S10 – *Bravitude et *pécunier, le paradigme en folie

Après la syntaxe, attaquons de front la morphologie. Auparavant et au sens étroit, la morphologie était la partie de la grammaire qui s’occupait de la formation des mots par adjonction d’affixes à des thèmes, comme des particules à des noyaux. La théorie de la médiation va lui donner une autre définition toujours grâce au recoupement des axes.

le plan du signe S10

Commençons par un schéma qui donne à voir l’autre forme de recoupement des axes d’analyse. Personnellement, cette visualisation des choses m’a souvent permis de m’y retrouver en cas de pataquès logique.

En se maintenant à travers la diversité, l’unité engendre de la similarité : pas tout à fait le même mais en partie pareil. Des identités sont ainsi catégorisées en fonction de leur habilité à permuter au sein de l’unité, sur des positions précises. Du même coup, certaines unités se ressemblent sans être tout à fait semblables.

Méluche en-campagne et en deux mots

Dans le Mot à-la-campagne, toutes les prépositions peuvent remplacer à pendant-la-campagne, pour-la-campagne, devant-la-campagne…  Vous aurez reconnu ce qu’on a coutume d’appeler des compléments circonstanciels. En termes de grammaire, ça ne nous concerne pas puisque circonstanciel relève de la sémantique et du contexte. Les grammaires les plus éclairées parlent de groupe nominal prépositionnel dont la fonction est complément circonstanciel.

Les prépositions font partie du Mot : ce sont des enclitiques, des particules sans existence intrinsèque. Notre nouvelle conception du Mot en engendre une palanquée en français puisqu’il n’est plus question en glossologie de s’en tenir à l’écriture et de séparer ce qui ne l’est pas. Une catégorie de Mots qui se ressemblent s’appelle un paradigme. Attention donc à ne pas confondre avec le paradigme commun qui est pour nous un champ conceptuel. On ne change donc pas de paradigme mais de champ conceptuel pour reprendre une expression qui fait florès. 

Je rappelle que sur certaines des positions du Mot, il est possible qu’il y ait un vide symbolisé par un §. Mais ces fragments qui marquent les sèmes se classent selon qu’ils peuvent ou non occuper certaines positions dans tel ou tel type de Mot. Si la préposition s’efface, le Mot est §-la-campagne et peut ainsi devenir le « sujet » du verbe ou son objet. 

Quand on dit je-viens avec-§-§ ou je-suis pour-§-§, le déterminant et le noyau nominal s’effacent. Seule la préposition, apparait pour le Mot nominal.

Eric Ciotti, une illustration comme une autre

On n’a fait qu’effleurer la question dans le chapitre précédent mais on distingue principalement le Mot nominal du Mot verbal. S’y ajoutent le Mot adverbial (allègre-ment, oui, non, ne…pas, stop) et le Mot interjectif (ah-bon), tous deux parfaitement mobiles et le plus souvent effaçables. Ce qui réduit à quatre les catégories grammaticales au lieu des neuf ou dix traditionnelles. Ici, préposition et déterminant sont des enclitiques du Mot nominal (vers-la-vie) et la conjonction est préfixe dans le Mot verbal (quand-elle-empêche). Pour le pronom, nous distinguerons les pronoms faibles qui sont des fragments du Mot verbal (§-je-le-lui-donne) et les pronoms forts qui peuvent apparaitre seuls (moi, toi, lui, elle, celui-ci, celle-là, le-tien, les-siennes, les-trois, le -vingtième…) et donc se substituer à un noyau nominal. 

S’établissent ainsi des relations de similarité entre unités par identité partielle :

Mot nominal :  PRÉPOSITION + DÉTERMINANT + NOYAU NOMINAL (+ SUFFIXE)

à-ta-santé, à-la-tienne, pour-la-leur, pour-leur-action, par-leur-actrice, par-cette-actrice-là, par-celle-là, par-elle, par-toi, par-§-erreur, par-ton-erreur

Mot verbal : CONJONCTION + PRONOM PERSONNEL SUJET + NOYAU VERBAL + DÉSINENCE (TERMINAISON)  

que-tu-racontes, que-tu-racontais, qu’il-racontait, qu’il-racontera, lorsqu’-il-racont-era, lorsqu’-il-sort-ira, lorsqu’-il-sort-irait, quand-ils-sort-iront

Se constituent ainsi des paradigmes qui limitent les choix du locuteur 

A) soit par flexion et ajout de désinences (déclinaisons pour les noms, conjugaisons pour les verbes, ou déterminants et prépositions comme en français). 

Quand on parle de flexion…

Dans la flexion, la base (lexème) reste constante ainsi que le type de morphèmes (préfixes comme les déterminants et les prépositions en français ou suffixes comme les déclinaisons en latin et les conjugaisons). Le lexème définit le paradigme (c’est pourquoi on emploie encore le terme de radical, la racine) alors que les morphèmes sont des avatars, les différentes manifestations des cas grammaticaux. 

B) soit par dérivation (charcut-erie, charcut-ier, charcut-age, charcut-aille ou biblio-thèque, média-thèque, disco-thèque, ludo-thèque)

Dans la dérivation, un des constituants de l’unité devient invariant (charcut-ier, plomb-ier, épic-ier) mais il n’y a pas de hiérarchie entre morphèmes dans le paradigme dérivationnel, ce qui le distingue du paradigme flexionnel.

La permanence d’un type de Mot à travers ces variations permet donc de classer tous ces partiels. Les terminaisons de conjugaison des temps simples constituent des variantes autour d’un noyau verbal qui, de son côté, peut varier pour peu qu’il se substitue à un verbe du même groupe. Pour les temps composés, c’est l’auxiliaire en position de préfixe qui varie mais c’est le noyau verbal qui le contraint (être ou avoir) comme il le ferait pour une terminaison antéposée.

Rosa, Rosa, Rosam, Rosae

Les déclinaisons fonctionnent sur le même principe: le radical contraint le suffixe. En latin, une fois opéré le choix entre masculin, féminin et neutre, puis entre singulier et pluriel, il reste à opter parmi les six cas qui se présentent, avec parfois des homophones. Domin- appelle -us, -e, -um, -i, -o, -o comme ros- appelle -a, -ae, -am, ae, -ae, -a. On considère à tort déclinaisons et conjugaisons uniquement sous l’aspect contraignant alors qu’en limitant le choix, elle le facilite au contraire… pour peu qu’on les ait apprises. On ne doit chercher que dans une sélection restreinte et non parmi tout le panel des désinences (terminaisons) possibles. En français, le cas est marqué par la préposition et le genre/nombre par le déterminant le tout placé avant le noyau nominal avec parfois une redondance post-posée (à-la-charcut-ière: DATIF-FÉMININ-SINGULIER-NOYAU NOMINAL-SUFFIXE FÉMININ SINGULIER). Le contenu est le même mais il est plus compact chez les graveurs de pierre romains.

Brave petite énarque!

Le montage et le démontage des Mots est assez casse-tête tout en étant passionnant d’autant que le potentiel est bien supérieur à l’actualisé. D’où la brav-itude de Ségolène Royal à qui on ne peut tout de même pas en vouloir d’être logique, pas plus en tout cas qu’à ceux qui ont des problèmes *pécunier ou des envies *justiciaires. J’ai récemment rencontré dans des tests de première année de BTS deux cas de « *braveté ». Dans le même ordre d’idées, un étudiant a produit la *sériosité. Belle découverte sur le modèle analogique : précieux/la-préciosité, frileux/la-frilosité, pileux/la-pilosité. Sérieux/la-sériosité semblait donc tout indiqué mais le dictionnaire, institution du vocabulaire, en décide autrement. Et si la morphologie vous tente, le sanskrit est une bonne école.

Comme précédemment avec la concaténation, je signale qu’il existe la notion de corrélation qui remplit les espaces conceptuels que créent le modèle mais que je ne suis pas au faîte de ce que ça recouvre exactement. Peut-être bien le fait que voyelles et consonnes s’opposent irréductiblement et se combinent comme les Mots nominal et verbal, ou peut-être aussi qu’on prononce différemment exercice et excité, examen et extra (/eg/ et non /ek/). Sans doute ces histoires de voyelles et de consonnes, de fricatives, de labiales et tout le toutim dont raffolait ma prof de phonétique vous ont-elles carrément saoulés… 

Retenez surtout que chacune des deux analyses recoupe l’autre. La projection de l’identité produite par différenciation sur la pluralité issue de la segmentation engendre de l’ordination (coordination ou subordination sont deux formes de complémentarité) et la permanence de l’unité permet d’en catégoriser la diversité en paradigmes. On peut déjà pressentir ce que de telles analyses peuvent produire sur un matériau social ou technique car, ne l’oublions pas, ce premier plan glossologique a servi de modèle aux trois autres. N’oublions pas non plus que ces aptitudes formelles sont appelées à se réaménager rhétoriquement… pas plus tard que bientôt. 

Tout le reste est littérature. A la revoyure !

Si d’aventure, une immersion dans les déclinaisons latines vous tente, faites-vous plaisir :

http://www.uoh.fr/front/document/e09bf6ad/adf8/4087/e09bf6ad-adf8-4087-83ce-a48b0afd81d6.pdf

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