N35 – Carrément jamais content

L’hystérie de conversion n’est qu’une des deux pathologies qui frappent l’instance chrématologique. Nous abordons ici les atteintes à l’axe taxinomique, c’est le domaine de l’insatisfaction affichée et du dénigrement systématique. On dirait un mal bien français mais il touche au-delà de nos frontières.

Les troubles de la Norme N35

– Je ne sais pas trop ce que je fais là mais je ne suis pas trop mécontent d’avoir été invité. Mais en tant que névrosé, je m’attendais plutôt à figurer dans les chapitres précédents. Bon, enfin, on ne peut pas tout avoir non plus.

Jean-Claude Schotte définit l’hystérie en ces termes génériques : « La passion des extrêmes comme épreuve morale de la perte à supporter, à pardonner, mais au fond impardonnable. Ils tournent en rond et ne sont jamais contents. Par principe, toute ambition bien définie est déçue, usurpée, trompée (on doit toujours désirer mieux, car sinon on se contente du pire et ne fait guère preuve d’exigence) ; par principe encore, toute poursuite pourtant programmée d’une ambition à réaliser donne lieu à la conviction d’un échec total sans appel, d’autant plus imminent que l’échéance approche (on doit toujours désirer plus, le maximum à vrai dire, sans flancher, car sinon on se contente de bien peu et fait preuve de suffisance). » Et plus loin : « Qualitativement, chez certains hystériques, dits mythomanes, le drame est polarisé – entre le dénigrement impuissant, indécis du démérite (ils disqualifient ce qu’ils ont pourtant choisi, ils brûlent ce qu’ils chérissent, une décision leur semble impossible, ils peuvent donc tout aussi bien s’abandonner et se laisser emporter au gré de ce que les circonstances suggèrent) – et l’attrait gratifiant mais tout à fait paradoxal de réussites surévaluées, idéalisées, irréalistes. »

Insatisfaction chronique

Placer la barre si haut que ne pas la franchir est inéluctable. (Parole de groupie durant la Beatlemania)

Dans l’hystérie mythomane (le terme ne me parait guère heureux mais faute d’inspiration, nous l’utiliserons pour l’instant), les variations d’humeur sont souvent rapportées aux échecs, aux abandons, aux expériences ratées. Chez ce type d’hystériques, les Espoirs sont tellement exigeants qu’ils ne peuvent advenir qu’en Ambitions déçues mais devant cette réalité par définition décevante, les hystéro-mythomanes élaborent des mécanismes compensatoires qui leur évitent de perdre la face à tout moment et de s’écrouler systématiquement. 

Le psychiatre Valentin Nusinovici qui ne connait pas la bi-axialité constate en 2015 qu’« aujourd’hui les hystériques muettes sont rares, le mode ordinaire de présentation est la plainte, parfois interminable, et l’insatisfaction affichée qui est un grand trait de l’hystérie. » Rassurez-vous, on peut se plaindre sans être malade mais son caractère systématique peut être un symptôme sinon alarmant, du moins révélateur.

Le 15 octobre 1886, devant la Société des médecins de Vienne, Freud fait un flop. A sa décharge, le choix du thème, l’hystérie masculine, n’avait aucune chance de déclencher un enthousiasme délirant.

Si on suit bien ce que dit Schotte, l’hystérique en phase dépressive ne se plaint pas d’autrui comme c’est souvent le cas chez le soi-disant persécuté mais il fustige son propre manque de mérite : il est en fait incapable d’apprécier son propre succès, de s’y complaire même momentanément. S’il mène à bien malgré tout un projet (rappelons que ce n’est non plus pas un handicapé de l’entrave systématique), il n’aura de cesse de dénigrer cette réussite, de minimiser son mérite pour ne pas paraitre suffisant, une attitude qui peut aller jusqu’à la destruction ou l’abandon d’un ouvrage pourtant abouti aux yeux des autres, voire d’une relation pourtant souhaitée. L’hystérique se dévalorise de manière systématique et quoi qu’il fasse lorsqu’il est en phase dépressive. Il aura tendance à tout gâcher, à « tout foutre en l’air » au moment où il suffirait de quelques concessions à l’Attente pour aboutir à la décision gagnante. Contrairement au névrosé obsessionnel qui sème les embûches sur son parcours, l’hystérique dépressif ne renoncera que face à l’imminence de l’aboutissement.

Une hypothèse en passant : Savinien de Cyrano de Bergerac ne souffrait-il pas d’une forme d’hystérie ? Histrion à ses heures, captant l’attention partout où il passe et cherchant les joutes verbales et les duels, Cyrano souffre également de phase d’abattement à cause de sa laideur. Il entretient en outre sa situation d’échec et en jetant son dévolu sur la plus précieuse des femmes de Paris, il se condamne à rester dans l’ombre et le désespoir. Il présente ainsi un profil (désolé, il fallait que je la place) tout à fait intéressant et donne une idée de ce à quoi pourrait ressembler un hystérique, fort en gueule et matamore mais finalement voué à l’insatisfaction.

En revanche, en phase maniaque ou histrionique, l’hystérique cherche à se mettre au centre de l’attention, parfois avec un discours animé, voire théâtral, une attitude charmeuse mais insistante, une posture ouverte jusqu’au flirt. Le besoin d’être le point de mire peut le ou la pousser à assurer le show (comme une scène d’esclandre sans véritable raison ou une intervention interminable en réunion pour le simple fait d’intervenir) ou encore à inventer des histoires, toujours afin d’être au centre de l’attention. C’est pourquoi on parle de mythomanie à son sujet. 

Éric Duval  signale que le besoin de capter l’attention peut apparaitre dans la relation avec le médecin (si le patient consulte) et peut se manifester par des flatteries, des cadeaux, des descriptions théâtrales de symptômes physiques et psychologiques qui sont toujours remplacés par de nouveaux maux à chaque visite.

L’aspect et le comportement de l’hystérique sont souvent caractérisés par une attitude provocante et une séduction sexuelle déplacée. Ce comportement n’est pas seulement dirigé vers les personnes pour lesquelles le sujet aurait un intérêt amoureux ou une attirance sexuelle mais il survient dans un large panel de relations sociales sans que cela soit adapté aux conventions du contexte. 

Zaza Napoli, alias Albin Mougeotte, au-delà de son aspect trangenre, présente un cas intéressant de bipolarité hystérique. Ses caprices de vedette ne sont en fait que les manifestations de l’angoisse d’Albin, jamais sûr de mériter d’être aimé, alors même que sur la scène l’attend son moment de gloire.

L’expression émotionnelle de l’hystérique peut être labile et de simple surface, sans aucune sincérité. Affecté et maniéré (la langue anglaise affichele mot « camp »), on pense à Albin Mougeotte… ben si, Zaza Napoli dans la Cage aux Folles. Bien sûr, c’est une comédie où le trait est grossi pour provoquer le rire mais le personnage d’Albin qui a des tendances dépressives et doit toujours être rassuré par son amant Renato offre les caractéristiques d’un cas cyclothymique convaincant.

Toujours dans le but de focaliser l’attention, l’hystérique peut se vêtir de manière originale ou voyante, changer de couleur de cheveux, user d’un maquillage outrancier. Une remarque qui n’irait pas dans le sens du compliment ou une photo pas assez flatteuse, et c’est le drame. Toujours théâtral.

Parer à l’échec et sublimer le relatif

En phase histrionique, le patient a des attitudes facilement exubérantes et peut faire étalage de ses émotions en public en embrassant par exemple des amis et des connaissances avec une ardeur exagérée ou au contraire, en sanglotant de manière incontrôlée à propos d’événements sentimentaux mineurs, en cédant à de brusques accès de colère ou en riant trop fort à la moindre occasion. Les émotions de l’hystérique semblent se déclencher et s’interrompre trop vite pour être vraiment sincères, ce qui conduit son entourage à le soupçonner de simulation. On en revient au caractère mythomane. L’expression n’est finalement pas si malheureuse que cela.

– Mais avouez que si je n’étais pas là pour vous couper la parole vous auriez pu terminer votre phrase et votre argumentaire complotiste !

On reproche souvent à l’hystérique le caractère superficiel de ses opinions : en effet, s’il ne les affirme que pour être au centre de l’intérêt, ce n’est pas tant ce qu’il dit qui l’intéresse mais bien plutôt le simple fait de s’exprimer et de faire taire. Contrairement à l’obsessionnel qui cherche à n’intervenir qu’avec précision et à bon escient et par conséquent souvent trop tard, l’hystérique peut s’imposer intempestivement de manière déplacée. Ce qui l’intéresse, c’est finalement de prendre la parole.

L’article d’Éric Duval dont nous nous sommes pas mal inspiré ajoute ceci :

« Les individus qui ont une Personnalité histrionique sont très suggestibles. Leurs opinions et leurs sentiments sont facilement influencés par les autres ou par les modes. Ils peuvent être trop confiants, notamment avec les personnages qui ont une forte position d’autorité et qui peuvent être perçus comme capables de résoudre magiquement leurs problèmes. Ils ont tendance à suivre leurs intuitions et à adhérer rapidement à une conviction. »

Ce qui nous renvoie à ce que Schotte écrivait plus haut : « Ils peuvent donc tout aussi bien s’abandonner et se laisser emporter au gré de ce que les circonstances suggèrent », les circonstances prenant ici la forme d’un mentor, celui qui prend les circonstances en main.

L’hystérique cherche dans le tiers élu le crédit qui lui manque. Angoissé par le succès et plus encore par le succès relatif et donc la part d’échec qui attend toute ambition, il peut placer dans l’Autre choisi la totalité de ses espoirs et donc concentré toute son angoisse sur lui. Cela peut logiquement mener à la jalousie maladive.

Pour être serein en amour, il faut être plus ou moins assuré de son propre mérite. Ni trop ni trop peu, dans une juste mesure. Mais si vous dévalorisez votre mérite, vous doutez de la pérennité de votre bonheur et de l’amour de l’autre. A la fois, vous le surinvestissez et vous craignez de ne pas être à la hauteur, vous le surestimez (il est tout pour vous) et vous doutez de vous (je ne suis pas tout pour lui). Vous redoutez donc la concurrence de quelque nature qu’elle soit. Pour juguler votre inquiétude, vous tenterez de vous accaparer l’autre, de le capter pour ne pas qu’il vous échappe, de vous mettre en valeur pour attiser son désir et surtout mériter son exclusivité. Mais ce n’est jamais assez et c’est la tendance à la surenchère. Le moindre de vos succès doit prendre des proportions hors norme, vous en attendez une récompense à la hauteur de vos attentes, des compliments dithyrambiques qui vont vous valoriser et vous sécurisez pour un temps. Mais la peur de l’échec vous saisira à nouveau et il vous faudra trouver d’autres moyens de focaliser à nouveau son attention. Vous aimerez souvent prendre la parole en public non pas tant pour dire quoi que ce soit de très intéressant mais afin d’être le centre de l’intérêt et de son attention. Vous monopoliserez la parole jusqu’à l’en priver. Votre insécurité passera pour de la domination auprès d’un public non averti. Si l’Autre accepte de jouer les faire-valoir dans votre couple, votre bonheur conjugal pourra durer mais vous pourriez aussi bien l’étouffer ainsi.

Vous pourriez aussi choisir de continuellement vous dénigrer pour vous attirer les faveurs de l’Autre. Mais à la longue, ça peut aussi fatiguer son monde. La mésestime de soi oblige l’autre, le condamne aux félicitations forcées, au mensonge flatteur. A long terme, c’est lassant.

L’hystérique est victime de son manque de confiance. Déprimé, le moral dans les chaussettes, le voilà qui ne se sent bon à rien, sans aucun mérite. Aucun succès n’aura grâce à ses yeux, il trouvera toujours à redire. Alors pourquoi se risquer ? De toutes façons, ça va foirer et on va tous crever.

Terminons sur la tendance de l’histrionisme à survaloriser une réalisation comme il pousse à idéaliser une personne. Cette hyperbole pathologique n’est paradoxale qu’en apparence. En repoussant l’attente jusqu’aux limites du réalisme, l’hystérique se préserve d’une certaine manière de la déception : à l’idéal, nul n’est tenu et en plaçant la barre trop haut, on se dédouane d’avance. En partant battu devant l’ampleur de la tâche, l’idéaliste n’est en définitive jamais vraiment déçu. La décision n’entraine aucune perte ni aucun mérite étant donné que l’aspiration est inaccessible et irréaliste, de toute façon hors de portée. 

J’adore le situationnisme mais il faut bien reconnaitre que cette agitation permanente génère son propre insuccès en refusant la moindre concession.

Le camarade Lénine reprochait aux gauchistes cette pureté idéologique qui finalement les dispensait de passer à l’action. Pour ne pas risquer l’échec et la déception, il suffisait de ne rien tenter et d’attendre, bien au chaud à refaire le monde au fond d’un café enfumé, une conjoncture au final jamais assez favorable pour agir. 

L’hystérie mythomane revêt donc beaucoup d’aspects dont cette forme de procrastination par idéalisation de l’objectif. L’objet du désir est placé hors d’atteinte, l’ambition est démesurée et cela dispense de prendre une décision et donc le risque d’échouer. L’hystérique s’octroie une telle marge qualitative jusqu’au but à atteindre qu’il s’accorde d’avance une autorisation à ne pas réussir. Et quand bien même il atteindrait son objectif, il dénigrerait ce succès et minimiserait le mérite qui devrait pourtant lui revenir. Ce n’est pas de la fausse modestie mais une incapacité chronique à accepter le succès forcément partiel et relatif dans sa réalité et même si celui-ci est malgré tout total, il s’accompagne d’une détente insupportable pour l’hystérique. Il lui faut alors surévaluer la réussite, exagérer ses proportions et en magnifier la portée au risque de tout gâcher aux yeux d’autrui.

Quand l’Ambition se dégonfle

Zoé R. a une cinquantaine d’année. D’ordinaire, c’est une femme dynamique qui fait plus jeune que son âge mais qui peut parfois donner l’impression de se négliger. Ses cheveux sont souvent mal peignés et elle-même parait parfois en bataille, volontiers militante pour la cause féministe, sans engagement réel au sein d’une organisation toutefois, si ce n’est dans les Rosies, des intermittentes de la cause. Elle se réclame d’une gauche progressiste mais elle n’est encartée nulle part. 

Sa maison est à son image : un peu fouillis. Beaucoup de choses y sont stockées en vue d’être utilisées mais pas mal de projets restent en plan, le jardin n’est guère entretenu, l’intérieur mériterait un grand ménage de printemps. 

Zoé accueille volontiers des réunions chez elle, du moins lorsqu’elle est en phase up. Elle est alors pleine d’idées et de projets sans néanmoins tout mener à terme. En revanche, lorsqu’elle traverse une passe dépressive. Elle ne répond plus au téléphone et se replie dans un mutisme qui a plus d’une fois inquiété son entourage et l’a conduite à rompre régulièrement une liaison amoureuse de ce fait en dents de scie. Elle a rejeté sans ménagement l’assistance que ses amies lui ont proposée et refuse catégoriquement de consulter pour ces chutes d’humeur qu’elle ne considère pas comme pathologiques. Elle ne suit donc pas de traitement médical adapté mais consomme de l’alcool (et du tabac) lorsqu’elle est en forme. Elle aime alors faire la fête, se montre légèrement exubérante et extravertie et ne regarde pas l’heure dans ces moments d’euphorie.

Elle a longtemps exercé le métier de médiatrice culturelle avant de suivre une formation de relieuse d’art, un diplôme difficile à obtenir qu’elle a pourtant décroché avec brio malgré son activité professionnelle en parallèle, deux adolescents à gérer et un manque d’organisation chronique qui occasionne des retards à répétition. 

Impliquée dans une association dont elle assure la gestion informatique de plusieurs centaines d’adhérents, elle n’a jamais accepté de céder cette charge pourtant peu valorisante. Chargée d’envoyer mensuellement un mail d’information, elle a toujours tenu à s’acquitter de cette tâche ingrate, quitte à être cassante avec les collègues qui ont proposé de la suppléer. Toujours dans un cadre associatif, Zoé propose des ateliers créatifs (découpage, collage, …) pour lesquels elle est douée. Mais elle y arrive en retard, parfois sans le matériel promis. Elle propose de covoiturer pour se rendre à une manifestation à une heure de chez elle mais y arrive finalement en retard.

Alors qu’elle comptait quitter son emploi de médiatrice pour se consacrer à son travail de reliure sous un statut d’artisane, elle a dû reprendre un travail d’archiviste pour des raisons financières. La raison en est que l’artisanat réclame un sens de l’organisation et une rigueur que Zoé ne parvient pas à assurer. Sa vie personnelle déborde sur son activité créative.

Elle a pourtant créé son propre atelier et à l’approche des fêtes, les commandes affluent. Elle a un réel talent de relieuse et son travail est apprécié. Pourtant alors qu’elle devrait y consacrer un temps important, elle ne s’y attèle pas efficacement et n’arrive pas à honorer les commandes et à assurer une offre suffisante. Elle est très régulièrement « charrette ». Le temps lui manque mais elle ne sait pas renoncer au futile pour mieux privilégier l’essentiel. Elle s’éparpille dans des activités qu’elle pourrait déléguer alors qu’elle manque déjà de temps pour parer au quotidien. 

Ce qui laisse à penser qu’elle souffre d’une forme d’hystérie, c’est que Zoé est sujette à des variations d’humeur très notables et caractéristiques de la bipolarité. De plus, elle se montre tout à fait capable dans de nombreux #Rôles (mère, amoureuse, relieuse, médiatrice, archiviste, bénévole, et même verbicruciste) mais on la sent toujours survoltée, « borderline », sur la crête, à la limite de la rupture, susceptible. Comme nous l’avons dit, en période dépressive, Zoé ne se montre pas.

Pour l’anniversaire de son partenaire, elle a organisé une fête à son insu mais le projet a pris des proportions démesurées pour qu’au final, elle « se prenne le chou » avec son amant et le laisse en plan avec ses cadeaux, allant jusqu’à quitter la fête. Zoé gâche ainsi assez systématiquement ce qu’elle est sur le point de réussir. Si elle a obtenu une qualification professionnelle rare, elle ne l’exploite pas et se retrouve au final dans un travail moins gratifiant encore que l’emploi qu’elle occupait auparavant. 


Les Espoirs virtuels se concrétisent dans une Ambition réelle mais lors d’une décision, seuls certains voient le jour. Prenons l’exemple de la médecine de guerre ou de catastrophe. Comme tout médecin, un chirurgien militaire aimerait sauver tous les blessés qui arrivent dans son poste d’urgence et soulager toutes les douleurs aussi rapidement que possible. Or, en cas d’arrivée massive de blessés, il doit choisir et établir des priorités. Les cas les plus graves ne sont pas d’office prioritaires. Pas plus que les blessés légers. Dans l’urgence, le chirurgien doit établir la gravité des blessures (des plus bénignes à celles qui engagent le pronostic vital) et faire des choix selon les moyens à disposition. La décision comporte une part de pertes : tous les Espoirs ne peuvent obtenir satisfaction dans l’Ambition du choix. Le réalisme enjoint de se contenter du faisable et de le mener à bien. L’hystérique se révèle inutile en cas d’urgence : en phase dépressive, il s’effondre devant l’ampleur de la tâche et ne se résout pas à prendre une initiative. En phase maniaque, l’hystérique est survolté, est au four et au moulin pour en fin de compte se rendre inefficace à force de ne pas pouvoir se résoudre à perdre d’un côté pour pouvoir sauver de l’autre.

Ce qui parait incompréhensible dans l’hystérie, ce sont que les Commandements, autrement dit les efforts fournis pour mériter, ne se traduisent pas en décisions, c’est-à-dire en habilitation à profiter. Le mérite reste inaccessible à l’hystérique quand bien même il se donne tous les moyens pour y avoir droit. On peut se figurer la chose avec un étudiant qui aurait parfaitement réviser tout le programme et par conséquent toutes les cartes en main pour réussir mais qui, au moment de composer, se montrerait même incapable de dézipper sa trousse ou de ne pas froisser sa copie. Tout est en place pour profiter des Exigences qu’on s’est imposées mais le déclenchement ne vient pas. Ça grippe au niveau de l’Espoir : l’Ambition se dégonfle avant une véritable décision.

Zoé peut se montrer exigeante et ambitieuse et rechercher une certaine perfection, la réalisation où il n’y a rien à redire. En charge des mots croisés pour un petit périodique local, elle revient jusqu’à la dernière minute sur l’une ou l’autre définition, plaçant très haut l’enjeu de ce qui n’est qu’une rubrique mineure et de toute façon ludique. Il n’est pas rare qu’elle envoie un message pour faire effectuer un ultime changement après la mise en page ou qu’elle se trompe d’adresse pour faire parvenir un travail pourtant parfaitement achevé. Elle prend, à son insu, le risque de retarder le bouclage pour un détail sans importance aux yeux des autres mais vital pour elle. 

Elle semble tendre l’élastique jusqu’au point de rupture, peut-être en espérant qu’un évènement extérieur viendra lui prêter main forte pour la dédouaner. Elle n’endosse pas ainsi la responsabilité de l’échec, ne se confond pas en excuses et peut passer à autre chose sans s’attarder. Si elle partage la responsabilité d’une activité, elle peut tout aussi bien abandonner, disparaitre de la circulation et laisser l’autre se débrouiller seul. 

Soit elle se donne sans compter dans un engagement dont la priorité est douteuse. Soit elle se met en position de faire capoter ce qu’elle a pourtant difficilement acquis. Dans tous les cas, elle éprouve de grosses difficultés à gérer son mérite, à reconnaitre ce à quoi elle a droit, à accepter la part de réussite qui lui revient, autrement dit à s’accepter satisfaite.

Rita ne lâche rien

Rita O. apparait comme obstinée et psychorigide : son manque de souplesse lui a créé beaucoup de conflits interpersonnels dans ses divers postes administratifs qu’elle a occupés ainsi que dans sa vie amoureuse et familiale. Au travail comme sur un plan personnel, Rita ne lâche rien, contrôle tout et veut toujours avoir le dernier mot, au sens propre comme au sens figuré. Exubérante en conversation, elle est toujours dans la surenchère comme dans ces jeux d’empilage dont l’objectif est d’arriver à placer la dernière pièce en équilibre sauf qu’à ce jeu, on finit souvent par tout faire tomber.

Ses invitations à dîner sont problématiques. Systématiquement très en retard, Rita O choisit néanmoins toujours les complications et se lance dans des préparations qui demandent du temps. Si elle prépare du poisson, elle en retire en cuisine toutes les arrêtes apparemment sans s’apercevoir du ras le bol de ses invités que ces délais d’attente finissent par fatiguer.

Pour Noël, Rita tient absolument à faire des cadeaux à ses proches qui vivent pourtant loin car elle a souvent résidé outremer. Mais là encore prise par le temps, elle finit par acheter un peu n’importe quoi à la dernière minute. L’acheminement des colis donnent souvent lieu à des embrouilles sans fin avec les transporteurs. On pourrait dire qu’elle porte la poisse mais à y bien regarder, c’est parce qu’elle s’obstine même quand les vents sont contraires.

Hypertendue, Rita ne supporte pas le contact physique et donne une vision assez exacte de ce que pourrait être la version humaine d’une pile électrique. Elle parle fort et beaucoup. Son rire qu’elle déclenche souvent elle-même parait forcé et si elle rit d’une plaisanterie d’autrui, elle l’accompagne d’un commentaire. Si elle réussit à capter l’attention de quelqu’un, elle se montre intarissable mais son discours s’égare souvent dans l’insignifiant, dans les détails qui ne présente pas d’intérêt pour son interlocuteur. Avec ce dernier, elle peine à adopter la distance adéquate et peut rapidement se montrer envahissante. Elle peut insister par exemple pour réparer une chasse d’eau ou une chaise alors que ses priorités devraient se porter ailleurs. Elle se charge souvent de tâches qui ne lui incombent pas mais toujours par manque de confiance en autrui, elle s’impose un surcroît de travail. Elle ne comprend pas que ses exigences ne soient pas partagées et ses propres enfants ont eu à en pâtir.

Rita semble chercher le point de rupture dans tout ce qu’elle entreprend et bon nombre de ses entreprises s’annoncent comme des échecs par manque de réalisme. Incapable de se contenter du juste convenable, elle vise l’excellence sans prendre les précautions nécessaires pour une réussite totale. Elle se retrouve alors au coeur d’affaires compliquées où elle refuse pourtant de céder ce qui lui permettrait d’être tranquille.

Rita adore les chats et ne se contente pas d’en avoir un mais cinq ou six de race, chers et de santé fragile. Et ce sont bien évidemment les plus beaux chats du monde. Plusieurs d’entre eux sont pourtant en traitement de longue durée et lui occasionnent des frais de vétérinaire astronomiques et des ennuis à répétition, notamment pour des affaires de garde et de transport. Mais elle n’a jamais un mot de reproche contre eux. Si l’un d’entre eux vient à mourir, ce sentiment prend des proportions dignes de celui qu’on éprouve à la perte d’un proche.

Rita semble chercher les ennuis : elle met d’ailleurs cet état de faits sur le compte de sa « poisse légendaire ». Mais c’est sa propre naïveté qui en est la plupart du temps la cause car si elle se montre exigeante et autoritaire avec ses subordonnés, elle accorde facilement une confiance inconsidérée à ses propres supérieurs hiérarchiques et à des personnes qu’elle estime fiables et qui peuvent lui apporter un soutien. Elle s’aperçoit souvent trop tard de la déloyauté de certains d’entre eux et se laisse abuser que ça soit par un agent immobilier, un garagiste, un vétérinaire, un avocat ou un inspecteur d’académie. 

L’homme à l’arrière-plan est un avocat fiscaliste mais il s’est fait passer auprès de Rita pour un psychothérapeute, Carl Jung en l’occurrence, mort depuis plus d’un demi-siècle au moment de la consultation.

« Ce que l’hystérique veut […] c’est un maître. […] Elle veut que l’autre soit un maître, qu’il sache beaucoup de choses, mais tout de même pas qu’il en sache assez pour ne pas croire que c’est elle qui est le prix suprême de tout son savoir. Autrement dit, elle veut un maître sur lequel elle règne. Elle règne et il ne gouverne pas. » Lacan dans L’Envers de la Psychanalyse exprime, de cette manière sibylline, l’ambiguïté de la relation amoureuse chez l’hystérique. Si on sépare le plan social et la question du désir comme le fait la théorie de la médiation, on comprend que l’hystérique (se) demande l’impossible et qu’il va se retrouver gros jean comme devant.

Lorsque Rita entrevoit une issue possible à un de ces problèmes, une voie pour son désir d’obtenir gain de cause, par l’intermédiaire d’un tiers, elle place tous ses espoirs dans cette option. Le risque s’en trouve décuplé, et si déception il y a, elle est alors à la hauteur de l’espérance qu’a suscitée ce choix. 

Pour prendre une image, si, à la roulette, vous placez tous vos jetons sur le même numéro, vos chances de gagner sont quantitativement faibles. En revanche, qualitativement, votre réussite, tout comme votre déception sera forte. Le pari est risqué et angoissant mais il est à la hauteur d’un mérite surévalué, mais par là même plus susceptible d’échouer.

L’humain prudent ne mettra pas tous ses oeufs dans le même panier. L’hystérique ne sait pas faire dans la demi-mesure : il opère dans un principe de tout ou rien. 

Je sais, l’image du soufflé est assez osé mais qui ne tente rien n’a rien.

Côté rien, il végète sans l’inquiétude que lui procure l’inévitable perte qui accompagne le plaisir et le succès. Celui-ci n’est jamais total, absolu, il s’accompagne toujours de regrets pour ce qui n’a pas eu lieu (la partie échec de l’aspiration) et de remords pour ce qui a pris fin (sa partie perte). A l’image du soufflé qui a gonflé, la jouissance va s’évanouir si on la consomme : on peut alors se contraindre à ne pas y toucher et à justifier ce refus en dénigrant ce qu’on n’a pas osé savourer. Mais c’est terriblement frustrant.

Côté tout, l’hystérique mise gros sur une ambition particulière parce qu’il est débarrassé de l’appréhension paralysante devant le plaisir et pour sublimer l’inévitable déception qui accompagne l’achèvement d’une très forte attente, l’après-coup d’un plaisir peut-être pas à la hauteur de la promesse, il en magnifie, quoi qu’il en soit, le résultat pour écarter le désarroi qui risquerait de s’emparer de lui. L’hystérique se force alors à paraitre jouir plus qu’il ne prend véritablement de plaisir, il survalorise la réussite et gonfle le soufflé pour désespérément l’empêcher de retomber. L’hystérique pourra ainsi simuler l’orgasme. Ce n’est pas le cas de Rita qui, si elle fait l’effet de flirter presque outrancièrement parfois avec des quasi-inconnus, fuit le contact et a fortiori l’étreinte.

Incapable de moduler son désir en fonction des circonstances, l’hystérique voue ses entreprises à l’échec. Ainsi si Rita a renoncé à sa liaison avec le père de sa fille, elle n’en continue pas moins à le solliciter très régulièrement pour de multiples motifs en dehors de leur parentalité partagée et à s’engueuler avec lui presqu’à chaque fois. L’enfant sert de prétexte à des projets qui peuvent paraitre insensés comme celui d’acheter un bien immobilier en copropriété alors même qu’elle ne le supporte plus, le dénigre dès que l’occasion se présente et se dispute tout aussi souvent avec lui. 

Rita O. lors d’une réunion un peu tendue avec les délégués syndicaux de l’établissement qu’elle dirige avec une certaine poigne.

A plusieurs reprises, dans des périodes de stress aigu, Rita est tombée dans une sorte de tétanie qui l’empêche d’avoir une réaction appropriée, alors même que c’est son attitude qui a provoqué cette impasse. Elle convoque tous les facteurs qui l’acculent à la paralysie. Un héritage familial se retrouve de cette manière bloqué parce qu’elle n’arrive pas à prendre la décision de se séparer des affaires de ses parents ou même de déléguer cette tâche à ses deux frères. Par le refus obstiné de cette perte sentimentale (elle voudrait tout garder ou tout au moins tout trier mais il lui faudrait du temps qu’elle ne veut pas s’accorder), elle bloque une importante rentrée d’argent somme dont elle aurait pourtant l’usage ailleurs et qui soulagerait la tension financière qui l’épuise nerveusement.

Le comportement de l’hystérique engage ce dernier dans une voie sans issue  mais il se maintient au coeur de cette contradiction dont tout un chacun chercherait à s’extraire en renonçant à une partie du bénéfice. En cherchant à tout garder ou plutôt de ne rien perdre, l’hystérique s’empêche de devoir prendre la décision d’abandonner une part de l’idéal, un renoncement qui lui permettrait d’accéder à la jouissance.

Tout le reste est littérature et justement on y vient. A la revoyure !