpe diem insipide et un isolement protecteur. Il évite ainsi ce qui pourrait devenir une persécution s’il s’exposait plus et stoppe à sa manière le cercle vicieux de ce que je considère comme une psychose : en effet, si Attila est exagérément sensible au jugement d’autrui sur son physique, il montre un manque de conscience totale sur sa situation sociale et à propos de sa dépendance vis à vis de sa mère. Cette fuite de la responsabilité d’un jeune adulte me semble pathologique : à l’agression extérieure, le patient répond par une «fermeture de rideau» qui réduit son rôle au « soin » de son moi blessé et exclut une relation d’échange qui lui demanderait de sortir de cet autocentrisme. Il n’assume aucune autre #partie que celle du reclus en souffrance pour échapper au regard d’autrui. Contrairement à la sclérose spontanée du rôle chez le schizophrène, le paranoïaque reste hypersensible dans la relation jusqu’à ne pas savoir où placer le curseur. Il donne dans le cas d’Attila une importance démesurée à l’apparence physique et permet ainsi à autrui d’exercer un pouvoir sans fondement réel sur sa Personne. Attila attribue au regard des autres une force anéantissante hors norme et fantasmée. La mauvaise image de soi résulte d’un ego mal positionné et instable, d’une #Personne incapable de résister à la pression sociale sans un repli narcissique misérabiliste. S’Attila ne sort pas, c’est parce qu’il ne se sent pas capable d’être l’objet de tous les regards. Il s’accorde finalement plus d’importance qu’il n’en a réellement  : la plupart des gens que vous croisez dans la rue ne vous voient finalement pas. Si vous avez l’impression d’être à tout moment le centre d’intérêts (même négatifs) de tout votre environnement social, vous souffrez peut-être bien d’une paranoïa et si à ce moment précis, vous pensez que j’expose votre propre cas, vous entrez probablement dans ce tiroir clinique. N’hésitez pas à consulter !

La paranoïa concernerait entre 1 à 5 personnes sur 200, soit entre 40 et 200 millions de cas dans le monde.

Le sentiment de persécution n’est cependant pas l’apanage du paranoïaque. Le schizophrène et le paraphrène en souffrent également mais chez eux, il relève de l’hallucination pure alors qu’il est souvent motivé chez le paranoïaque : en effet, ce dernier perçoit des signaux bien réels mais les interprète systématiquement dans le sens d’une persécution, c’est à dire d’une intention hostile à son endroit et d’une intervention non désirée dans sa sphère privée. Là où le sujet sain conclurait que son imagination lui joue des tours et que le monde a bien d’autres chats à fouetter, la pathologie réside dans l’incapacité à gérer l’excès de ces observations détournées et à reconnaitre l’outrance de ses conclusions.

Une méfiance disproportionnée sera par conséquent la défense anti-persécution mise en place par le malade pour se préserver des mauvais coups que ne peut que lui réserver l’adversaire qu’il s’est désigné, celui-ci pouvant rester diffus et d’autant plus inquiétant. Dans les cas aigus, le paranoïaque voit le mal partout et se défie du plus anodin des échanges. Pire, le moindre détail sera interprété dans le sens que la paranoïa va cultiver : la réduction, voir l’anéantissement, de sa propre autonomie. « On » convoite sa souveraineté et «on» projette de faire un sort à son pouvoir et à son libre-arbitre, à sa dignité.

La persécution ne se limite pas à sa version caricaturale. Elle revêt souvent dans un premier temps des formes plus insidieuses qui éveillent la suspicion et des réponses la plupart du temps proportionnelles chez le sujet. La jalousie peut vous donner une  idée approximative de l’angoisse dans laquelle vit le «  trompé  ». Quand le soupçon ronge votre vie, vous êtes amené à faire des choses qu’avec le recul, et un retour à plus de sérénité car vous n’êtes pas Othello tout de même, vous jugerez délirantes et inadmissibles. Pour échapper à cette angoisse, vous aurez recours à la ruse et au mensonge (infractions à la Loi) afin de vous rassurer et d’écarter pour un temps le doute qui vous mine. Dans les cas les extrêmes, le paranoïaque ne trouve plus aucune raison de rétablir l’équilibre. Il n’y a plus de hasard et les coïncidences deviennent systématiquement des corrélations négatives. Tout vous concerne et comme dirait les Boomtown Rats, « There’s always someone looking at you, oh, oh, oh… ». C’est le complot généralisé. 

Ce film, tourné en plein maccartysme joue sur des ressorts dramatiques puissants et alors qu’on croit l’un parano, on découvre l’autre manipulateur. Durant cette période, les USA développèrent une paranoïa à grande échelle et la vague n’est pas retombée.

Cela dit, à la suspicion maladive, peut en apparence en tout cas s’opposer une érotomanie tout aussi pathologique dans laquelle le patient, ou plus souvent encore la patiente car c’est une perversion essentiellement féminine, aime à la folie et se croit aimé(e) en retour avec la même intensité alors même que l’objet amoureux n’est souvent pas au courant de l’affaire. La jalousie aiguë est d’ailleurs souvent la dernière phase d’une passion sans retour. Là encore, les signaux sont interprétés par le paranoïaque dans le sens de son scénario unilatéral et s’ils proviennent de personnes extérieures à la relation supposée et vont à l’encontre de ce prétendu amour, il y verra des signes de persécution. 

Les symptômes de la paranoïa peuvent donc apparaître contradictoires alors qu’ils relèvent d’un même dysfonctionnement : l’absence de mesure entre ce qui relève de sa juridiction et ce qui ne le regarde pas. Une haine sans bornes ou un amour sans limites, une suspicion généralisée ou une fidélité aveugle sans aucune motivation peuvent être les symptômes de la paranoïa. Hubert Guyard parle à ce sujet d’un abus de confiance systématique comme il parlait d’un abus de pouvoir pour le sadisme. Le paranoïaque exige en effet de celui qui fait l’objet de son attention exclusive un abandon total alors même que l’échange n’a pas lieu. Au besoin, il distord la réalité pour la conformer à ce scénario. Chaque détail peut ainsi devenir une preuve de l’amour ou au contraire d’un acharnement injuste sur sa personne. Incapable de faire la différence entre le fortuit et ce qui lui est destiné, ou d’accorder à l’autre la place qui lui revient dans l’accord ou le refus, le paranoïaque vit dans un univers de signaux à sens unique. Sans possibilité de faire la part des choses, il s’octroie une compétence expansive qui peut aller de l’indiscrétion caractérisée  au totalitarisme le plus complet, de la méfiance systématique au sentiment de trahison perpétuelle, de l’irritabilité à la terreur.

La psychiatrie parle de délire paranoïde pour évoquer une persécution totalement fantasmée et non motivée par la réalité. Paranoïde signifie qui s’apparente à la paranoïa mais celle-ci n’en est pas à l’origine. Mais le diagnostic en est rendu particulièrement délicat à cause justement de la similarité des symptômes. C’est aussi pourquoi la psychiatrie et la théorie de la médiation à sa suite ne parlent pas d’un mais des délires de persécution. Leur degré de motivation est variable suivant le type de troubles dont souffre le patient et pour ce qui est de la paranoïa selon la gravité de la psychose. Nous reviendrons dans les chapitres suivant sur des cas précis et nous verrons qu’il est particulièrement difficile de détourner le paranoïaque de son idée fixe, l’intervention extérieure entrant alors dans le jeu de la maladie pour devenir à son tour persécutoire.  Vouloir prouver à un paranoïaque qu’il a tort, c’est lui confirmer qu’il a raison : pourquoi prendre la peine de lui démontrer son erreur si ce n’est que parce qu’il est dans le juste ? C’est cet esprit retord du malade qui doit dissuader les bonnes âmes bien intentionnées mais sans formation d’apporter leur assistance bienveillante mais contre-productive. Partager le quotidien d’un paranoïaque est douloureux, délicat et épuisant. Les magazines regorgent de conseils. Le meilleur semble être de ne pas se croire capable soi-même de résoudre le problème. Ce serait justement sortir de son champ de compétence et s’exposer de fait à un petit coup de parano. On ne peut pas apaiser tous les malheurs du monde ni assumer toutes les responsabilités de la planète. Il faut en prendre sa part dignement mais humblement.

Tout le reste est littérature  ! A la revoyure  !