C5 – On n’a pas besoin du héros de service

Le modèle de la Personne s’oppose à l’individualisme libéral. Ce n’est pas un simple choix philosophique. Sociologiquement, l’individu n’existe pas et on vous le démontre.

Résolument communistes – C5

Ce que nous avons vu à petite échelle en C4 opère à géométrie variable dans la réalité. C’est un des apports les plus difficiles à appréhender dans la théorie de la médiation: la #Personne (attention à la majuscule) ne se cantonne pas à l’individu. L’individu est un concept de la biologie et ne relève pas des sciences humaines (on utilisera toutefois le terme de temps en temps pour parler d’un quidam). La Personne doit être comprise comme une faculté qui s’actualise, autrement dit une capacité virtuelle dont on observe les effets dans la réalité concrète sous des formes variées. Mais nous n’observons jamais que le phénomène : c’est pourtant le processus rationnel qui le fait advenir qui constitue l’objet de la théorie de la médiation.


On ne peut comprendre la trace de pneu sur la route qu’en remontant au processus du freinage, du dérapage et de la roue gainée qui laisse un pneu d’elle-même sur le bitume.

La personne telle qu’on la considère ordinairement sous nos tropiques libéraux n’est qu’une des réalisations possible de la Personne. Le couple, la famille, le clan, la tribu, la classe, la nation en sont d’autres. A chaque entité, c’est la société qui intéresse la sociologie, pas l’individu en lui-même. L’unité sociale, c’est à dire la plus petite quantité prise en compte n’est pas l’individu comme le laisse penser le libéralisme philosophique mais le partenaire et la partie: elle est avant tout une collection de pairs d’une part et une convention de ministères d’autre part. Pour le dire tout simplement, après s’être virtuellement divisés, on se regroupe selon les charges qu’on s’attribue ou selon les rôles à tenir, on se répartit numériquement. 

On se demande lequel des deux est le plus inadapté.

Sur Speranza, Robinson refait son monde à lui tout seul. Avec Vendredi, ils font société à deux et c’est déjà la lutte des classes. Juridiquement, on parle de personne morale pour désigner un groupement humain où le nombre peut varier sans que la personne en soit affectée. Dans les chapitres du modèle de la Personne, j’ai déjà développé ces aspects vraiment en détails. 

Il est important de retenir que le modèle sociologique a pour objet l’humain en tant que carrefour de relations d’appartenances et de compétences. En niant cet aspect par une réaction positiviste primaire, Margaret Thatcher affichait au grand jour son anthropologie néolibérale: chacun pour soi et seul contre tous.   

La Personne définit donc d’un côté de l’alliance (ou de l’adversité) et de l’autre de la convention (ou du conflit). Pas de répartition sans partition préalable et pas d’union sans division originelle. On ne le déplorera pas car ainsi l’adhésion peut toujours se résilier et le contrat s’enrichir d’un avenant, même si c’est tout de même moins facile que cela dans les faits.

Taillé pour l’aventure…

Nous insisterons une dernière fois sur la multi-dimensionnalité de la Personne: son échelle est variable et c’est bien en cela que la théorie de la médiation est révolutionnaire mais également contre-intuitive. Elle permet grâce à un modèle sociologique à la fois vaste et puissant de poser les bases d’une théorie politique solide, de comprendre comment fonctionnent certains phénomènes collectifs et de découvrir les conséquences d’actions pratiques. Le contrat ne se réduit pas à une poignée de main : c’est une relation nodale d’envergure bien plus abstraite et omniprésente qui s’applique aussi bien au quotidien qu’aux grands évènements historiques.

On chercherait vainement l’individu dans notre modèle de la Personne, c’est à dire cette fiction fabriquée par les penseurs du libéralisme, une création ex nihilo qui pré-existerait à toute relation sociale et à tout déterminisme collectif, alors même que le bébé humain nait au sein du corps social à de multiples niveaux.

Bon d’accord, l’alternative à Charles Montgomery Burns, c’est Homer Simpson. Ça donne à réfléchir.

« Tous les postulats fondamentaux de la science économique néoclassique, puis néolibérale, enseignée dans les grands départements d’économie sont faux. (…) Les gens ne sont pas des calculateurs rationnels comme le prétendent ces théories dominantes mais des êtres sociaux avec des interactions subjectives. Or, les émotions humaines n’existent pas dans la micro-économie néoclassique. » C’est ainsi que Jacques Généreux fait un sort à cette fiction se rapprochant par là même de Spinoza et de Marx, voués aux gémonies par les champions de la responsabilité illimitée dont fait partie Emmanuel Macron, une philosophie du « moi, je » et du self-made-man dont il s’enivre à souhait sans voir qu’il est lui-même le fruit d’une classe sociale qui l’a formaté et placé là où il est. 

C’est un changement d’habitude de penser qu’il n’est pas facile d’adopter, un piège naturaliste dans lequel on tombe trop souvent. L’aveuglement par lequel un sujet croit décider de lui-même alors que son choix est déterminé par des éléments extérieurs est un exemple classique de cette aliénation. L’idéologie libérale nous pousse à le croire. Margaret Thatcher refusait de voir la société et ne considérait que les individus sans doute parce que les liens sociaux ne sont pas des élastiques de couleur. Pareillement les institutions hégémoniques qui nous déterminent en grande partie sont invisibles et d’autant plus puissantes qu’on ne peut en prendre conscience qu’au prix d’un renoncement à une illusoire liberté d’action.

Le mythe du self-made-man hante l’imaginaire néo-libéral et, pour être franc, nous pollue l’horizon.

Par institutions hégémoniques, j’entends les forces de soumission qui nous font agir par habitude sans même que nous ayons l’occasion de les remettre en cause. La loi, un autre mot pour la coercition ou la contrainte, est ainsi au fondement de la vie sociale. Elle a préparé de longue date le monde dans lequel nous sommes nés et auquel nous participons. Dans quelle mesure sommes-nous les maitres à bord de notre esquif personnel, ça reste à déterminer. Ni présomptueux ni résigné, le révolutionnaire s’insère dans une dynamique collective et conflictuelle dont il n’est pas certain de sortir vainqueur. L’image de l’aventurier romantique et populiste, ralliant les foules à son grand panache rouge, a vécu. Certes les figures charismatiques fédèrent les imaginaires mais on n’en a pas sous la main en France et les Gilets jaunes ont montré qu’un homme sans tête est impossible à décapiter: il a fallu le confiner pour le faire taire.

A contrario, les élections providentielles nous promettent toujours la rencontre d’un homme et d’un peuple, le premier ayant toutes les réponses que le deuxième implore. Or une telle carrure héritée de l’illusion libérale n’existe pas. C’est un modèle surhumain qui n’a pas d’intérêt et qui nous mène au désastre: nous en avons l’exemple sous les yeux ces jours-ci.

En chier d’accord mais ensemble et dans la bonne humeur.

La proposition communiste que RésoCoco a choisie s’inscrit largement en opposition à cette doctrine qui accorde le primat à l’individu (et donc au héros) et à son pouvoir personnel, sans pour autant sombrer dans un déterminisme holiste sans discernement où la personne serait noyée dans la masse. C’est tout l’enjeu de RésoCoco d’établir un modèle dialectique entre le moi tout-puissant et un ordre des choses impondérable.

Faire de la politique, c’est d’abord apprendre à mesurer les forces abstraites en présence pour orienter le cours des choses en faveur du plus grand nombre. C’est pas une aventure personnelle pour conquérir le pouvoir.

On fait une pause. A la revoyure !

Pour aller plus loin:

Le politologue et économiste Jacques Généreux a fait une dans La Dissociété une analyse approfondie de la philosophie libérale. Le sociologue médiationniste Jean-Michel Le Bot a lui aussi produit un article très complet sur la question et disponible sur le net. Les deux sont abordables par un large public.

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